Egypte : Marine Park

Marine Park est une croisière de plongée proposée par le Tour Operator spécialisé Seafari : durant quinze jours, la navigation nous fait parcourir l’intégralité des sites protégés depuis le presque Soudan, au Sud, jusqu’au Sinaï au Nord. En somme : toutes les croisières plongée de la Mer Rouge égyptienne – le Sud, Rocky, Zabargad, les Brothers, Daedalus, Elphinstone, Ras Mohamed et les épaves du Nord – réunies en une seule boucle. Unique.

La faire de plus en compagnie de son concepteur, Bruno Brechler, est un vrai bonheur : Bruno, c’est l’absolu sérieux sous la décontraction hilare : pour moi, la marque des grands. Ni plus, ni moins.

Cette page reprend comme d’habitude tous les articles que j’ai rédigés sur le blog.

Bonne croisière! Et toutes mes confuses pour l’oubli du coup de peigne avant ce cliché navrant…

Avant le départ, juillet 2019

Petit avant-goût?

Commençons par le bateau – lequel est important. L’Odyssey. Belle bête.

Seul regret, sa proue n’affiche pas ma loge favorite quand on navigue :

J’adore m’asseoir ici, à l’avant, les jambes pendantes, à guetter les dauphins… Nostalgie des souvenirs enfantins du Monde du Silence, forcément.

Cela étant, l’Odyssey a l’air très confortable. Tenez, voici l’espace équipement, pont arrière – on dirait un night-club.

Très différent de ce bateau italien que j’avais photographié depuis ma cabine au mouillage, à Port-Soudan, et qui, lui, fleurait bon l’aventure… hasardeuse!

Sur l’Odyssey, un aperçu de l’espace sieste entre les 3 plongées quotidiennes.

Ascétique. Mais comme le dit François, mon collègue-binôme, à nos âges avancés, un peu de luxe ne nuit pas. Exit donc les bivouacs pourris, pour une fois, ça nous reposera…

J’ai déjà une petite idée de ce que nous allons voir sous l’eau durant ces quinze jours – imaginez vous en apesanteur dans le plus fabuleux des aquariums que vous ayez visité – mais j’espère surtout croiser celui que je n’ai pas encore eu la chance de voir sous l’eau – il s’était momentanément fait très rare aux périodes où j’étais allé à sa rencontre : le très élégant carcharhinus longimanus

La photo est de Fabrice Dudenhofer. Ses clichés sous-marins sont extraordinaires et vous pouvez visiter son site ici.

Wikipédia nous présente le longimanus comme agressif : admettons. Mais à chaque – très rare – fois que ce requin a attaqué, homo sapiens y était toujours pour quelque chose. Un ami moniteur, grand arpenteur de la Mer Rouge, m’a raconté par exemple que l’une des fois où il a trouvé sous l’eau le comportement des longimanus étrange – et qu’il a fait remonter dare-dare la palanquée – il s’est avéré que quelques jours auparavant, un cargo chargé de moutons destinés à l’Aid avait jeté sa cargaison d’animaux devenus malades par dessus bord. Les requins les avaient bouffés, fatalement, et ce festin inattendu les avaient rendus mabouls.

Toujours pareil : on déverse tout et n’importe quoi dans l’océan et on s’étonne ensuite que les requins, ces merveilleux éboueurs naturels, croquent au passage quelque badaud. De là, haro sur les bestioles avec l’affiche de Jaws en persistance rétinienne. Navrant. Venez donc faire un tour par ici pour y voir plus clair.

Roissy, Marsa Alam, Port Ghalib.

Préambule aéronautique.

il existe des compagnies très bien qui desservent l’Egypte – la Turkish par exemple offre un bon rapport qualité prix – mais toutes passent par une escale incontournable. Depuis quelques années, si l’on veut voler en direct depuis Paris, on n’a pas pas le choix : Air Cairo ou Fly Egypt nous transportent sur des avions de troisième ou quatrième main, nous sanglent sur des sièges défoncés et brinquebalants en compagnie de personnels aux traits tirés – et inch’Allah.

Evidemment, l’idéal romantique serait de prendre l’Orient-Express jusqu’à Istanbul puis un vapeur, ensuite, pour traverser le canal de Suez en costume de lin. Mais l’époque étant ce qu’elle est – pressée – je suis tout de même content qu’un charter bas de gamme m’emporte en cinq heures de vol inconfortable pour me poser avec une heure de retard, à 2h45, ankylosé mais entier, et par conséquent tout sourire, en plein désert égyptien.

De là, récupération des sacs et transfert en minibus jusqu’à la Marina…

… où est ancré le bateau. Rapide installation dans la cabine et hop, sous la couette pour quatre petites heures de sommeil. On visitera demain.

Dimanche 11 août.

Réveil à 7h30. Le jour est levé depuis un moment, le bateau toujours à son mouillage ; on attend les autorisations de navigation. Petit aperçu de la cabine où nous allons passer les deux prochaines semaines :

La douche avec vue imprenable…

Les commodités…

On notera le rapprochement du wc et du lavabo, lequel rapprochement m’avait été fort utile lors d’une nuit déjà ancienne de grand dérèglement gastrique, passée à évacuer de bas en haut je-ne-sais quelle bactérie pendant que le bateau tanguait dans des creux de deux mètres. Ma première croisière égyptienne : souvenirs! Depuis, je ne pars pas sans avaler consciencieusement quelques probiotiques qui me font les boyaux en Téflon. Pour les curieux : il s’agit de lactibiane voyage, des laboratoires français PileJe. Fiable et très efficace.

Quittons la cabine et arpentons le pont supérieur, pour l’instant désert.

Au loin, au-delà de la proue, j’aperçois l’hôtel où j’avais séjourné une nuit avant de reprendre l’avion, en 2010. Envahi de russes ivres et braillards. La plage était surmontée d’un voilier échoué : il y est toujours, neuf ans plus tard.

Le voici de plus près, tiré de mes archives.

