La GTJ ou la Grande Traversée du Jura en raquettes40 mn de lecture

Récit de dix jours de randonnée en raquette à travers les hauts plateaux enneigés du Jura.

Mini-prologue

J’avais prévu d’intituler cette aventure : la Grande Quête Hivernale de la Saucisse de Morteau. Mais bon, c’est moyennement porteur, en matière de référencement. Bref.

Outre cette prodigieuse charcuterie, j’avais également en tête de longue date quelques belles images polaires. J’imaginais des paysages de Grand Nord à portée de train, d’âpres forêts pleines de schlittes rustiques…

Copyright EricThiebaut

En surfant de ci de là, j’étais par ailleurs tombé sur la photo qui figure en tête de cet article. Un type, seul avec son sac, dans un champ de neige piqué de sapins de noël. Je m’y étais vu aussitôt.

Randonnée calée sur les prochaines vacances d’hiver, je suis tout de même passé faire un crochet au Vieux Campeur pour me procurer une paire de raquettes toutes neuves. J’ai fait quelques réservations de gites, commandé le petit guide à l’Office du Tourisme du Jura, et puis, après trois mois de freins rongés,  hop : à nous deux la GTJ.

Comme à l’accoutumée, tu peux choisir de lire cet article en entier ou bien le découper à ta guise en étapes, en dépliant le sommaire.

Bonne route!

Sommaire

J moins un

22 février 2019. Avant d’aller faire le zouave sur les crêtes jurassiennes – et pas jurassiques, comme le préconise cette andouille de correcteur automatique qui me prend pour un brontosaure – d’abord : le train. Avec mes cinq petits kilos de paquetage, plus deux quand les raquettes sont attachées sur le sac – un petit tour en cliquant ici permettra de comprendre mon obsession de la légèreté.

Petit roupillon dans le TGV et je me réveille en apercevant les premières plaques de neige après Dôle.

De Frasne, enneigée et ensoleillée, après une demi-heure de bus à travers de magnifiques paysages…

… j’arrive à Malbuisson. Mon hôtel est en face de l’arrêt.

En hauteur d’un lac gelé.

Ce soir, resto roboratif, couchage tôt et demain, un petit coup de taxi jusqu’à Métabief.

Ensuite : à nous la neige pour dix jours d’aventures!

De Schackleton à Jack London

23 février 2019. Métabief – La Petite échelle.

9h00. Un vent terrible souffle sur la petite station de ski. J’opte pour le télésiège qui va me faire gagner 400 mètres d’un coup : je ne vois pas du tout l’intérêt de monter entre les skieurs…

En haut, ça caille et ça vente. Je ne sais pas où je dois aller. Dos au vent violent, je déplie péniblement le plan confié par l’office du tourisme ; une grosse rafale me l’arrache des mains et je le regarde bêtement s’envoler. Ah. Tant pis! En avant.

C’est par là. A peu près. enfin, je crois.

IPhiGéNie est un peu perdue. Heureusement, quelques jalons jaunes m’emmènent vers un lac. Puis j’atteins une sorte d’éminence dans le brouillard.

Le vent fait tomber les degrés et les gouttes du nez. Je perds la trace de la GTJ en longeant prudemment des barbelés : au-delà, iPhiGéNie m’a montré des falaises : pas envie de m’y précipiter.

Un temps, je retrouve vaguement une piste…

Mais rapidement, je ne sais plus du tout où je suis. Je trace à la boussole, dans une ambiance à la Shackleton.

Au sommet du Mont d’Or, je m’oriente mal et finis par atterrir sur une ligne de crête, au pied d’une base d’envol de parapentistes. Peu équipé pour les jouer les hommes-oiseaux, je me reconcentre sur la carte et la boussole, perdu dans la purée de poids.

Je rebrousse chemin dans la direction par laquelle je suis arrivé et puis, soudainement, le ciel se déchire et je suis enfin où je voulais être !

Le soleil chauffe à présent sur les pâturages de Rochejean. Les pistes de raquettes se multiplient. Le balisage est souvent ambigu et je dois me fier à IPhiGéNie pour ne pas perdre mon cap.

Bon gré mal gré, je poursuis ma route en trouvant de temps à autres des panneaux qui me confortent dans la plus ou moins bonne voie.

La GTJ retrouvée m’expédie dans un joli sous-bois…

Puis, farceuse comme le GR3 en d’autres temps, m’envoie dans la mauvaise direction : je devrais monter, elle descend! Je décide de couper par les prés à  la boussole, en m’enfonçant dans la neige lourde malgré les raquettes.

Je n’ai plus froid du tout. Chaud même, comme mes cuisses.

Sur quoi, enfin : victoire! L’étape du soir.

Je monte prendre possession de ma cabane de trappeur.

J’attends à présent que le poêle chauffe. A mon arrivée, il faisait 4 degrés. Maintenant, il fait 8. Presque tropical.

Allez, une autre bûche et à table! Le chalet est à 150 mètres. J’y vais dans la nuit, à la frontale, manger une fondue au vieux comté à la lueur des chandelles.

L'art de la rallonge

24 février. La Petite échelle – Chez Liadet.

Aujourd’hui, l’étape annoncée par le guide fait 13 kms. Peanuts. A priori.

Réveillé tôt par le petit jour – et le feu éteint – je boucle mon sac et rejoins la ferme.

Là, je contemple hypnotisé le plafond d’une salle où donne le soleil. Et non, je ne bave pas.

Je profite du petit dejeuner au coin du poêle et je pars. Sans raquette – la neige dure les rend superflues.

Aucun humain. Je suis absolument seul.

