Aventures en Mer Rouge7 mn de lecture

Où l’exploration d’un minuscule lopin de sable, lors d’une croisière de plongée sous-marine en Arabie, tourne au pastiche des romans d’aventures.

Chapitre premier

A bord du Typhoon

Le 26 février 2026, poussé par une légère brise de sud-sud-ouest, notre magnifique yacht le Typhoon poursuivait sa lente remontée au large des côtes de l’Arabie, depuis les confins méridionaux de la Mer Rouge.

A bord, outre les hommes d’équipage pour la plupart arabes, aux ordres d’un capitaine égyptien et d’un quartier maître italien, se trouvaient Lord Popineau, membre distingué du Royal Petroleum Yacht Club, ainsi que le Professeur Ringenbach, éminent naturaliste, notamment réputé pour ses nombreuses découvertes de coléoptères inconnus. 

A ces deux sommités de l’aventure sportive et scientifique s’ajoutaient bien entendu votre serviteur… 

… ainsi que le Major François, Président du Cercle des Frogmen et fidèle compagnon d’aventures maritimes.

Depuis l’enclave portuaire d’Al Lith, que nous avions quittée un mois auparavant, nous étions descendus jusqu’aux lointains récifs méridionaux de Shaab Maras ; nous remontions à présent au nord-nord-est, sur les Farasan Banks, en poursuivant nos explorations sous-marines, de jour comme de nuit.

Chapitre deuxième

Avec les créatures des ténèbres

Tous les soirs avant le dîner, le Professeur Ringenbach, Lord Popineau et moi-même, assistés du Major François demeuré à bord pour veiller sur nos arrières, nous plongions dès le crépuscule dans les eaux d’encre afin de recenser les différentes variétés de gorgonocéphales, tel l’astroboa nuda – de l’embranchement des echinodermata, classe des ophiuroidea, ordre des euryalida, famille des gorgonocephalidae.

Nous restions fascinés par ces sortes de fougères animales qu’on ne voit que la nuit, lorsqu’elles déploient pour se nourrir leurs longs panaches filtrants dans l’obscurité mouvante.

Bien entendu, nous rencontrions aussi nombre de comatules non pédonculéesembranchement des echinodermata, classe des crinoidea, sous-classe des articulata, ordre des comatulida.

Sans compter toutes les espèces de vers tubicoles, sabelles et spirographes, les crabes minuscules réfugiés dans les gorgones, les crevettes fugaces, les anémones arachnéennes, les poissons de corail enfouis dans les trous…

Et tandis que les reflets de la lune ondoyaient à la surface lointaine vers laquelle montaient nos bulles d’air, insatiable de toutes les créatures qui s’offraient à son inventaire sans fin, le pauvre Professeur Ringenbach ne savait plus où donner de la lanterne.

Sans rien ignorer des splendeurs de ce cabinet de curiosité vivant, Lord Popineau et moi-même avions toutefois une autre préoccupation. Le regard tourné vers les gouffres obscurs, nous guettions l’éventuel signe de la présence du Kraken dont nous traquions la piste depuis des années, sur tous les océans du globe.

Mais nuit après nuit : rien. Et nous en venions parfois à douter de l’existence même de ce monstre mythique.

Lorsque nous remontions, nous nous trouvions escortés quelquefois par des requins de récif tirés de la nuit liquide par les faisceaux de nos lampions. 

Les squales nous épiaient tandis que nous suivions la ligne claire de l’amarre qui nous reliait à la plateforme arrière du Typhoon, où l’on nous servait un thé brûlant à notre remontée à bord.

Chapitre troisième

Malathu Island

Ce fut au trente-septième jour de notre navigation, par 19°44′ de latitude nord et 39°54′ de longitude à l’est du méridien de Greenwich, que nous aperçûmes la partie émergée du récif de Malathu, formant une île rase et sablonneuse.

Après que les marins nous eurent amarrés au corail, nous organisâmes un rapide survol en ballon et nous découvrîmes alors une forme que nous connaissions déjà.

Avant notre départ d’Europe, chez un bouquiniste spécialisé de Marseille, Lord Popineau s’était en effet procuré le fameux journal de voyage du capitaine Dupont, dont l’expédition de 1864 nous avait précédés en ces lieux.