On fait connaissance les uns avec les autres, sur le pont principal, dans la chaleur où volent les mouches, puis vers 11 heures, enfin, on prend la mer…

Pour s’arrêter au bout d’une heure : premier briefing. A gauche, Bruno, directeur de plongée et grand connaisseur de la Mer Rouge, et à droite, Migo, instructeur égyptien. Manque sur l’image Félix, moniteur français et brillant photographe sous-marin. Vous pouvez découvrir son travail ici : photogriff1.

Nous sommes 24 passagers : le bateau est complet. Outre mon collègue François et moi, une famille de Nice – père, mère, deux grandes filles adolescentes, une copine de la plus âgée, et deux garçons de quinze et huit ans ; un groupe de cinq lyonnais à la soixantaine passée ; deux célibataires trentenaires hommes, deux célibataires trentenaires femmes, deux autres femmes seules, un peu plus âgées, un ardéchois, seul lui aussi, un américain – signe d’esprit aventureux de sa part dans cette région du globe peu réputée pour son amour des états-uniens – et un couple étrange doté chacun des mêmes énormes lunettes de myope, qui se désespère de la perte de leur sac commun, égaré dans quelque triage d’aéroport.

Marsa Chuna

11 août, toujours

La première plongée est destinée à reprendre ses marques et à réviser le lest. On plonge ici avec des combinaisons très légères et, normalement, des blocs (les bouteilles) en aluminium. Ajoutez à cela une salinité très élevée, et vous comprendrez qu’à moins que de se ceinturer de plomb, en Mer Rouge, on flotte comme liège. J‘ai troqué le bloc alu contre un acier de quinze litres dont j’ai l’habitude et ma combinaison n’a que 2,5 millimètres d’épaisseur. Je me jette donc à l’eau avec trois kilos… pour en rajouter un, finalement, après un petit test de surface, gilet vidé. Le même lest qu’en Méditerranée, en somme, mais avec 5 millimètres de néoprène en moins. Puis j’attends les autres en prenant une photo.

Sous l’eau, la complicité avec François est immédiate. Pari gagné : car c’est une chose de se connaître à terre, dans le travail, c’en est une autre de plonger ensemble. Même consommation, même sens aquatique : on s’est bien trouvé.

En revanche, un oeil sur les autres binômes : tout n’est pas fluide, loin s’en faut. L’un des lyonnais laboure le sable et les parents des ados, tout deux chargés de lourds recycleurs inexplicables, pédalent comme s’ils étaient sur des vélos. Discrètement, plus tard, je glisserai à François que je les appelle “papa et maman panzer”…

Je retrouve les coraux – dont la variété, durs comme mous, semble infinie – et j’en profite pour continuer les essais avec mon appareil acheté avant le départ – l’autre ayant déclaré forfait comme je le raconte dans cet article.

Pas très satisfait du résultat trop bleuté mais c’est un début. Avec le phare, trop rouge. Ah.

Nous faisons une deuxième plongée l’après-midi, avec les zodiacs – et j’aperçois une raie aigle qui survole le platier du récif mais que François ne voit pas – puis, tandis que tombe le soir, nous dînons en continuant de faire connaissance les uns avec les autres, avant de naviguer toute la nuit vers le sud, en direction des sublimes récifs de Fury Shoal.

Bon début.

De la physique, des mathématiques, du briefing et des coraux.

12 août.

Belle nuit de navigation. Bercés par le roulis, mais réveillés régulièrement par l’étouffante chaleur humide consécutive à la climatisation défaillante dans la cabine, François et moi sortons toutes les deux heures pour faire un tour au vent, sur le pont principal : la mer ondule comme un lourd coupon de satin noir et brillant sous le ciel piqueté d’étoiles. Pas de photo, je n’ai pas pensé à immortaliser ce moment autrement qu’en le contemplant pleinement.

Réveil difficile à 5h30 : la tignasse façon Charlebois 70 (l’humidité me fait boucler et pas qu’un peu) je me fais une tasse de café à tâtons puis je descends vérifier ma bouteille – 210 bars, parfait. J’en profite pour photographier le toutim, avec Bruno en prime. On rigole comme deux couillons, déjà complices en ce début de voyage.

Petite leçon de physique, pour se réveiller et mieux comprendre cette histoire de bars et de bouteilles – d’ordinaire le champ lexical du saloon. Les non plongeurs pensent souvent que nous descendons avec des bonbonnes d’oxygène sur le dos. C’est inexact. Les blocs (appellation commune de la bouteille chez les initiés francophones ; les anglo-saxons, eux, disent tank -réservoir – ce qui est au fond plus juste), les blocs donc, contiennent de l’air, c’est à dire essentiellement de l’azote, de l’oxygène, un poil de CO2 et quelques pincées de gaz rares. Par commodité, nous parlons de 80% d’azote et 20% d’oxygène. Comme ces gaz ont la propriété d’avoir des molécules très éloignées les unes des autres, on peut les rapprocher artificiellement : c’est la compression, mesurée en bars. Nous respirons donc tout simplement de l’air comprimé. Parfois enrichi en oxygène mais c’est une autre histoire.

Une bouteille de 15 litres d’air comprimés à 200 bars contient par conséquent 3000 litres d’air (15 X 200). Et voilà. Simple, non? Sauf que, bien entendu, la pression complique tout. Et c’est ici qu’on a besoin des maths – élémentaires, rassurez-vous.

A la surface, soit à la pression de 1 bar, un être humain respire au plus 20 litres d’air à la minute. Avec le bloc évoqué plus avant, ce même être humain dispose donc d’une autonomie en surface de trois heures. Sauf que le gars veut plonger, il est venu pour ça et a même payé fort cher : du coup, plouf. Mais sachant que tous les dix mètres, la pression s’accroît d’un bar, l’autonomie à 10 mètres de notre cobaye n’est déjà plus la même : divisée par deux (1 bar de surface plus 1 bar de pression = 2 bars). Et plus on descend, plus l’autonomie en air se réduit. Logique. Mais si, tenez : sachant qu’un plongeur peu regardant sur sa consommation tête ses vingt litres à la minutes et qu’il part avec un 15 litres gonflé à 200 bars,  à 30 mètres, soient 4 bars de pression, il n’aura plus que 37 minutes d’autonomie pour remonter bouteille vide, offrir l’apéro et se faire copieusement enguirlander par le directeur de plongée parce qu’on ne revient JAMAIS sur le bateau sans sa réserve de 50 bars et que, qui plus est, on ne passe pas tout ce temps à 30 mètres sans rencontrer un autre problème lié, lui, à l’azote. Comment j’en arrive aux 37 minutes? Fastoche. 15 litres X 200 bars = 3000 litres, que divisent les 4 bars de pression = 750 litres, que divisent à leur tour les 20 litres minute du gourmand = 37 minutes 50 secondes. Et hop.