Au lieu-dit les Granges Raguin, un jeune type qui contrôle les « pass balade » me confie le même plan que celui que le vent m’a arraché des mains, hier. En le lisant, je comprends mieux mes errements de la veille. Aujourd’hui, ça ne risque pas de m’arriver. La preuve : les balises sont limpides.

Je chausse les raquettes et suis la trace qui monte dans la forêt, territoire du Grand Tétras, lequel se cache.

Des oiseaux. Le soleil entre les arbres. Toujours personne. Le sentier grimpe pas mal. Je tombe la doudoune sous la veste en regardant les tas de bois qui me font penser au film d’Enrico, les Grandes Gueules.

Au bout d’une heure et demie de montée, je débouche sur une route. Plus aucune balise GTJ. Qu’est-ce à dire? On dirait la départementale que j’ai coupée tout à l’heure…

Je consulte le plan. Puis iPhiGéNie. Un coup de boussole là-dessus et le verdict tombe : je viens de faire 4 ou 5 kilomètres dans le vide, en suivant une boucle qui me ramène sur mes pas!

Je redescends la route en pestant et me voici rendu aux panneaux de tout à l’heure. Mouthe est toujours à 8 kilomètres. J’ai raté la bifurcation à droite. Le couillon.

Cette fois, pas de doute : je suis bien sur la GTJ. Des piquets jaunes ponctuent la piste. Je fais quelques kilomètres en forêt puis je débouche sur des pâturages blancs de neige.

J’entre de nouveau en sous-bois. Par endroits, la neige est insuffisante et je suis obligé de porter les raquettes à la main.

Au bout d’un moment, lassé, j’attache les raquettes sur le sac. Raté : 500 mètres plus loin, je les rechausse.

Puis les déchausse de nouveau.

Ça me rappelle les écluses de cet été avec le kayak. D’ailleurs, le panneau m’annonce la Source du Doubs : un signe. À descendre à l’occasion, le Doubs. Mais ne nous égarons pas. Et poursuivons dans les champs de neige…

Ou les sous-bois…

J’arrive en vue de la source du Doubs et j’aperçois Mouthe.

Mon itinéraire ne passe pas par cette ville mais je décide de faire un détour pour acheter des cigarettes et des gâteaux secs.

Pas de tabac. Encore moins d’epicerie. Pas grand chose, sinon une belle église rustique – quelqu’un y joue de l’orgue ce qui confère à l’instant une belle étrangeté teinté d’irréel.

Je finis par trouver un troquet ouvert. J’y bois une bière en bordure de route…

… et tombe sur un élève du collège et sa famille. Pauvre môme : en vacances à Mouthe et pan, faut qu’il croise le Principal. Il y a des destins, comme ça.

Sur ce, je reprends la route : mon détour m’aura rallongé de 5 kilomètres. Ajoutés à ceux de la boucle de ce matin, j’en aurai fait donc dix de plus que prévus. Ça explique que les jambes tirent sur cette montée qui n’en finit plus.

Une heure plus tard, enfin, me voici rendu chez Liadet, au refuge.

Et bien. Il était temps. Fourbu.

Du bon usage des cimetières

25 février. Chez Liadet – Chaux-Neuve.

Etape courte aujourd’hui – 7 kilomètres – pour compenser celle d’hier et, accessoirement, faire une lessive en arrivant tôt à l’hôtel.

La Voie lactée très claire de la nuit a laissé la place à une belle aube frisquette.

Là-dessus : petit déjeuner, pliage du sac et c’est reparti.

Je longe en descente une piste de ski de fond et retrouve le chemin. Seul, toujours, pour ne pas changer.

Puis je m’aperçois en regardant des panneaux que je me fourvoie depuis le début…

En comparant avec le plan et iPhiGéNie, je comprends en effet qu’ils indiquent les itinéraires estivaux. A ne pas suivre donc. Les seuls repères qui vaillent sont les perches jaunes estampillées GTJ et ces fanions dans les sous-bois :

Je saurai m’en souvenir.

Après une belle montée douce et régulière, je croise une aire de pique-nique. Je ralentis, mets mon clignotant et sors de la trace.

Fruits secs, détente, chants des oiseaux…

Au sortir de la forêt, je retrouve les grands champs de fromage blanc.

Au loin, des skieurs de fond les touillent à la spatule.

Et déjà j’aperçois Chaux Neuve.

Je laisse la petite station de ski que je découvre en contrebas et j’entre dans le bourg par la route.

Ville morte.

Troquets fermés. Seul point de vie : cette station-service-épicerie-souvenirs-poste-dépôt de pain.

J’y achète des cigarettes, un cake au fruit et je vais trouver mon hôtel… fermé ! Jusqu’à  14 heures! Je m’étais rêvé une bière et un peu de saucisson. Damned.

Je rebrousse chemin et me dirige vers l’eglise qui surplombe la commune.

Une Vierge fait face au tremplin de saut à ski qu’on distingue sur la colline d’en face.

On notera que pour mieux protéger les sauteurs, elle en imite la posture…

J’erre au soleil dans le cimetière…

… puis je m’abrite du vent léger entre les tombes, patientant plein sud en grignotant du cake et en rédigeant l’article du jour. Les pieds devant, forcément, par respect pour les voisins.

Sur quoi, enfin, il est l’heure de rejoindre l’hôtel – mais cette pause n’était pas déplaisante, au fond : luxe du temps vide, suspendu, calme.

Dès la chambre, hop : douche, rasage au savon de Marseille, lessive, etc.

NB : j’ai ma cuvette pliable, la bonde du lavabo ne ferme pas. Comme d’hab. Vraiment précieux cet ustensile. Pour en savoir plus, cf cet article.

Linge étendu sur les radiateurs, je retourne jusqu’à la station de ski. Voir le tremplin de près et tenter une bière.

Le tremplin est là.

