Après être descendu en pédalant jusqu’à la périphérie de Lyon par la Route Buissonnière, je suis remonté chez moi, à Fontainebleau, par l’est du Morvan. Voici le récit de ce petit voyage en terre bourguignonne.
Rapide préambule
Il existe de nombreuses possibilités pour randonner à vélo dans cette région : longer le canal de Bourgogne d’Auxerre à Dijon…
… faire le tour de Bourgogne, qui correspond grosso modo à la périphérie du Morvan ou bien encore emprunter la Route des Grands Crus, du nord de Chalons-sur-Saône à Dijon.
Après la route buissonnière, je n’avais pas d’itinéraire de retour préconçu : le trajet que je te propose de suivre s’est donc bricolé peu à peu, au fil de ma remontée depuis Lyon, en empruntant des bouts des trois itinéraires cités plus haut, sans oublier une portion de la Voie Bleue .
Les traces GPX sont disponibles sur simple demande via le formulaire de contact.
Bonne route!
Etapes
Lozanne - Villefranche-sur-Saône
18 juillet 2025. En suivant la Voie Bleue rejointe à Saint-Bernard, ce qui représente une grosse vingtaine de kilomètres.
C’est en terminant la Route Buissonnière le 18 juillet et en pique-niquant à Lozanne…
… que j’ai choisi de remonter par les bords de Saône et de faire étape à l’hôtel pour fêter ma mi-parcours.
Après le casse-croûte, j’ai donc mis le cap sur Chazay d’Azergue par la D30, j’ai traversé Morancé et sa belle église romane…
… puis j’ai franchi Lucenay et Anse. Je suis passé au-dessus de l’autoroute A6, puis au-dessus de la Saône.
Arrivé à Saint-Bernard, j’ai rejoint la piste cyclable, découvrant par la même occasion l’existence de la Voie Bleue, que je ne connaissais pas, laquelle court de Lyon jusqu’au Luxembourg. Et réciproquement.
En roulant le long de la Saône, si belle et si claire…
… les odeurs de saule, de roseaux et d’eau douce m’ont rappelé la Via Rhôna que j’avais empruntée pour partie lors de mon voyage de Fontainebleau à Avignon.
La piste, non goudronnée mais recouverte d’une sorte de granulat rose, sec et poudreux, m’a rapidement enfariné d’une couche de fine poussière de la même couleur.
J’ai profité du paysage très agréable, reposant, le plat du chemin de halage me changeant des reliefs traversés la semaine précédente. Je n’ai pas un croisé un seul cycliste.
Je suis parvenu assez rapidement au centre de Villefranche, à l’hôtel Mercure où j’avais réservé une chambre depuis Lozanne.
Là, j’ai pris une douche dessalante et dépoussiérante, étendu ma lessive du jour…
… et mis à sécher mon matériel de camping que j’avais remballé le matin mouillé de rosée, puis je suis allé me promener en descendant la longue rue principale de cette drôle de ville toute en longueur.
Ici, comme ailleurs, je me suis demandé à quoi étaient employés les architectes des bâtiments de France dans les années 70 ou 80, pour avoir laissé se côtoyer d’aussi dévastateurs contrastes.
Je me suis arrêté un moment à la terrasse d’un bar, à mi-parcours, puis, quand j’ai atteint la fin des boutiques – une collection exhaustive de toutes les franchises commerciales internationales qu’on peut trouver un peu partout – j’ai traversé pour redescendre par l’autre trottoir.
A cette occasion, pénétrant dans une belle cour renaissance…
… j’ai réservé ma table du soir. Sur quoi, je suis rentré à l’hôtel et comme l’air était devenu lourd et moite, orageux, je suis allé profiter de la piscine sur le toit de l’hôtel. Eau fraîche et solitude intégrale : le pied.
NB : « le pied » est une expression très usitée par la génération X, qui signale une sorte de moment de bonheur parfait. On la retrouve dans la variante « prendre son pied », laquelle signifie avoir du plaisir, quelle qu’en soit la source hormonale : adrénaline, ocytocine…
Bref : là-dessus, retour en ville, dîner fort bon, petite promenade digestive, repliage soigneux du matériel désormais sec et extinction des lampes au coucher de soleil par habitude du plein air.
Villefranche-sur-Saône - périphérie de Mâcon
19 juillet. Principalement par la Voie Bleue sauf la fin. 53 kms.
Etape relativement courte car j’ai promis à mon amie Marie-Paule et son mari, François, de m’arrêter chez eux, à Feillens, dans l’Ain.