Allez. Touillons notre aspirine et revenons au briefing.

Les guides dessinent le relief du récif sur un tableau blanc, ou bien projettent une image lorsque nous nous réunissons au salon. Ils nous donnent alors toutes les informations dont nous avons besoin : le sens du courant, l’orientation, l’endroit où le bateau est amarré, si l’on part du pont inférieur ou bien si l’on est largué en zodiac, ce que l’on peut rencontrer sous l’eau, faune et flore, etc. Toutes ces informations, outre qu’elles sont bien utiles à la sécurité, nous permettent également de profiter pleinement de la balade.

Voici par exemple ce qu’on voit depuis le bateau : le turquoise, c’est le platier récifal.

En dessous, ça ressemble à ça :

Et quand on s’immerge, à ça :

Un autre schéma, manuel et plus précis :

Aujourd’hui, partis hier du secteur de Marsa Alam, nous sommes sur les récifs de la zone de Fury Shoal, ici noté Fury Shaal, au sud.

Nous y ferons trois plongées : Abu Galawa Soraya, Malahi – un sublime jardin parcouru de canyons coralliens, puis un autre récif, magnifique encore : Gotta sataya. La diversité et la variété des coraux durs et mous est tout simplement prodigieuse.

Les coraux durs semblent sortis tout droit du palais du facteur Cheval :

Beauté renversante…

Les coraux mous dessinent des bouquets de fleurs vivantes, qui respirent et pulsent au gré du faible courant. Ici, ces massifs me font penser à des buissons d’hortensias.

Les alcyonnaires offrent toutes les couleurs du spectre : du violet profond au jaune pâle, sublimes compositions florales.

Et puis, évidemment, on croise tous les poissons de corail habituels. Le clown, si photogénique dans son anémone…

Le petit mérou faucon posé, impavide, sur son corail en feu d’artifice…

Tant d’autres encore, que j’aurai l’occasion de vous montrer plus tard. Des dentelles arachnéennes aussi, parfois.

Ce tutu rose est une ponte de nudibranche, probablement celle de la danseuse espagnole que nous croiserons de nuit, prochainement.

Emerveillés par tant de beauté, et parce que le réservoir d’air n’est pas inépuisable et que l’azote commence à peser dans nos organismes, il est ensuite temps de remonter : au parachute…

Afin de signaler notre présence au zodiac qui va venir nous chercher en surface, dans l’or du soir.

Ça vaut le coup de se coltiner un peu de maths et de physique, non?

Au sud

13 et 14 août.

Après une navigation une partie de la nuit, nous sommes à présent au-dessus des îles Siyal. Toujours dans les eaux territoriales égyptiennes mais environ une cinquantaine de milles sous la frontière terrestre avec le Soudan. En pleine mer, loin de tout. Au point le plus au sud de notre croisière.

La température est élevée, environ 40°celsius de jour (à l’ombre) comme de nuit, mais c’est surtout le taux d’humidité qui rend la chaleur étouffante. Epaisse. Assis, immobiles, on ruisselle. Heureusement, dès 6h30 du matin, on est sous l’eau : à partir de 28 mètres, la température “tombe” à 28°, ce qui procure une sensation de fraîcheur bienvenue. Par contre, quand on remonte, l’ordi affiche 32° et c’est comme de nager dans du bouillon!

L’avantage, cela étant, avec les eaux chaudes, c’est évidemment l’incroyable richesse du corail et de ses petits habitants, tous endémiques de la Mer Rouge. On a l’impression d’être tombé dans l’aquarium. Avec les élégants cochers…

Les familles de clowns…

Les vieilles tachetées, farouches et difficiles à photographier, même en apnée pour éviter les bulles…

Les différentes sortes de poissons papillons

Les anges…

Les gros napoléons…

Les poissons-soldats à l’oeil rond…

Les rascasses à rayons : qu’il vaut mieux éviter de toucher!

Tout comme comme leurs cousines volantes…

Ou, plus venimeux encore, mais incroyablement placide : le poisson scorpion.

Sans oublier les nuages d’anthias rouges…

Et tant d’autres encore : bancs de fusiliers, de balistes bleues, boules de glass fish…

Et puis Om Marouk et son atmosphère de cité engloutie : un véritable trip éveillé! J’avais la sensation incroyable, marquée sans doute par un imaginaire romanesque, d’évoluer dans une ville recouverte par la mer dans quelque futur improbable. Passée le sable, à l’approche de pinacles coralliens en colonnes, on pénètre dans une ambiance de cathédrale urbaine bleue et verte, saturée des couleurs des coraux. Incroyable!

Après les trois plongées de la journée, forcément, le soir, à l’apéritif, certains de nous ont des étoiles plein les yeux. A moins que ce ne soit la sueur qui nous dégouline du front qui ne les pique!

Autre phénomène amusant à observer, inévitable à bord d’un bateau : des affinités se tissent autant que des contraires s’affutent ; déjà, certains binômes demandent à Bruno, le directeur de plongée, de changer de partenaire. L’une des trentenaires célibataires, dévoile peu à peu une personnalité négative et râleuse assez étonnante. Quand je lui en livre le constat, François esquisse un geste fataliste : “la diversité humaine”.

Moi, je m’en moque : quand je ferme les yeux, le soir, tandis que le roulis me berce sur la couchette, les phosphènes sous les paupières ont les formes fantastiques des coraux.

Rocky et Zabargad

15 août.

Rocky.

Je sais : inévitablement, la scie hard FM “Eye of the tiger” s’installe en bruit de fond et vous visualisez des boxeurs qui font des pompes sur un bras. Ah, le cinéma de l’ère reaganienne… Du coup, avec Zabargad, vous vous demandez si vous n’avez pas loupé un épisode de l’immarcescible Sylvester.