Mais pour la bière, tintin. La buvette est prise d’assaut et les deux tables de pique-nique de la micro-terrasse sont hurlantes et bondées. Fuir! De préférence par les prés et rentrer à l’hôtel.

Et attendre – encore – le repas du soir qui tarde, en regardant le jour s’éteindre sur les prés.

Des villes mortes, de la photographie et des cabanes forestières

26 février. Chaux-Neuve – Refuge chez l’Aimé.

Quittons Chaux Neuve de bonne heure, à la fraîche…

… pour nous en aller gravir les pentes du Grand Gît. Suée matinale garantie – de quoi éliminer la « morbiflette » d’hier soir : une succulente tartiflette au Morbier. Avec des rondelles de Morteau. 5000 calories la portion.

Au sommet, récompense : l’espace!

Je passe ensuite quelques habitations sans croiser âme qui vive…

… puis je m’offre une pause contemplative en forêt…

… avant de redescendre en sous-bois et de retrouver la civilisation au Pré Poncet : des voitures et des gens. Grimaces de l’ermite.

Je ne m’attarde donc pas et j’entre dans une immense plaine. La Combe de Cive. Interminable.

Je marche au soleil, dans une suave odeur de lisier et de purin mêlés – quelques fermes au loin – puis, à la fin bienvenue de ce long plateau, j’aperçois La Chapelle des Bois.

Midi. Je grignoterais bien un truc avec une bière. Cap sur le bled.

Mouais, ça sent la ville fantôme. Tiens! Qu’est-ce que je disais?

Un jour, je traverserai la France à pieds, comme Lacarrière en son temps. J’en ferai un livre, moi aussi. Ça s’appellera : à la recherche d’un bistrot ouvert.

Bon. Reprenons la trace sous le ciel bleu Klein, après une tranche de cake et deux gorgées d’eau.

La piste longe en encorbellement un paysage de toute beauté, surplombant les lacs siamois de Bellefontaine et des Mortes, tout deux gelés, puis, sur le coup de 14 heures 30, j’arrive à l’étape du soir : refuge chez l’Aimé.

Où j’ai enfin droit à une bière !

Douché ensuite, couchette préparée  dans le grand dortoir, je butine dans la bibliothèque de la salle commune. Je parcours un guide illustré qui recense les cabanes forestières de la forêt du Risoux, à cheval entre Suisse et France. Celle-ci me fait sourire :

A table, je fais la connaissance d’un duo de frères qui font ici du ski de fond. L’un, Pierre-Olivier, est un photographe de l’agence Vu, et l’autre, Julien, est professeur d’EPS. A notre table également, cinq femmes, skieuses elles aussi. La conversation oscille entre randonnées d’hiver ou d’été et, naturellement, photographie. L’image, le réel, la responsabilité, le choix, le désir d’image avant l’image elle-même…

Comme on me demande quelle étape je fais demain, je l’annonce – chez l’Aîmé – Bois d’Amont – en regrettant qu’elle soit un peu courte. Parfaite en cas de blizzard, mais avec ce soleil printanier… Julien me conseille alors de tenter un détour par la Gare du Nord – la cabane dont je viens d’apprendre l’existence. Problème : elle est en Suisse et iPhiGéNie joue les chauvines. Qu’à cela ne tienne : on déplie une carte suisse et je photographie le coin dont j’ai besoin.

Avec ça et la boussole, je suis paré !

A la recherche de la Gare du Nord

27 février. Chez l’aimé – Bois d’amont.

Au petit matin, je quitte le refuge.

Et tout de suite, en guise d’échauffement, je me prends 250 mètres de dénivelé très raide.

Parvenu sur le plateau, je fais un petit crochet jusqu’à la Roche Bernard dont on m’a vanté le panorama. Et en effet.

J’y passe un petit moment, très aérien…

… et je retourne sur mes pas jusqu’à l’intersection.

J’ignore délibérément les fanions de la GTJ qui m’appellent à l’Est et je pars plein Nord en direction de la Suisse. iPhiGéNie va me guider jusqu’à la borne frontière. Ensuite : avis de grand blanc.

Le chemin n’est pas très fréquenté…

… mais je parviens sans mal à la borne.

Ensuite, je me fie au bout de carte photographié hier soir et j’avance en suivant le muret frontalier, cherchant à apercevoir le sentier qui doit me mener à la cabane.

A priori, ca doit être ici :

Je franchis le muret à gauche, soit au Nord-Est sur la boussole, puis je m’engage en Suisse en suivant mon extrait de carte. Je ne me souviens plus de l’echelle : 1/25000ème en principe, mais je me demande si je n’ai pas lu 1/35 hier.

Trompé par ce doute de mesure, je tourne trop tôt en suivant ces marques bleues.

J’erre un moment dans la forêt, en bifurquant dans tout ce qui me semble des chemins possibles, fouillant la forêt du regard.

Mais rien. J’explore encore quelques pistes, toujours en vain, puis, en superposant ma position dans la zone aveugle d’IphiGéNie et la carte suisse, je me rends compte que je suis remonté trop au Nord. Demi-tour donc, il me faut retourner en arrière. Par où ? Je ne sais déjà plus par quel travers je suis arrivé. Heureusement, il n’y a pas d’autres traces que les miennes.

Je les remonte donc jusqu’au tronc couché en travers du mur écroulé puis j’opte pour le chemin délaissé d’abord, qui descend plein Sud en suivant la frontière. Si je ne me trompe pas une nouvelle fois, je devrais trouver un croisement dans l’équivalent de deux fois la distance que j’ai faite entre la borne et le tronc couché.

Bingo.

D’après la carte, je dois prendre la petite montée à droite. Allons-y. Suspense…

La Gare du Nord! Victoire! Hé hé.