Cela étant, ce n’est pas plus mal. Au réveil, en ouvrant les rideaux, j’ai en effet une mauvaise surprise : le ciel n’est pas au beau fixe, loin s’en faut.
Je jette un oeil à la météo qui me promet des averses très soutenues toute la journée.
Bah! Après tout, comme disait ma grand-mère, je ne suis pas en sucre.
Je descends donc déjeuner.
A 9 heures et quart, à l’accueil, je récupère mon vélo stocké dans la bagagerie et je discute avec un vieux monsieur, cycliste lui aussi, qui s’est intéressé à mon équipage. On papote tandis que j’attache mes sacoches, puis il m’accompagne au dehors en scrutant le ciel noir.
– Ça va saucer, commente-t-il d’un ton neutre.
J’acquiesce en remontant le col de ma veste de pluie et en ajustant ma casquette, dont la visière protège mes verres de lunettes, puis je le salue et m’élance.
Les premières gouttes tombent quand je rejoins la Voie Bleue. Je roule un temps à l’abri relatif des arbres, en me disant que l’avantage de la pluie, c’est de fixer la poussière de la piste.
Puis je suis rattrapé par l’orage : un fort vent de travers balaie les arbres et la pluie se transforme en véritable déluge. La surface de la rivière est criblée de grosses gouttes et les roulements du tonnerre résonnent dans le décor devenu lugubre.
J’avise un pont sous lequel je me réfugie, en même temps qu’un couple de cyclotouristes arrivé en sens inverse.
On bavarde. Ils achèvent le tour de Bourgogne ; c’est aujourd’hui leur dernière étape. En descendant de Chagny, ils sont passés récemment par Givry et Cluny, suivant un bel itinéraire absolument déserté qu’ils m’indiquent sur leur carte récupérée dans un camping. Il s’agit d’une piste cyclable qui recouvre une ancienne voie ferrée et emprunte un assez long tunnel. Marrant. Je leur demande s’ils ont croisé du monde sur les autres pistes, le long du canal de Bourgogne, et ils me répondent qu’il n’y a pas foule.
Tant mieux. En échange, parce qu’ils semblent apprécier comme moi la tranquillité, je leur vante les mérites dépeuplés de la Route Buissonnière.
La pluie s’insinue sous le pont avec les rafales de vent et grignote le petit espace de moins en moins sec où nous avons trouvé refuge.
Je regarde la piste, provisoirement goudronnée.
Et je me dis que trempé pour trempé, autant me mettre en mouvement, parce que j’aurais moins froid. Je souhaite donc bonne route à mes compagnons d’infortune, enfourche mon vélo et repars sous la pluie battante, la tête rentrée dans les épaules.
Je me fais copieusement rincer puis, au bout d’un moment, la pluie baisse d’intensité.
Je passe la commune de Messimy, où les caravanes sans-gêne de gens du voyage ont envahi la piste et m’obligent à slalomer sur l’herbe détrempée, puis j’arrive en vue d’un autre bourg, Montmerle sur Saône.
La petite ville a l’air jolie mais je profite d’une accalmie dans les averses pour continuer ma route. Le vent sèche mon short ; je l’en remercie.
A Thoissey : concours de pétanque et fête de la bière.
Un peu plus loin, la plage qui date du Front Populaire a des airs de fête fantôme, que renforce encore le gris du ciel.
Sur la rive opposée, de belles propriétés apparaissent sous une légère éclaircie.
A Saint-Laurent-sur-Saône, d’où j’aperçois les clochers de Mâcon…
… je quitte la Voie Bleue pour emprunter la D879 pendant 5 ou 6 kilomètres.
Je traverse un bocage où, en contrebas de la route, des mares vertes et circulaires attirent mon attention. Certaines d’entre elles, à cause des branches qui en sortent, me rappellent des cenotes mexicains dans lesquels j’ai plongé, Angelita particulièrement.
Marie-Paule m’apprendra tout à l’heure qu’on appelle ces mares des « serves ».
Pas sûr qu’elles soient très adaptées aux immersions subaquatiques, mais va t’en savoir : la commune dans laquelle j’entre à présent s’appelle Replonges. Ça ne s’invente pas.
Je sinue dans un entrelacs de petites rues et de chemins entre les parcelles de champs et de bois.
Puis, passées 13 heures 30, tandis que des éclaircies apparaissent dans le ciel semé de trouées bleues, j’arrive à destination.
Feillens - Chagny
20 juillet. Par la route, le long de la Saône et le Canal du Centre, 87 kilomètres.
Après une soirée très sympathique et une nuit réparatrice, je quitte Feillens et mes amis pour rouler tout d’abord sur la départementale qui comporte une piste cyclable bien pratique, quoique la route ne soit pas très fréquentée.