Dupont y mentionnait de possibles traces du Kraken, dont les formidables ventouses s’étaient imprimées à même la coque d’acier d’un rafiot retrouvé à demi coulé non loin de Port Soudan. Ce qui nous avait naturellement amenés en ces parages.

Nous pûmes d’ailleurs bientôt vérifier que les croquis de Dupont, pourtant réalisés depuis la surface, étaient étonnamment fidèles et nous donnaient une vision assez précise des pentes nord et sud ainsi que des massifs qui ornaient les différents plateaux.

Nous fîmes une trentaine d’immersions diurnes et nocturnes sur les tombants de Malathu, poursuivant inlassablement nos relevés et noircissant les feuillets de nos propres carnets.

Nous n’avions toujours pas de signe du Kraken, mais les trouvailles naturalistes du professeur Ringenbach pourvoyaient largement à nos enthousiasmes quotidiens.

Par une fin d’après-midi, à la faveur d’une pause destinée à purger nos organismes de l’azote qui s’y était accumulé, nous décidâmes de visiter la partie émergée de Malathu : notre entomologiste ne doutait pas que la végétation rase n’y abritât certaine variété de coléoptère non encore répertoriée.

Le Major François déclina l’excursion, préférant demeurer à bord pour s’y reposer, et les marins mirent la chaloupe à l’eau pour nous approcher au plus près du récif ; sur quoi, nous nous coulâmes dans les flots en costume de bain, attentifs, en nageant dans cette faible profondeur, à ne pas nous écorcher sur les lames tranchantes du corail.

Chapitre quatrième

A terre

Passées quelques brasses inconfortables, nous prîmes bientôt pied sur un sable d’une blancheur éblouissante, ponctué ça et là de touffes de joncs assez semblables à celles que l’on trouve dans certaines zones désertiques du Sahara.

Cependant que le Professeur Ringenbach arrachait les bouquets d’herbacées, espérant déloger des insectes vivants entre leurs maigres racines mais pestant car il n’en trouvait que les carapaces vides, des araignées en ayant hélas déjà digéré le contenu, je longeai de mon côté la plage jonchée de coquillages brisés, de morceaux de corail et de déchets apportés par la mer – telle cette bouteille qui, si elle avait contenu un message un jour, n’en portait plus guère la trace aujourd’hui. 

Je songeai mélancoliquement au destin de toutes les fioles abandonnées à la fortune des flots, vaines prières à jamais restées sans retour, puis j’aperçus Lord Popineau, qui me faisait de grands signes de la main afin que je le rejoignisse.

A mon arrivée, il me montra à ses pieds, parmi les parterres rampants de zygophyllum, l’immense squelette d’une tortue marine.

L’essentiel de sa structure était prodigieusement intacte, y compris les plaques thoraciques, éparpillées.

Je résolus un temps d’emporter le crâne, mais, calculant que son poids et son volume conséquents m’encombreraient plus que de raison, je renonçai à mon idée et ne prélevai qu’une petite vertèbre cervicale que je glissai dans une poche.

N’était son aspect, la présence de cette grande tortue verte ne nous surprit guère : la relative hauteur de la plage était en effet creusée de cratères et nous avions déjà vu, au petit jour, les traces de ces animaux repartis vers la mer après la ponte.

Il n’était pas étonnant dès lors que nous trouvassions aussi un impressionnant nid d’aigle pêcheur, lequel devait avoir ici trouvé le gîte et le couvert facile – la tortue juvénile, à peine éclose, manière de roudoudou protéiné, constituant une source presque intarissable de juteuse friandise.

Notre attention fut ensuite attirée par de nouveaux cris, victorieux cette fois : le professeur Ringenbach venait d’enflaconner trois ou quatre coléoptères vivants, enfin!

Lorsque nous eûmes retrouvé notre ami, Lord Popineau mit un genou à terre pour examiner un morceau de corail tubipora musica qui avait attiré son attention et dont les fragments ponctuaient le sable d’éclats rouge brique.

Pour ma part, perplexe, je contemplai ce qui, à l’évidence, était une sépulture.