J’entre et prends le temps de parcourir le livre de bord de la cabane. Des gens y sont montés il y a trois jours, par pleine lune, pour une fondue aux chandelles. Sympa. J’ajoute un petit mot à mon tour.

Je reste un moment attablé, rêveur. Puis je repars dans la forêt, faisant ma propre trace à la boussole pour retrouver la GTJ.

Je la rejoins comme prévu une heure plus tard, avec le sentiment teinté de regret d’un retour au connu. La forêt est magnifique cela dit et j’y suis toujours seul.

A midi, je fais halte au Chalet Gaillard. Pierre-Olivier et son frère m’ont demandé de saluer le propriétaire, ce que je fais. On parle de la Gare du Nord : c’est lui qui y est monté de nuit dernièrement, chargé de fondue au vieux comté.

Je reprends la trace ensuite, toujours en forêt. Je rencontre un peu plus de monde en descendant sur Bois d’Amont dont je surplombe la vallée depuis la crête.

Et puis, à 14 heures, je parviens à l’hôtel. Belle journée ! Et une bière pour célébrer, forcément, dans un complexe désert qui me fait penser au film de Kubrick, The Shining.

Après la bière, je prends un bain – la chambre est pourvue d’une baignoire – puis le complexe se remplit de bruits en fin de journée : portes qui claquent, cavalcades dans les couloirs, adultes braillards qui s’interpellent, miaulement de gosses excités. Au sortir de la chambre, descendant pour le repas, je découvre une foule bruyante de bermudas multipoches qui vocifèrent au bar.

J’expédie mon repas – la nourriture est exécrable – en solitaire, dévisagé par des regards curieux puis je remonte dans mes quartiers et me bouche les oreilles avec mes précieux tampons de mousse anti-fâcheux, pile à temps pour étouffer des basses qui proviennent d’une soirée dansante, au rez-de-chaussée. Malgré l’inconfort lié au froid, je regrette la cabane de trappeur de ma première nuit, puis je finis par sombrer dans le sommeil.

La longue marche

28 février. Bois d’amont – Les Rousses – La Darbella.

La longue marche : rien à voir avec Mao, hein, c’est juste que… Bon. Où en étais-je ? Ah, aujourd’hui. Alors…

A peine parti, je m’arrête d’abord au centre de Bois d’Amont.

Moins désert que la photo ne le laisse croire – ou que je ne le craignais. Je trouve un tabac, des barres chocolatées pour changer du cake, et un syndicat d’initiative pour me procurer les cartes qui me manquent. Comme la 4G s’y affiche de surcroît plein pot, je profite d’un café ouvert pour boucler l’article d’hier. Sur quoi, je me mets en route.

La GTJ suit des pistes de ski de fond dont la monotonie me rappelle la Combe de Cive. Purin en moins. J’avance machinalement. Dit autrement : je m’ennuie. Du coup, je m’amuse pendant un quart d’heure à photographier des herbes sèches.

En contre haut, un skieur de fond curieusement vêtu d’un gilet jaune s’est arrêté et me regarde. Je le fixe à mon tour, sourcils froncés, puis je le reconnais d’un coup : c’est Julien, du refuge chez l’Aimé! Il me demande si j’ai trouvé la Gare du Nord. Je réponds par l’affirmative et précise que j’ai aussi salué de sa part le chalet Gaillard. Il me demande où je vais – je le lui dis et lui avoue que je me traîne le long de cette ligne interminable. Il me conseille alors une piste pas très loin, la petite Laponie. Tu verras! Magnifique. Au bord du lac. Vas-y !

La petite Laponie?

On s’y croirait. J’abandonne d’emblée le parcours de ski et marche au jugé entre les bouleaux et les ruisseaux. Parfois, l’absence de trace me fait des blagues…

Mais je suis récompensé par l’arrivée sur le lac gelé des Rousses.

Sur la grève, les mouillages attendent le retour des barques – lesquelles, l’hiver, migrent vers les pays chauds, c’est connu.

Je fais une halte un peu plus loin, assis sur mon sac. Puis je reprends la piste pendant quelques kilomètres jusqu’à une cahute, au croisement d’un entrelacs de traces sinueuses. La GTJ semble incliner à gauche. Je décide de déchausser et de me détourner vers les Rousses.

En ville, j’entre dans une échoppe de produits locaux : j’achèterais bien tout le stock de ce brave monsieur, qui trône tout sourire entre ses bocaux, sa charcuterie et ses meules de fromage, mais je marche sans porteurs. Ça se fait moins, de nos jours, les porteurs. Les pique-niques avec tables en chêne et chandeliers d’argent non plus. On ne sait plus vivre. La preuve : je n’emporte qu’un petit saucisson. Nature. En m’excusant presque.

En centre-ville, je m’attable devant une salade succulente – laquelle compense le repas d’hier soir, véritable scandale gustatif – et mon attention est attirée par l’étage de la brasserie d’en face.

Inexplicablement, je pense à Dominique Strauss Kahn.

Je quitte les Rousses.

Retrouve la forêt un court instant.

Avant de replonger dans les dunes de neige.

A n’en plus finir.

Mon étape du jour annonçait 16 kilomètres. Le détour par la Laponie et les Rousses auront un peu étiré l’élastique : mon podomètre, imprécis, m’informe que j’en ai déjà couvert 18. La découverte de ces panneaux me tire donc un soupir.

Je dors à la Darbella. Dans 5 kilomètres.

Mais : n’est-ce pas moi qui me plaignais il y a deux jours encore d’etapes trop courtes? Faut savoir! Allez, zou. Sans blague.