Rassurez-vous : non. Rocky, ici, est à prendre au sens premier : c’est un caillou.

Un beau caillou, cela étant. Pelé et aride en surface, mais sous l’eau…

Magnifique, comme d’habitude. François et moi nous éloignons du groupe pour être tranquille. Le temps de croiser des perroquets à bosses…

Et nous nous retrouvons absolument seuls au nord. Solitude propice à la rencontre de dauphins! Des stellenas longis rostris – plus petits que les turciops : sept ou huit qui évoluent un temps sous notre nez puis s’en vont.

On remonte au parachute, émerveillés, seuls sur la face nord, en attendant le zodiac qui tarde un peu. Notre bateau est invisible, au mouillage de l’autre côté. Aucun parachute de plongeur à l’horizon. Je sais très bien qu’on va venir nous chercher et ne m’inquiète guère, mais je m’amuse à imaginer le bivouac de naufragé sur la plage devant nous, par 55 degrés au soleil, sans ombre ni eau. Puis le zodiac arrive et nous récupère. Le gang des lyonnais est à bord et nous aide à hisser le fourbi, tandis que les dauphins réapparaissent en surface et nous accompagnent côté sud jusqu’à l’Odyssey.

En fin de matinée, avant le déjeuner, nouvelle plongée sur Rocky, dans l’autre sens. Pas de dauphins, mais un requin gris qui passe sous nos palmes, à 50 mètres. Ambiance corallienne sublime sur le tombant, dans les failles où jouent les rayons du soleil qui dessinent des colonnes de lumière très ecclésiastiques.

Zabargad.

Sur quoi, un petit coup de navigation et hop : nous parvenons en vue d’une autre île, plus imposante.

Ce qui est amusant avec l’île de Zabargad, c’est qu’on la croirait en permanence couverte d’un nuage, comme assombrie. C’est dû à la présence de l’Olivine, un minerai qu’on a extrait ici depuis les pharaons jusqu’à une période relativement récente. A la vue de ce mont pelé, j’ai une pensée émue pour les mineurs…

Voici à quoi ça ressemble sous la surface, présenté par Bruno :

Bien sûr, comme d’habitude, les bouquets de coraux sont merveilleux.

Une grosse tortue broute mollement des alcyonnaires, à 30 mètres.

Mais, crépuscule aidant, ce qui fait le charme indéniable de cette plongée de fin d’après-midi : c’est la lumière solaire. La danse des rayons dans les failles est un spectacle incroyable.

Jusque et y compris sous le bateau, qui prend à l’envers des airs vaguement abstraits.

Depuis le pont supérieur, avant l’apéritif, les amateurs de photo ne s’y trompent pas : ça shoote à tout va dans le couchant.

Et quand tombe la nuit, après le repas, l’un des membres de l’équipage s’amuse à pêcher des seiches à la ligne, tandis que des nuages de poissons s’affolent dans les faisceaux des projecteurs du bateau.

Fascinantes. Hélas comestibles.

Retour à Claudio

17 août.

Toujours au Sud.

Travelling avant sur les ventilateurs dont les pâles – tchaf tchaf tchaf – tranchent péniblement la moiteur – forcément torride – dans laquelle baignent en sueur des types rongés d’alcool, d’ennui et de dysenterie, vaguement diplomates, lesquels traficotent auprès d’arabes nécessairement torves – des armes de préférence, plutôt que des slips en macramé. Là-dessus, des mata-hari sublimes, chignonnées à mort, posent trois-quarts profil dans les nuages de mouches. Inaccessibles. Les Mata-Hari, pas les mouches. Ambiance Mer Rouge, quoi.

Et bien non. Foin des clichés!

Nous, on a la clim’ – au vrai, elle ne marche pas si bien… On boit peu – à peine une bière, un cocktail les soirs de fêtes, de l’eau surtout, 4 litres par jour… Et pour le trafic, à part l’échange d’images sous-marines et de calembours douteux dont je confesse une grosse part de responsabilité, on est sages comme des plongeurs saturés. Quant à la dysenterie, même pas : juste quelques cas isolés de turista classique sous ces latitudes. Décidément : l’aventure n’est plus ce qu’elle était.

Autant revenir aux plongées.

Réveil à 5h30, vérification hirsute de la PPO2, café sur le pont, briefing et hop : sous l’eau une heure plus tard. Shab Maksour sud. Tombant corallien, en trinôme avec François et Lilian l’ardéchois, qui s’entend bien avec nous deux sous l’eau – et réciproquement.

Un beau requin gris passe au loin, vers soixante-dix mètres. Je tente une vidéo calamiteuse, qui confirme que j’ai bien raison de me contenter des images fixes…

Cela étant, en photo, on ne voit guère mieux. La preuve, même avec une grosse flèche verte. Autant délaisser l’appareil, et se contenter de profiter avec les yeux. Bien sûr, pour le lecteur, c’est moins bien, m’enfin…

Ambiances de rêve dans l’aquarium : bancs de fusiliers…

Nuages d’anthias…

Jeux de reflets sur le platier…

Après cette plongée, petit déjeuner et navigation pour remonter vers Sataya : une sorte de lagon en pleine mer, un immense croissant corallien à l’abri duquel viennent jouer des dauphins.

On embarque sur les zodiacs où Félix et Bruno font les zouaves, rendus flous par une gouttelette sur l’objectif.

Et puis on se glisse à l’eau, sans le fourbi habituel : juste palmes, masque, tuba. Une flottille de zodiacs et de bateaux s’est concentrée dans la zone : en surface, on voit les ailerons des dauphins, poursuivis par des bandes de nageurs qui leur grenouillent après en soufflant comme des phoques.

Pour une image, c’est la curée. A la perche à Selfie, l’outil des néo-aventuriers narcissiques. Brave new world.

J’ai un peu honte, du coup, de participer à toute cette fantasia. Je reviens paisiblement vers le zodiac, en suivant le mouvement des ailerons dont j’anticipe la trajectoire et qui viennent à moi sans que je n’ai rien d’autre à faire que les photographier à mon tour – je ne vaux pas mieux que les autres – puis de les regarder copuler joyeusement – c’est du propre.