Qui donc avait bien pu être inhumé là, au milieu de nulle part? Un marin-pêcheur? L’Homme au Masque de Fer? Mystère. La dalle fruste qui faisait office de pierre tombale semblait n’avoir jamais porté de nom et l’ensemble était effondré sur lui-même. Là aussi, comme autour du squelette de la tortue géante, je notai que les plants rampants de zygophyllum avaient prospéré, profitant sans doute, ici comme là-bas, d’un engrais providentiel.

Chapitre cinquième

Encerclés!

Tandis que le soir tombait et que nous revenions vers la plage, nous nous aperçûmes que les marins musulmans étaient à l’iftar, à la proue du yacht. Nous ne souhaitions pas les déranger, encore moins attendre la chaloupe, et nous décidâmes par conséquent de regagner le Typhoon à la nage.

Repérant un chenal sableux plus accessible qu’à l’aller, nous serpentâmes un court moment sur le platier puis nous atteignîmes les parois du tombant, lesquelles plongeaient à pic sur les abysses. 

Après quelques mouvements de crawl, nageant le dernier, je découvris qu’un poisson pélagique m’approchait par la gauche : un requin « soyeux » – carcharhinus falciformis – d’un bon mètre soixante, qui me fixait de son petit oeil énigmatique et froid.

Le professeur Ringenbach l’avait vu, lui aussi, et déjà nous quittions notre position allongée pour nous dresser debout dans l’eau, afin d’apparaître ainsi plus grands aux yeux du prédateur, et donc potentiellement plus effrayants pour lui, ce qui fonctionna provisoirement ; mais bientôt Lord Popineau nous montrait deux autres squales, qui traçaient autour de nous des cercles concentriques de plus en plus resserrés.

Le lecteur bénévole aimera sans doute apprendre, à ce stade du récit, que lorsque nous sommes revêtus de nos scaphandres, immergés loin sous la surface, les requins ne s’approchent que très rarement de nous. Le parfum de nos lourds costumes de caoutchouc huilé et le sifflement de nos bulles d’air les tiennent à distance ; ils passent en bancs indifférents.

Bien entendu, il en va tout autrement quand nous flottons quasi nus à la surface, dans nos élégants mais fragiles costumes de bain.

Sang et tripes! Dans ces moments-là, matelot, l’heure n’est plus à la flânerie!

Heureusement, déjà nous approchions du Typhoon. Un brave marin s’était jeté à l’eau avec une gaffe pour nous venir en aide en invoquant Allah ; le professeur Ringenbach était à l’échelle, hors de danger, et j’apercevais le canon du Smith et Springfield du Major François qui mettait en joue les requins, hésitant toutefois à provoquer un bain de sang qui n’eut pas arrangé notre affaire.

J’étais à mon tour remonté quand je vis Lord Popineau – dont l’instinct de chasseur était excité par la perspective d’harponner une ou deux de ces bestioles – tergiverser un temps en provoquant les squales, sourd à nos cris. Il finit tout de même par se rendre à nos exhortations et gagner la plateforme arrière, avec toutes ses jambes.

Là, sur le pont, essoufflés et ruisselants, nous éclatâmes de rire. Car nous étions de rudes gaillards que ne pouvaient effrayer cette demi-douzaine d’ailerons tout juste bons pour une soupe chinoise.

Epilogue

Après deux semaines, nous retrouvâmes Djedda où nous dinâmes quelques soirs… 

… puis nous regagnâmes la France, non sans nous promettre de nous retrouver bientôt, aux îles Galapagos peut-être, où l’un de nos correspondants norvégiens prétendait avoir retrouvé la piste du Kraken.

Les illustrations, exceptée celle du Kraken au chapitre deuxième, sont tirées de mes propres clichés que j’ai transformé via l’IA d’Adobe, Firefly.

A l’exception des durées de voyage annoncées, hélas fantaisistes, et de la quête du Kraken, tous les faits relatés sont authentiques – si ce n’est que j’ai fondu deux visites d’îles en une seule pour des raisons bassement narratives. Tu retrouveras les clichés en couleur de cette expédition dans la publication ci-dessous.

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