Je ne sais pas très bien où se situe l’hôtel. IPhiGéNie me met des Darbella un peu partout, dont une Darbellaz, et j’ai noté que mon étape se situait à Prémanon, ce qui complique encore la donne par rapport à ma position. Je tente un coup de fil à l’auberge : pas de réponse.

En surplomb, à environ un ou deux kilomètres par la piste, j’aperçois une station de ski. Ça doit être là…

– Non, me dit un jeune skiman dans une boutique. Plus loin. Par la route, un petit kilomètre.

Route donc. Voitures. Bruit. Odeurs des gaz d’échappement. Je longe un bâtiment d’apparence soviétique en me demandant avec une légère appréhension s’il s’agit de mon terminus. Mais non. D’ailleurs, l’ensemble a l’air condamné.

Puis je finis par arriver.

Le temps de transformer un placard en séchoir à lessive…

Je descends ensuite jeter un œil à la terrasse côté pistes. La météo annonce un virage à la pluie. Ces nuages qui montent semblent hélas le confirmer.

Bah! On verra bien. Pour l’heure : bière, article du jour, restaurant sur place. Hop.

Dans la forêt du Massacre

1er mars. La Darbella – Lajoux

Une pluie fine et glacée s’abat sur la piste. Tout est gris.

Pour ne rien arranger, j’ai été rattrapé ce matin par des soucis franciliens, qui décidément me poursuivent où que j’aille et quoique je fasse. Je monte donc le cœur lourd vers la bien nommée forêt du Massacre. Comme mon humeur.

A l’atteinte de l’isotherme, la pluie se change en neige. Je continue de grimper en ruminant mes pensées de goudron et j’atteins le chalet de la Frasse vers onze heures et demies.

Trop tôt pour déjeuner – pas grave, je n’ai pas faim. Une bière suffira. Dehors, la neige s’intensifie.

En sortant du chalet, je parcours environ un kilomètre en suivant cette piste :

… un peu surpris cependant de ne plus voir les perches jaunes. Sur quoi, je trouve un panneau qui m’en explique la raison.

La trace orange, c’est la GTJ. Je suis parti à l’opposé! Cretudjud’tain d’rogntudju.

Je sens monter une immense onde de colère – laquelle excède évidemment bien largement cette bête erreur d’orientation – et je pousse le plus formidable cri de rage que je n’ai poussé depuis longtemps. Avec des vrais morceaux de gros mots dedans. Le son résonne longuement entre les sapins. Lesquels s’en foutent.

Je coupe par la forêt à la boussole, dans la poudreuse, en grognant à chaque pas que j’enfonce rageusement dans la neige molle.  Plof, plof.

Cette espèce de bagarre ridicule avec les éléments m’apaise peu à peu. M’essoufle, aussi. Mais quand je retrouve la piste, j’ai le sentiment de m‘être en partie dépollué. Et j’entre avec le sourire dans la forêt du Massacre.

Je grimpe à travers les sapins, visière de la casquette baissée pour protéger les lunettes. La neige fraîche fait un bruit velouté sous les raquettes, dont le swoosh-swoosh contraste agréablement avec le presque cri de corbeau qu’elles font d’habitude sur la neige dure : craaa-craaa.

Ici, ce panneau donne une idée de la hauteur de la couche.

J’enfonce à mi-tibia, malgré les raquettes.

A la sortie des bois, j’aborde une longue succession de bosses. La météo en rajoute et je sens que ma veste commence à ne plus être imperméable. Quant à mes chaussures, il y a un moment qu’elles ne le sont plus.

Et il me reste du chemin! Un nouveau poteau indicateur hérissé de panneaux me le dit : 8 kilomètres.

Bon. Continuons.

Je découvre à l’occasion d’une descente raide que la neige s’est accumulée sous les crampons. Un phénomène que les alpinistes connaissent bien, quand ça « botte ». Les crampons ne mordent plus et zou! Grosse gamelle dans la poudreuse. Bah! Au point où j’en suis…

Je rejoins à un moment une route qu’IphiGeNie reconnaît : elle va me mener à Lajoux. Ciao GTJ : faire la trace dans la poudreuse m’a vidé : finalement, on ne traverse pas si impunément la forêt du Massacre.

La tempête de neige redouble à l’arrivée : je ne distingue plus grand chose et commence à grelotter dans mes vêtements mouillés.

J’ai bien du mal à trouver l’hôtel ensuite, qui se trouve le long de la route principale. J’y parviens enfin et n’y suis pas très bien accueilli : les deux tôliers me dévisagent bizarrement, en répétant : « ah, vous êtes seul ? »

Oui. Et donc?

Je prends mes quartiers. Le radiateur est tiède, ça va être compliqué pour le séchage.

La piaule est moche et cafardeuse à souhait. Croûte encadrée au mur et halogène neo-rustique.

A table, le soir, l’impression désagréable se confirme. Le patron passe entre les tables, discute avec les convives et quand je lève les yeux vers lui, vite! Il détourne le regard et passe sans un mot. Drôle.

Une clope au dehors. Au bord de la rue moche.

Non, décidément, la rencontre avec Lajoux n’aura pas lieu. Il y a des jours, comme ça.

Poudreuse et habitat dispersé

2 mars. Lajoux – Refuge la Dalue

Le titre annonce le programme du jour. Mais d’abord, quittons Lajoux.

En longeant d’odorants terrils de fumiers, histoire de n’avoir décidément aucun regret.

Là-dessus, faisons quelques kilomètres dans la poudreuse, consécutive aux chutes de neige d’hier.

Je comprends mieux la sagesse des auteurs de mon petit guide : le découpage mesuré des distances s’avère pertinent dans la neige molle. En montée, j’ai l’impression de courir dans la sable, à flanc de dune…

Je progresse dans les Hautes Combes, noyées de blanc, piquetées par endroits de maisons isolées les unes des autres.