Après quoi, nouvelle navigation vers un récif sur lequel j’ai plongé il y a neuf ans et dont j’ai gardé un souvenir émerveillé : Shab Claudio. Un jardin de corail absolument fantastique, percé de grottes incroyables où joue la lumière solaire, le tout par quinze mètres de fond maximum.

En trinôme cette fois avec François et Randy l’américain – qui a sorti les phares!

Soixante-quinze minutes à circuler dans les grottes – où d’ailleurs je perdrais François et Randy, à l’entrée d’une galerie, sur une méprise. Je les retrouverais quelques temps plus tard, agacé par notre malentendu mais ravi, finalement, d’avoir profité pendant dix minutes de ces salles en solitaire.

La solitude en plongée : luxe!

Une soirée dans l’île

15 août.

On se souvient de mon goût pour les îles perdues – telle celle qui ponctuait la fin d’une folle journée, le soir de la finale de la coupe du monde de foot l’an passé. Roots.

Et bien celle que nous abordons en fin d’après-midi est différente, ô combien, mais partage avec l’autre le parfum des espaces vierges.

Notre bateau s’est ancré sur le petit récif qui la borde…

Et sur lequel j’accompagne Damien – un ado, l’un des fils de papa et maman Panzer – faire un tour de palmes-masque-tuba. Aquarium habituel : rascasses, poissons-clowns, anthias…

Une fois sur l’île, le petit frère de Damien, Florian, huit ans, tient à me montrer sur le sable des dizaines de milliers de Bernard l’Ermite qui laissent sur le sable des traces étonnantes, semblables à celles de pneus de vélo tout-terrain.

Florian et Damien, qui ont déjà fait cette croisière l’an passé – heureux enfants! – m’expliquent qu’on va manger sur l’île et que, la nuit tombée, on verra les étoiles et la Voie Lactée. J’ai hâte. En attendant, on ramasse ensemble des coquillages en évitant de marcher sur les Bernard…

Puis, côté équipage, les choses s’organisent. Implantation du barbecue…

Débarquement des passagers, tandis qu’à contre-courant, je retourne à la nage au bateau m’équiper pour le soir. D’un short et d’un tee-shirt : no smoking.

Retrouvailles ensuite avec François, qui sort de la sieste à temps pour le coucher de soleil et qui trouve qu’on n’est pas mal, ici. Tu m’étonnes.

Le crépuscule tombe sur un bout de terre dont les seuls habitants sont des crabes et des Bernard l’Ermite – lesquels se livrent une guerre farouche à grands coups de mandibules – ainsi que des sternes et des aigles pêcheurs, planqués dans les broussailles. J’adore.

Puis la nuit s’en vient et les boulettes de viande fument sur les braises. Mon téléphone refuse d’immortaliser la scène alors je le range et profite : ciel nocturne étoilé de milliards d’étoiles, sensation du sable doux sous les orteils, bières et remerciements sincères à Bruno de nous proposer ce dîner d’exception sur un bout de corail perdu en Mer Rouge, lequel vaut largement  tous les palaces du monde. Mieux : les surpasse haut la main.

Marine Park, suite et fin.

13 novembre.

La rentrée scolaire m’a happé depuis la fin août, et je me suis interrompu dans la rédaction de ce récit. Cf cet article pour les détail de cette situation de blogage.

Mais un vendredi soir, dans la voiture, de retour d’une réunion de travail, après 40 minutes pour faire 17 kilomètres…

… dans la nuit précoce, sous la pluie, j’ai fini par songer qu’en matière d’arrêt au rouge, j’étais mieux en Mer… rouge, plutôt qu’ici.

J’avais un fort besoin de bleu, du coup, pour compenser. J’ai fermé les yeux et hop, j’étais de retour à la chaleur, aux eaux turquoises et à la lumière solaire. C’est prodigieux le cerveau tout de même! Et puis, voyez comme tout s’enchaîne : ça nous permet de reprendre le fil. Pratique.

J’en oublie de démarrer au vert et les furieux, derrière, me rappellent au réel à grands coups de klaxon rageur. Bah! Ils peuvent toujours corner, je suis loin.

Je suis de retour à…

Daedalus

Extraits de mes notes prises le 17 août :

“Je ne sais pas qui a baptisé ce site du nom du célèbre architecte athénien – à qui l’on doit le labyrinthe, évidemment, mais aussi le Cheval de Troie. En arabe, le site s’appelle Abu Nizan – et ça n’a rien à voir avec Paul. Nizan.”

Où l’on voit que les notes, parfois, hein… Bref.

Bon. Qu’est-ce qu’on fait à Daedalus?

Ahhhh. Et bien, d’abord, c’est l’un des sites majeurs de la Mer Rouge. Pour les plongeurs, s’entend. Il s’agit d’un récif qui se trouve à environ 80 km à l’est de Port Ghalib, d’où nous sommes partis il y a une semaine, puis revenus pour refaire le plein de tout un tas de trucs – eau potable, carburant, nourriture, etc.

Sur le bateau, où nous sommes confinés par les autorités portuaires, je me fais la réflexion euphorique qu’après une semaine de plongées successives – semaine à l’issue de laquelle se terminent d’ordinaire les croisières en Mer Rouge – il nous reste, quant à nous, une autre semaine à profiter pleinement, et sur des sites où je ne suis jamais allé !

Quand on repart du port, je savoure donc d’autant la navigation qu’elle a ce goût particulier des moments exceptionnels.

Cette vue par exemple. C’est quand même autre chose que les bouchons franciliens sous la pluie, non?

Daedalus, c’est un récif donc, sur lequel on peut rencontrer plusieurs espèces de pélagiques – comprendre : des espèces du grand large – comme le requin longimane, mais aussi des bancs de requins marteaux, des gris de récif ou bien le très rare requin renard. Et là-dessus : des thons, des carangues géantes, même des raies mantas si on a de la chance. Pas mal.

Le récif est surmonté d’un phare. On y va?

