Une après midi d’automne

Mercredi, à 13h30,

je revenais en voiture d’une banlieue moche. Jusque là, rien de palpitant. Sauf que le ciel était enfin bleu – après un mois de gris humide – et que, en traversant la forêt de Fontainebleau, si belle dans ses teintes rouges et or ocellées de lumière solaire, j’ai aussitôt compris que le programme de travail que je m’étais promis pour l’après-midi s’annonçait d’ores et déjà plié. Une vague histoire de priorités.

Hop : à peine arrivé à la maison, j’éparpille donc cravate, chemise et costume, j’enfile trois couches de chaud pour pallier les cinq petits degrés de température extérieure, prends mon sac à dos et des beurrés nantais (gloire à Lu), remplace mes chaussures de ville par leurs cousines de marche et zou : à moi les chemins déserts!

J’emprunte le sentier bleu n°8.

Ces marques de peinture outremer font partie de la forêt depuis le XIXème siècle. Mieux : elles l’incarnent. Pour leur histoire, je vous conseille de visiter le site d’Olivier Blaise, photojournaliste qui vous guide ici sur l’itinéraire que nous arpentons partiellement aujourd’hui.

En regardant le soleil jouer à travers les fougères roussies…

Je songe, va t’en savoir pourquoi, à la chevelure de Maureen O’Hara.

Les promenades en forêt me font toujours cet effet ricochet. Tiens, par exemple, ici, devant cet amusant passage entre les blocs de grès…

Je pense invariablement à cette célèbre photographie d’Hiroji Kubota :

La forêt de Fontainebleau en automne, je l’arpente depuis un moment. La preuve.

C’est moi. En 1967. Du moins, on me l’a assuré. Personnellement, j’ai un peu de mal à me reconnaître. Mais, fort cependant de photos semblables, j’ai pu dire dans un moment d’égarement que j’avais été élevé en forêt de Fontainebleau. C’est malin : depuis, certains amis m’appellent Mowgli.

Ce que j’aime à Bleau, entre mille choses toutes plus fascinantes les unes que les autres, c’est la sensation de relief qu’on y trouve : des creux et des bosses dans un pays de plaine.

Et tout ça parce qu’il y a 35 millions d’années – autant dire avant-hier – une mer peu profonde recouvrait encore le bassin parisien. Puis elle s’est évaporée. Pfuit. Les dépôts sédimentaires se sont alors agglomérés et le grès s’est formé, solidifié en plaques de roche imperméable qu’on appelle des platières.

L’érosion, patiemment, a ensuite travaillé ces socles, lesquels se sont ébréchés puis effondrés en chaos de blocs qui peuplent les pentes.

En bas, étape finale de cette longue usure, on trouve des sortes de vallées où s’épanouissent les feuillus. Chênes et hêtres, majoritairement, lesquels posent en robe d’automne – c’est la saison des podiums.

Le tout, partout, fiché dans un merveilleux sable gris clair d’une belle finesse poudreuse.

On redescendra tout à l’heure. Pour le moment, le sentier me promène sur la crête. Vue imprenable sur les lointains.

De ces points de vue, j’aime à imaginer la mer antédiluvienne qui a donné naissance à ce paysage. D’ailleurs, l’été, quand le soleil chauffe la résine odoriférante des pins, il me suffit de fermer les yeux pour me croire revenu sur ses bords. A tout le moins, sur quelque littoral méditerranéen. Magique.

Le sentier serpente un temps sur le plateau…

Puis redescend, puis remonte. On y croise des créatures étranges…

A un endroit, le sentier fait une boucle que j’aime abandonner pour couper tout droit, en suivant la crête.

Je suis certain de n’y rencontrer personne – et ça tombe bien, puisque c’est précisément ce que je recherche.

Ce raccourci m’amène vers une autre butte, un endroit que j’affectionne particulièrement. Il y a là une banquette exposée au sud, parfaite pour le goûter contemplatif.

Propice à la méditation romantique – laquelle n’a rien à voir avec les candélabres et les chemises à jabots.

Ici, la permanence de la nature renforce le sentiment fugace de l’existence humaine. Ainsi cette banquette de grès sur laquelle je me suis posé à tous les âges de ma vie en a t-elle vu défiler bien d’autres avant moi. Et elle sera encore là après que j’aurai inévitablement disparu. Mes parents sans doute s’y sont assis quand je n’étais encore qu’un possible éparpillé dans les limbes ; j’y ai photographié mes filles grandissant au fil des années. Et à l’échelle de toutes ces vies, la roche s’est à peine polie. Ce n’est pas une pensée morbide ou mélancolique. C’est un fait : les temps géologiques me donnent le vertige!

Redescendons. A tous les sens du terme. Et empruntons la très jolie Route du Sommet.

Qui longe la faille du Long Boyau : une veine de grès exploitée jusqu’au milieu du XIXème siècle par les carriers – tailleurs de pierre dont les pavés allaient autrefois recouvrir les rues alentours, jusqu’à Paris. Par endroits, des reliquats forment encore des tumulus recouverts de mousse.

D’ordinaire, je poursuis ce chemin jusqu’au bout, puis je passe sur une autre crête, parallèle, qui me ramène à mon point de départ par les Gorges du Houx. Aujourd’hui, parce que c’est l’automne et que j’ai soif de futaies jaunies, je décide de couper en descendant la pente pour revenir par la route des Gorges de Franchard.

Bien m’en prend.

Les odeurs résineuses et minérales de la platière laissent la place à des fragrances plus douceâtres : humus, mousses, moisissures. Les feuilles d’or des chênes tranchent sur le fond vert des pins.

Le soleil, par notes musicales, fait chanter les genêts. Synesthésies.

A la maison de la Faisanderie, les tables de pique-nique sont à l’unisson de la saison.

J’ai bien fait de lâcher mes tableaux Excel, non?

Et d’ailleurs, j’y pense : je vais créer une page dédiée à la forêt de Fontainebleau. Dans la rubrique “à pieds” – parce que je n’ai jamais pris plaisir à la sillonner en VTT, qu’en canoë, c’est très limité et qu’en scaphandre, j’ai 35 millions d’années de retard.

Et puis outre que j’habite à sa lisière, ce qui est pratique on en conviendra, je me rends compte que mes Fantaisies Buissonnières y plongent leurs racines intimes et que tout ça vaut bien, sinon une messe, du moins quelques sorties supplémentaires.

A suivre, donc!

2 réponses sur “Une après midi d’automne”

  1. Bonjour Patrick,
    Belles photos, texte poétique, vivant, drôle parfois…
    J’apprécie d’autant plus que le sujet “traité” m’occupe depuis trois ans déjà au sein de la municipalité et risque de me tenir encore quelques années (je le saurai après le 22 mars 20!), Unesco oblige!
    Et il faudra faire en sorte que la population entière s’empare du sujet “Domaine de Fontainebleau: château, parc, jardins et forêt” pour lui permettre d’être reconnu digne d’appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.
    Votre proposition : “Et d’ailleurs, j’y pense : je vais créer une page dédiée à la forêt de Fontainebleau. Dans la rubrique “à pieds” ” m’intéresse donc au plus au point!
    On en reparle? Bon dimanche.

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