Celle ci-dessous me fait penser au film de Melville, L’armée des ombres.

Cette autre est photogénique en diable:

J’alterne les creux et les bosses du paysage, avec des passages en sous-bois.

J’ai même droit un petit rayon de soleil.

Hormis quelques rares skieurs, quand je croise une petite route ou une piste de fond, je ne vois personne. Les maisons sont fermées.

Comme abandonnées. Cela confère à ce paysage hivernal quelque chose de profondément étrange.

Et toujours la poudreuse, qui met le corps un peu à mal. Mon genou gauche ne désenfle pas depuis hier. À droite, c’est le coup de pied qui souffre, à cause de la torsion des sangles. Très supportable, cela dit, mais la fatigue ne s’en ressent que davantage.

Tiens! Des chiens de traîneaux.

Ce ne sont pas les premiers que je vois : l’activité fonctionne à plein dans ce décor polaire.

J’arrive à l’école de Bellecombe.

Laquelle marque plus ou moins mon arrivée. L’étape annoncée faisait 11 kilomètres. Mon podomètre me dit, lui, que j’en ai déjà couru 15. Fourbu. Mais pas rendu pour autant. Mon gîte est perdu je ne sais où. Dispersé, lui aussi. Et mon téléphone ne capte aucun réseau. Black-out. IPhiGéNie en est toute chose, la pauvre.

Je sais que je suis au lieu-dit les Trois  Cheminées – autant dire un lotissement, ici.

Je le sais car, outre qu’il y a un panneau routier qui le précise, ces trois cheminées sont aussi notées  sur mon plan. Lequel plan me dit aussi qu’en suivant une piste, plus loin, je devrais – conditionnel – trouver une boucle qui pourrait – même mode – éventuellement m’amener… Ouais. Pas envie de passer la nuit dehors à tourner en rond. Un coup de boussole et hop! Plein ouest.

Je me tape une pente très raide puis je traverse une crête par la forêt.

L’oeil toujours rivé au compas, et m’appuyant sur le bout de carte incomplète d’IphiGéNie, je trace au jugé. Retrouve une route, au bout de laquelle je distingue ce qui ne peut-être que mon terminus : le refuge de la Dalue.

Ben non. Sans équivoque.

Je ne suis pas assez à l’ouest. Oui, je sais… Je le suis pourtant déjà, etc.

Nouvelle pente, nouvelle crête, nouveau sous-bois et descente par un pâturage avec grosse gamelle à la clé et la jambe droite qui s’en va taquiner le ruisseau sous un pont de neige… Ce qui me fait rire comme un couillon.

Je parviens au bord d’une route que je vois sur la carte. En principe, la Dalue, c’est là-haut.

Bingo. Une vieille enseigne me confirme l’arrivée à l’étape. Rien ne distingue à priori la chose des habitations désertes croisées en chemin.

J’entre. Personne. Ah si, dans le salon commun, près du poêle, un gros homme sans âge, hirsute, accompagné d’une fille d’environ dix-huit ou vingt ans, d’evidence handicapée mentale. Tout deux taiseux. Je m’enquiers des modalités d’accueil. Le type reste plongé dans son journal. La jeune fille se lève, me glisse un regard en coin et va toquer à une porte sur laquelle est ecrit « privé ». Pas de réponse. Comme la gamine reste statufiée devant la porte muette, je la remercie. Elle m’indique alors un séchoir où je pends veste et pantalon trempés, range mes chaussures éponges, enfile un pantalon sec et mes chaussons, puis je vais m’attabler à l’écart de ce tandem inhabituel, pour ne pas les importuner. La jeune fille mange des corn-flakes. Je déballe mon saucisson et mon Opinel, avale une tranche ou deux puis mon attention est attiré par des gémissements qui vont crescendo. Le gros homme s’est levé et ceinture la gamine. Je demande en fronçant les sourcils si tout va bien. Le type me dit que sa fille fait juste une crise d’épilepsie, que ça va passer. Sortie de nulle part, la mère apparaît alors. Sans âge, elle aussi. Elle s’excuse auprès de moi du « spectacle pendant mon repas ». Je fais un signe de dénégation, demande s’ils ont besoin d’aide mais non : déjà la crise reflue. Ils disparaissent à l’étage.

Je reste dans la salle, à me demander où je suis tombé. Les paysages traversés, mon tempérament romanesque, cette scène incroyable…

Puis la gérante apparaît, les bras chargés d’une corbeille de linge, me montre le dortoir et les douches, accueille un groupe de skieurs, et l’atmosphère d’extrême étrangeté se dissout. Le réel reprend ses droits. Ouf.

Une sombre histoire de perches

3 mars. La Dalue – La Pesse.

Ce soir, la Pesse. Demain, Giron. Et s’en sera fini du périple. Il faudra rentrer. Autant profiter, donc, et ce d’autant plus que le soleil est de retour. Allez hop.

Un dernier coup d’oeil à la Dalue – où le repas était bon et où j’ai dormi comme un loir, fauché par la fatigue – et à nous les combes sauvages!

Je suis scrupuleusement les perches jaunes et mets mes pas dans les empreintes de raquettes.

Sauf que, à un moment, je me rends compte que les balises me ramènent en arrière, dans la direction de Lajoux. Qu’est-ce à dire?

Je grimpe sur une bosse pour faire le point. Panorama superbe sur les monts du Jura, au passage. Bon, réglons notre orientation.

IPhiGéNie ne va pas mieux : faute de réseau, elle me fait des plaques grises et jaunes. En revanche, la boussole est formelle : c’est dans l’autre sens, chef. J’ai dû rater quelque chose là-haut, avant de redescendre vers cette ruine, pourtant portée sur mon plan.