Grimpette exiguë jusqu’à une salle avec un grand trou à même le sol, d’où je prends la photo. Ensuite? Ciment ébréché, pas de rampe et échelle rouillée pour accéder au sommet. Un pas de travers et zou : la chute sera moche. Mais curieusement, ça me fait du bien de trouver un endroit qui, pour être ouvert aux touristes, n’est cependant pas défiguré par la surenchère de protections variées qu’on trouve sur le moindre monument occidental… Un parfum de liberté d’avant les contrats d’assurance et les délires sécuritaires. J’en suis tout joyeux – il m’en faut peu.

Vous voulez voir la vue?

Allez. Redescendons et voyons ce qu’il y a dessous.

Malheureusement, en deux plongées sur ce site, nous ne croiserons aucun longimane. En revanche, plusieurs requins gris, et, finalement, un requin-marteau solitaire et curieux, attiré par nos bulles. Vu de dessus,  peut-être à cause de sa nage toute en ondulation, il me fait penser à un crocodile Haribo, comparaison qui ne lui rend pas hommage mais à laquelle je n’ai pas pu m’empêcher de songer en le voyant évoluer.

Le soir, du pont supérieur où nous prenons l’apéro, l’incroyable se produit : un requin renard jaillit dans une gerbe d’écume, saute et s’abat sur la surface. Deux fois. Il pêche en claquant sa queue – aussi longue que le reste de son corps et qui lui vaut son surnom – afin d’assommer ses proies. On reste tous pantois d’avoir assisté à une telle scène et ce d’autant qu’aucun d’entre nous n’a eu le temps de se jeter sur un appareil. Pour avoir une idée visuelle de la scène, tapez “saut de requin renard” sur n’importe quel moteur de recherche, vous verrez.

Elphinstone

18 août.

Nous plongeons à deux reprises. Voici ce que j’ai noté sur mon carnet :

“45′, profondeur max 41m. Du jus. 1 requin gris lointain. Gros napoléon et sa femelle curieuse. Avec François et Lilian”. Ledit Napoléon :

“52′, prof.max 38m. Du jus à la pointe. Pas de requin. Magnifique tombant vertical plein de vie fixée.” Et des éventails de gorgones tout simplement gigantesques.

Le “jus”, c’est le courant, assez fort. Mais comme ce courant amène toute la chaîne alimentaire, laquelle attire les grands pélagiques qui viennent y casser une graine, on ne va pas s’en plaindre. Cela dit, aujourd’hui, de grands pélagiques : pas plus qu’hier. La nature ne pointe pas à heure fixe, et c’est tant mieux. Un poil décevant mais du coup : il faudra revenir… Hé hé.

Et entre deux immersions?

Glandouille, repas, café, litres d’eau, lectures spécialisées… Et puis, à la nuit tombée : à l’eau de nouveau. Dans l’encre de chine traversée par les raies lumineuses de nos phares.

J’adore l’ambiance des plongées nocturnes. Je ne parviens hélas pas à en capter toute la magie avec mon petit appareil : sinon dans ce cliché assez drôle de Lilian, auto-éclairé, et qui semble assis sur un vélo.

La nuit, apparaissent des espèces invisibles le jour, telle la fameuse danseuse espagnole, un nudibranche d’une taille et d’une couleur exceptionnelle.

Les comatules se déploient…

Les fantastiques gorgonocéphales semblent des ronces vivantes, animales, qui s’enroulent et se déroulent en spirale sous la lumière artificielle… Certains d’entre nous éprouvent en face de cet échinoderme la même réaction de rejet viscéral que face aux araignées. Pas moi. Je les trouve littéralement hypnotiques.

Et puis, surtout, la nuit, c’est la curée! Les gros prédateurs traquent les moyens qui font à leur tour trembler les petits, lesquels se cachent dans le moindre interstice de corail, exorbités. Pas sereins du tout – on les comprend. Pour se protéger toutefois, certaines espèces, comme le poissons-perroquet, sécrètent autour d’elles une drôle de bulle qui leur fait une tente d’invisibilité jusqu’à l’aube. Ceux qui n’ont pas cette possibilité, ou une chouette anémone pour s’y cacher, ne dorment pas beaucoup…

Nous replongerons de nuit dans quelques jours, de retour du Sinaï, et nous serons percutés par des bancs de glass-fish pris de panique tandis que des escadrilles de carangues énormes, bombardiers argentés, viendront les gober par poignées. Incroyable!

J’y prendrai également en photo cette magnifique murène, toute timide mais curieuse, que je surprendrai à force de patience, en cachant ma lumière pour ne pas l’effrayer puis en l’éclairant brièvement le temps d’un unique cliché. P’tite mère.

Les Brothers

19 août

Deux îles plates et pelées, une petite – small Brother – et une plus imposante, surmontée d’un phare – big Brother, logiquement.

François provisoirement abattu par une turista carabinée, je plonge avec Lilian, d’abord sur small Brother.

La mer s’est un peu creusée au matin et la sortie en zodiac chahute pas mal. J’aime quand ça bouge et à en juger par le sourire-banane de Lilian, je vois que je ne suis pas le seul à aimer le rodéo.

Pour être tranquille, nous faisons le choix tous les deux de partir à l’opposé du groupe ; nous serons donc absolument seuls pendant une heure. Le long d’un tombant fabuleux au large duquel passent des requins gris, des thons, des barracudas énormes ainsi qu’un diodon superlatif. Au retour sur le bateau, les autres, survoltés, nous apprennent qu’ils ont assisté à un festival : longimanus, marteaux, gris… Lilian et moi nous réjouissons pour eux avec un petit pincement de déception vite oublié : avoir été seuls sur un site comme les Brothers, c’est tout aussi exceptionnel.

A la deuxième plongée sur “petit frère”, nous faisons cependant le choix de rester avec le groupe : on ne sait jamais. Mais les longimanes et les marteaux sont définitivement partis. Restent tout de même plusieurs gros gris et surtout, régal pour l’oeil mais hélas trop lointaine pour la photo : une magnifique raie manta qui vole le long du tombant!

Big brother : la troisième plongée est mon dernier espoir de croiser le longimanus. Lorsqu’ensuite, nous allons faire route au Nord, il n’y en aura plus. Tandis qu’ici, en principe… Et comme pour confirmer, l’équipage nous en signale deux gros sous le bateau : vite!