Que faire? Deux options. 1/ Remonter une demi-heure de raidillons jusqu’à un croisement, sous les lignes à haute tension. Il se peut que j’ai loupé un truc à cet endroit. 2/ descendre plein pot la bosse et emprunter cette piste de fond qui semble contiguë au GR d’été pour filer ensuite au sud.

Allez : courage, descendons. Sans se vautrer, belle perf.

Je remonte ensuite la piste pendant plusieurs kilomètres. Parcourue de skieurs, de sorte que j’ai l’impression désagréable d’être au bord d’une route fréquentée. Un croisement me laisse un moment penser que j’ai rejoint la GTJ.

Mais non. La trace est bien au-dessus, sur la crête. Comment expliquer toutes ces confusions? Simple : la GTJ raquettes est fléchée par des perches jaunes fluo, comme celle-ci.

Du moins, précisément, pas tout à fait. Cette perche-là n’est pas surmontée du scotch bleu nuit GTJ. Elle indique donc une simple piste raquettes en boucle. Une balade, quoi. De loin, bien sûr, on peut confondre.

Les balades, elles, sont balisées, normalement, par des perches jaune-orangé. Comme cette dernière :

Du moins, là encore, pas celle-ci, qui emprunte en fait la GTJ. Ce que confirme la suivante :

Tu vois le merdier? Les jaune fluo qui jouent le rôle des jaune-orangé et vice-versa. Avec un V majuscule à vice… Le tout, évidemment, empruntant la plupart du temps des chemins qui n’existent pas l’été et partant, ne figurent pas sur les fonds de carte.

Un petit coup d’inattention – un chant d’oiseau, une trace d’animal, un rai de soleil sur un tas de neige, bref, tout ce qui fait le charme contemplatif de la marche – et te voilà fourvoyé.

Reste le cap à la boussole : on n’a pas fait mieux depuis que Marco Polo l’a barbotée aux chinois.

Marchons donc, le nez sur l’aiguille aimantée, on arrivera bien toujours quelque part. A la borne au lion, par exemple, qui offre une vue magnifique.

Et puis, de là, retrouvons miraculeusement la GTJ – en fait, un diverticule, il y en a, sinon ce serait trop simple –  qui descend sur la Pesse.

Comme je demande à l’office du tourisme où se trouve mon hôtel, j’apprends qu’il se situe en fait à 1,5 kilomètres…

À côté de l’Office, un saloon. J’entre boire une bière, au zinc, et je reprends la route.

L’église de La Pesse est plaquée zinc, elle aussi.

La route. Je pense à celle de Mac Carthy. Cormac, l’écrivain. Pas son homonyme anticommuniste.

Et puis enfin, l’écurie. 15 kilomètres au compteur contre les 8 prévus. Vive le sport!

Sortir de l'hiver

4 mars. L’Embossieux-Giron.

Dernière étape de cette grande traversée du Jura. Je me lève, prêt à en découdre, et j’écarte les rideaux : il pleut. Zut.

Tant pis, je me ferai saucer. Telle est la dure loi du Grand Air.

Petit déjeuner, pliage du sac, emballé dans sa housse de pluie – et c’est parti. Il fait 4 degrés. Malgré l’altitude, pas de flocons. J’ai droit à une petite grêle d’aiguilles fines et glacées. Je coupe par les prés pour regagner La Pesse, le visage protégé par la visière de ma casquette.

Fermes abandonnées – ou fermées pour l’hiver, je ne sais pas.

Tiens, pour patienter en attendant de rejoindre la Pesse, jouons. On va voir si tu as retenu la leçon des perches d’hier. Observons l’image suivante :

Question : sommes-nous sur la GTJ ? Réponse : oui, bien sûr, c’était facile.

Attention, même question : GTJ ou pas? Indice : en principe, non.

Réponse : et bien si! Il y avait un piège.

Allez, une dernière : GTJ ou pas? Indice : encore un piège.

Et oui, GTJ ! Voila ! Tu as gagné toi aussi le droit de rire trop fort sous la pluie glacée en roulant des yeux fous.

Bon concentrons-nous à présent : le redoux a mis à jour des tas de ruisseaux au franchissement scabreux. Ici, je saute.

Certes, je suis déjà bien humide, mais ce n’est pas une raison pour aller se baigner. Hop, passé – de justesse, au vrai.

Ici, une planche de la largeur d’une raquette. Ne pas glisser.

Franchi. Au suivant. Mais l’exercice est vite lassant. Par ailleurs, je découvre également que la neige mouillée a un comportement bien pire que la poudreuse : la couche s’effondre en cône, tordant le pied vers l’intérieur sans prévenir, ou l’extérieur, c’est selon. On peut faire une trentaine de pas sans souci, puis s’enfoncer d’un coup – et d’une seule jambe – dans 50 centimètres de quelque chose qui ressemble à la glace chez le poissonnier. Usant.

En apercevant cette petite route…

… et tandis que la pluie s’intensifie, je songe à faire du stop. Marre de patauger dans la soupe, sous des rideaux de gouttes fines qui dessinent des stries de nylon dans le paysage. Mais aucune voiture ne circule ici. Et puis immobile, à attendre, je vais basculer en hypothermie. Pas le choix, il faut continuer. En pestant contre les effondrements soudain qui gobent les pieds.

J’entre dans un village mort. L’ambiance générale me fait penser aux Saisons, un roman de Maurice Pons. Je fais une pause à l’abri d’un lavoir et porte un toast à la veuve Ham.

Plus loin, la route que j’emprunte et qui s’élève au milieu de “collines farouches”, m’évoque à présent l’incipit de La couleur tombée du ciel, de Lovecraft.

L’un comme l’autre, des ouvrages d’une gaieté folle.

Puis je gagne progressivement en altitude et, à l’orée de la forêt de Champfromier, la pluie cesse.

La neige est également de meilleure qualité. J’en discute avec deux pisteurs à motoneige qui s’arrêtent à ma hauteur. Les deux seuls êtres humains que je rencontrerai de toute la marche.

Je poursuis dans la forêt, montant progressivement. Ces dix jours passés à crapahuter plusieurs heures durant ont du bon : gavé de globules rouges, je suis moins essoufflé qu’au début. L’effort est bien moindre, alors pourtant que le relief est identique. Sensation très agréable.

J’atteins quelques temps plus tard une ligne de crête. Le chemin révèle des plaques de terre et de feuilles. Il fait froid ; j’enfile la doudoune sous la veste humide, puis je grignote quelques tranches de saucisson.

Au sommet de ce plateau, la vue depuis la Roche Fauconnière évoque un paysage des rocheuses américaines. Le point de vue est sublime.

Après quoi, je redescends. Les plaques d’humus se multiplient et, au bout de cette ultime langue de neige…

… je déchausse définitivement les raquettes. C’est drôle : comme de sortir physiquement de l’hiver.

Puis, en longeant une petite route, je parviens à Giron. Dans l’Ain.

Changement subtil d’architecture. Mais pour le reste : calme plat.

Et mauvaise surprise.

Il est 14 heures. Je suis trempé. Je ne sens pas bon – et j’aurais aimé célébrer mon terminus autrement qu’en errant je ne sais où.

Machinalement, mes pas me portent vers le cimetière – rien de morbide, il est en haut de la rue. Et là, miracle : un bar. Ouvert!

Les deux pisteurs croisés tantôt y sont attablés. Les cuisines sont fermées, mais j’ai droit à une gaufre et une bière. La fête !

J’en profite pour rédiger ce dernier article et faire les comptes : 10 jours, 117 kilomètres prévus mais 173 parcourus si j’en crois mon podomètre, lequel affiche également un total de 1392 étages montés. Délirant, dit comme ça, non?

Appendice pratique

Matériel :

Aucun besoin de prévoir un sac de couchage : partout, on trouve des couvertures et des couettes. En revanche, le sac à viande est indispensable. Le mien, déjà ancien, sort du Vieux Campeur : modèle en soie et coton mélangé. Encombrement et poids ridicules.

Mes raquettes sont des EVO 22, du fabricant MSR. Elles sont tout bonnement parfaites : légères et étroites, elles se font oublier et rendent la marche complètement naturelle, si ce n’est le bruit désagréable qu’elles font sur neige durcie – mais ce défaut est propre à toutes les raquettes. Leur accroche est exceptionnelle, particulièrement en descente un peu raide, et le système d’attache est manipulable avec les gants de ski.

Je les attache sur mon sac grâce à deux sangles larges en nylon, avec velcro, qui entouraient à l’origine un matelas Ikea et que j’ai raccourcies et données à recoudre à un cordonnier.

Mes bâtons ont vingt cinq ans, de marque Kohla. Ils ont vieilli et je compte les remplacer à l’occasion (je rumine une envie de Grand Nord hivernal… ) mais j’adore leur poignée ergonomique en espèce de liège synthétique. J’ai ôté les dragonnes, que je trouve inutiles et gênantes.

Mon pantalon de journée était mon vieux fuseau de ski alpin, en soft shell doublé polaire, et je n’ai pas pris de guêtres (celles du fuseau suffisent). Pour le haut du corps, je portais un sweat en polaire très chaud, une polaire soft shell imperméable, tous les deux de marque Cimalp. Plus ma doudoune Uniqlo que je n’ai pas porté souvent. Pour le reste du sac, rendez-vous à la page marcher léger.

Mes chaussures de trek sont des Salomon GTX, Goretex : trempées au bout de trois jours, absolument pas imperméables dans ces conditions. Je les faisais sécher plus ou moins le soir…

Si c’était à refaire, je me procurerais des bottes canadienne. On m’a vanté celles de la marque Sorel. 

Hébergement

Je ne recommande aucun gîte ou refuge en particulier – j’ai été globalement bien reçu partout sauf à Lajoux, où l’hôtel de la Haute Montagne est à éviter absolument : caricature d’une certaine hôtellerie française qui commence à dater mais d’évidence persiste çà et là dans sa médiocrité.

Il vaut mieux réserver à l’avance compte-tenu des nombreux skieurs de fond qui séjournent dans le Jura l’hiver ; les réservations se font en fonction des disponibilités et du tracé. Je m’y suis pris à Noël et certains de mes premiers choix étaient déjà complets.

Deux adresses toutefois sortent du lot:

La petite échelle – la cabane de trappeur de la première étape – est une vieille ferme sans électricité : le confort y est on ne peut plus rustique mais le charme de la fondue aux chandelles, le soir, auprès du poêle, est magique. Accueil d’une grande gentillesse. Quant à la nuit dans la cabane, en plein champ, j’ai adoré.

Le Bellevue, chambre d’hôte à Giron. Le lieu est soigné et vraiment plein de charme, la table d’hôte est bonne et l’hôtesse, extrêmement accueillante, propose de vous emmener à la gare TGV de Bellegarde (train direct pour Paris gare de Lyon) pour moitié prix d’un taxi.

Le guide de l’office du Tourisme

Se commande en ligne. Vraiment très utile.

Les transports

Aller :  TGV Paris gare de Lyon – Frasne puis autobus pour Malbuisson (mais l’autobus dessert Metabief avant, bon à savoir si tu parviens à trouver un hébergement dans la station). Le billet SNCF comprend le trajet de bus.

Retour : voiture de Giron à Bellegarde, 30 mn, puis TGV Bellegarde – Paris gare de Lyon.

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