Hélas, le temps de s’équiper, plus rien : les longis sont allés voir ailleurs.

Après la plongée, très belle, mais légèrement déceptive du fait de l’absence de ces squales, Lilian et moi laissons les autres remonter puis nous restons un long moment sous le bateau, à attendre. A guetter.

En vain. Quand ça ne veut pas… Pas grave! Je reviendrai – comme dit l’autre.

Au Nord

Du 20 au 23 août.

Dernière boucle et fin du voyage. Depuis les Brothers, nous remontons vers le Sinaï en naviguant toute la nuit. La température vespérale fraîchit enfin – tout est relatif, mais après les suées moites du sud, un petit trente-deux ventilé est le bienvenu.

Ras Mohamed

Un tombant très célèbre qui plonge à pic sur 800 mètres. Sous les palmes, malgré une visibilité moyenne, turbide, le bleu profond est vertigineux.

Sur le plateau, nous découvrons les restes de la cargaison du Yolanda. L’épave a d’abord coulé sur le plateau, dans les années 80, puis une tempête l’a précipitée par le fond. Ne restent que les vestiges d’un fret surprenant.

Et oui : certains navires coulent avec des coffres emplis de pièces d’or ou des amphores, d’autres, c’est avec des chiottes… O tempora o mores, comme on dit dans les pages roses.

De Ras Mohamed, nous contournons ensuite la pointe du Sinaï et entrons dans le golfe d’Aqaba. Beaucoup plus fréquenté que sous le tropique du Cancer.

Golfe d’Aqaba

Les côtes égyptiennes du Sinaï, jadis désertes, ont vu fleurir toute une kyrielle de stations balnéaires qui font face au littoral saoudien, désertique, crêtes minérales teintées de pastels ocres. 

Des centres touristiques, comme Charm El Sheik, sont dédiés à la plongée, à l’apnée, au kite-surf, mais également à cette maladie contemporaine qu’on rencontre un peu partout désormais, dès lors que le décor comporte un banc de sable et trois palmiers en pot, et qui consiste à s’abrutir d’alcool en meuglant sur fond de bouillasse techno. Ainsi, sur les ponts de bateaux sortis à la journée, des hordes de jeunes beaufs ivres et tatoués brament-elles en polluant l’atmosphère de basses sourdes. Fuyons.

Dahab

Nous plongeons dans des failles qui font des arches magnifiques. Là encore, le décor naturel a l’aspect de quelque cité engloutie. Et l’ambiance dans les canyons gorgés de vie est magique.

Le jardin de corail est magnifique. J’y trouve des formations en forme de laitue que je n’avais encore jamais vues.

Blue Hole

A la hauteur de Dahab, où ont là aussi poussé des immeubles, nous nous arrêtons non loin de ce grand trou circulaire qui sert de terrain de jeu aux apnéistes et que visitent, en surface, des dizaines de badauds qui pédalent dans le bouillon.

L’ambiance du cratère est étonnante : on y parvient en franchissant un bourrelet de corail où butinent des anthias…

De là, on plonge dans le bleu.

A l’intérieur, la lumière et le son sont curieusement ouatés. L’ambiance y est très étonnante. Plus sombre, comme plus dense.

On ne peut pas descendre jusqu’au fond qui, je crois, est à une centaine de mètres. D’abord parce qu’on respire de l’air enrichi en oxygène et que notre plancher est à 40 à cause de ce mélange gazeux, et ensuite parce que les plongées profondes, au-delà de 70 mètres, nécessitent l’utilisation d’autres matériels que les nôtres. Des recycleurs par exemple.  De toute façon, si j’en juge à l’aune des innombrables détritus dont j’emplis les poches de mon gilet, le fond doit ressembler à une décharge…

Nous faisons une autre plongée amusante, au cours de laquelle j’emboîte les palmes de François, remis de sa dysenterie foudroyante, tête en bas dans un boyau étroit creusé à même falaise de corail et qui ressort 20 mètres plus bas, à 40. Ludique.

La mer s’est creusée à la remontée. Nous attendons patiemment les zodiacs, bercé par une houle puissante qui nous fait dériver. Le retour à bord du bateau est un peu sportif, mais il faut avoir un peu navigué soi-même pour mesurer tout le génie du capitaine de l’Odyssey qui manoeuvre les 40 mètres de son navire avec une science impressionnante.

Quittons Dahab.

Pour aller nous ancrer plus bas, dans l’anse de Gabr el Bint.

Sur la plage, un jeune type sorti de nulle part s’est assis. Il attend. 45 à l’ombre de chaleur sèche pulsée par la montagne. Un membre de l’équipage lui apporte un colis et l’ado disparaît dans l’aridité du Djebel.

Là, nous effectuons une magnifique plongée crépusculaire : le jardin de corail est chargé de vie – murènes, comatules, poissons coffres, thons, tazars et j’en oublie – et puis j’aime quand la lumière décroît tandis que nous sommes sous l’eau et que le bleu prend des teintes profondes frangées d’indigo.

Le soir, pour fêter tout ça dans cette solitude de bout du monde, Bruno – pour mémoire, directeur de plongée et concepteur de cette croisière d’exception – fabrique à l’envie tout un tas de cocktail en balançant des scies des années 80 dans la lumière fluorescente : la croisière s’amuse…

Détroit de Tiran

21 août

A l’entrée du golfe d’Aqaba, à la pointe du Sinaï, les courants marins forment une houle puissante. Nous avons attaché sur le bateau tout ce qui était susceptible de valdinguer et nous nous laissons bercer – balancer même – par les creux. Certains se concentrent, en proie à une vague nausée…

Tandis que d’autres, qui ont la chance de ne pas connaître le mal de mer, s’amusent du tangage et du roulis en observant les porte-containers innombrables qui remontent vers Eilat.

L’épave du Thistlegorm

22 août.

La visite sous-marine de ce navire britannique, coulé en 1941 par un raid aérien allemand, fait partie des plongées les plus célèbres du monde. L’épave est magnifique et on y trouve de tout : camions, motos, deux locomotives, matériel militaire, obus… Un véritable musée englouti. Ainsi qu’une vie très riche.

Mais pour moi, au-delà de l’intérêt de la plongée elle-même, l’émotion est ailleurs.

Le Monde du Silence

Parce que c’est précisément cette épave que les plongeurs de la Calypso explorent au début des années 50, dans le Monde du Silence, ce film incroyable découvert un mercredi matin de 1975 au Centre Culturel de Melun, et dont les images m’ont durablement impressionné, au point que pendant quelques temps, je n’ai plus dessiné que ces fascinants homme- grenouilles, dont j’imitais les bascules arrière à la piscine municipale, une main sur les lunettes, une autre sur le détendeur imaginaire, avant d’aller en apnée traquer les profondeurs carrelées et chlorées du grand bain en relâchant de temps à autre quelques bulles pour parfaire l’illusion.

Une anecdote. De retour du Mexique, en 2008, où j’avais passé quelques temps à arpenter les tombants coralliens de Cozumel, je décide de montrer ce film fondateur à mes filles alors âgées de 10 et 8 ans.

– Vous allez voir les filles, c’est énorme!

Et de fait, nous voyons. Certes, les plongeurs et leurs torches de mystagogue, la danse des dauphins le long de l’étrave, mais aussi, au bout d’une heure, cet effroyable carnage de squales torturés à la gaffe et abattus sur le pont à coups de masse, sur fond de musique aux accents wagnériens.

Petites mains crispées sur les jambières de pyjama, à mes côtés, regards exorbités. Vite : stop – et zut alors, je ne me rappelais pas cette scène. Je n’avais pas revu ce film depuis que j’avais le même âge qu’elles.

Alice, horrifiée :

– Mais pourquoi ils font ça ? C’est affreux !

Camille, plus neutre, mais néanmoins catégorique.

– Il est dégoûtant ton film, Papa.

Geste fataliste.

– C’était une autre époque, les filles, c’était

– tu fais ça, toi aussi ?

– Non ! Pas du tout.

Et de promettre solennellement que non, je n’étripe pas le monde de Nemo au crochet de boucherie, et que, oui, ces temps héroïques et barbares sont révolus, sauf peut-être au large d’Hokkaido, et que non, on ne prélève plus le corail au burin, et que certes, si l’on mange encore du poisson grillé au bout des harpons, on le pêche invariablement à la loyale, en apnée : de sorte que la daurade a toujours sa chance, ma chérie.

Retour au Thistlegorm

Deux plongées au total. Pas mal de monde sur la première, Lilian, François et moi seuls dans les cales à la seconde. On y va?

Après une descente le long d’un bout attaché à l’un des canons, nous explorons d’abord les extérieurs du navire. Dessus, dessous.

Tout y est : les obus…

Les locomotives éjectée sur le sable…

Les curieux poissons-crocodiles déjà aperçus à Ras Mohamed.

Mais ce que je préfère avec les épaves, c’est entrer dedans.

Lilian, François et moi nous organisons pour nous écarter du groupe et pénétrer dans le navire à un autre endroit que les autres.

A l’intérieur, nous nous amusons des motos entassées, incroyablement bien conservées. Celle-ci a perdu sa selle mais d’autres les ont encore.

Dans l’obscurité de certaines cales, l’ambiance est mystérieuse.

Ou onirique.

En tout, sur 56 minutes d’immersion, nous passerons tous les trois 40 minutes dans les cales, à sinuer dans ce labyrinthe extraordinaire. Mémorable!

Bluff point

Nous nous ancrons ici, dans une anse abritée, pour la soirée.

En attendant la plongée de nuit, François et moi décidons d’aller faire un tour de palmes-masque-tuba sur le récif. Je n’emporte pas mon appareil et je ne sais pas encore que je vais m’en mordre les doigts…

Cette sortie en apnée, prévue comme une balade, s’avère en effet une immersion absolument extraordinaire. La vie est d’une richesse incroyable et puis surtout, nous tombons sur un immense banc de glass-fish que nous passons de longues minutes à observer, fascinés : cette boule protéiforme de milliers de petits poissons argentés forme un ensemble pulsatile, une espèce de respiration faite de grands mouvements d’ensemble, assez semblable à ceux des boules d’anchois en Méditerranée, mais ici étiré, immense.

Mais surtout, comme si l’émerveillement ne suffisait pas, une raie aigle jaillit, majestueuse, du récif. Je la montre à François. Nous la regardons disparaître dans le bleu puis, contre toute attente, revenir vers nous, curieuse visiteuse qui s’approche à moins d’un mètre, nous tourne autour : de si près, on en distingue tous les détails : ses taches ocellées sur son dos, sa bouche blanche, ses yeux, les poissons-pilotes ventousés… Elle vole et virevolte autour de nous, pendant un moment qui nous paraît très long, puis elle s’éloigne, nonchalante, élégante.

Mais pourquoi donc ai-je laissé l’appareil à bord? Quel couillon!

La dernière

23 août, à l’aube. Une heure à 20 mètres, dans le jardin de corail. Nous en profitons pour faire un peu les andouilles.

Saluer les clowns…

Leurs cousines domino…

Ainsi que d’autres demoiselles, plus excentriques, en robe charleston…

Une femelle Stenella vient à son tour nous dire au revoir…

Et nous regagnons l’échelle. A regret.

Hurghada

Rangements variés et séchage du matériel pendant notre dernière navigation.

A Hurghada, à quai, nous profitons de notre dernière soirée pour aller faire un tour sur la Marina, dont les décors ressemblent à tous ceux qui sévissent de part et d’autres du globe, dans ces endroits que le tourisme de masse transforme invariablement en disneyland uniformisé.

Autant retourner au bateau y boire un dernier coup sur le pont arrière.

Ainsi s’achève ce dernier – et copieux – article sur Marine Park.

Lilian Magan – à gauche sur la photo – a créé une chaine You Tube sur laquelle il publie ses montages vidéos. Pour voir ce qu’il a filmé pendant notre croisière, c’est par ici !

Et un grand merci à Bruno Brechler, de Seafari, ainsi qu’à Felix, Migo et tout l’équipage de l’Odyssey.