Au bout d’environ 10 ou 12 kilomètres relativement plats, que j’avale assez vite, j’atteins la petite ville de Pont de Vaux.
J’y fais une brève halte le temps de quelques emplettes, sur quoi je reprends la route et je ne tarde pas à retrouver ce que je crois être la Voie Bleue, en bordure d’une petite zone portuaire.
Loupé. Il s’agit juste d’une promenade. Je pédale donc de nouveau sur la route, avant de franchir la rivière sur l’un de ces innombrables ponts métalliques que l’on trouve sur la Saône ou le Rhône, et dont la construction en acier du Creusot remonte à la révolution industrielle. Ici, il s’agit du pont de Fleurville, que je décide de franchir à pied pour profiter du paysage.
En contrebas, un pêcheur rame dans sa barque, peinard.
Passés quelques centaines de mètres, où je croise davantage de touristes que je n’en ai rencontrés en dix jours – essentiellement des couples en vélos électriques, abondamment casqués, le mâle en tête, la femelle derrière, qui ne répondent pas à mon bonjour, ou alors du bout des lèvres, et encore, en regardant droit devant eux – le granulat rose de la piste se transforme en asphalte.
Je peux rouler plus vite et plus confortablement, c’est appréciable. Et d’ailleurs, cause à effet? Je ne vois bientôt plus personne, même en sens inverse, et je me demande par conséquent où sont passés les tandems peu sympathiques que j’ai rencontrés il y a peu. Etrange. Il doit exister une petite boucle dans le secteur.
Mais bon, ils ne me manquent pas. Du tout.
La Voie Bleue déroule son ruban de goudron en bordure de fleuve, dans un paysage agréable quoique vaguement monotone qui me rappelle un peu la Loire, du côté de la Charité.
A la hauteur du Port d’Uchizy, les murs de cette vieille construction en ruine…
… attirent mon attention. S’y trouvent peintes en effet des bicylettes qui rappellent celles des pionniers du Tour de France, au début du XXème siècle.
Cet établissement, d’évidence conçu pour accueillir des voyageurs, n’apparaît nulle part dans les quelques recherches que j’effectue en ligne. Sur IphiGéNie, la seule mention qui figure est celle d’un camping baptisé le National six.
La Nationale 6 passe en effet un peu plus haut, parallèle au tracé de l’autoroute A6. Ex Nationale 6, devrais-je dire, puisque rebaptisée D906 sous l’effet de la décentralisation.
J’imagine donc que peut-être, autrefois, des coureurs du Tour sont passés par là. Va savoir.
Poursuivons notre route, toujours aussi peu fréquentée, encombrée de belles vaches snobs qui ne se dérangent pas pour un simple vélo.
Si le temps n’est d’évidence plus à la pluie, la chaleur demeure très orageuse. L’air est humide et chaud. Même les tournesols ont des mines accablées, le brushing en berne.
Je passe Tournus sans m’arrêter. Certes la ville est jolie – j’en aperçois des bouts, par les rues perpendiculaires au quai – et certes, bis, c’est l’une des capitales bourguignonnes de la gastronomie, mais le tempo n’est pas le bon : il est encore tôt et je n’ai pas faim.
Je continue d’avancer, malgré un fort vent contraire qui me donne du fil à retordre : la cime des peupliers ploie sous le zef.
Passé ce tunnel très bas…
… IphiGeNie m’envoie à travers champs.
A l’approche de Châlon, je suis étonné du grand nombre de vans et de camping-cars garés un peu n’importe où.
Sur un parking, au pied d’une fontaine d’eau, toute une tribu d’indiens tatoués se rince abondamment.
Je passe sur un pont : en contrebas, un camping sauvage étale ses tentes et ses fourgonnettes.
Qu’est-ce à dire?
Et puis soudain, je connecte les informations éparses qui flottent dans ma conscience. Ma fille aînée, dont l’une des meilleures amies habite ici, m’a en effet parlé hier du festival de spectacle de rue qui est organisé chaque année. Elle en est repartie ce matin et on s’est d’ailleurs dit qu’on se loupait de peu. Ballot.
La ville a l’air chouette mais elle est envahie – fuyons donc, par une jolie zone industrielle pittoresque.
J’ai définitivement quitté la Voie Bleue. A présent, je rejoins le Canal du Centre.
A la croisée des chemins, je découvre l’intersection dont m’ont parlé les deux cyclistes, hier, sous le pont. Pour emprunter leur itinéraire, il aurait fallu que je prenne la direction de Cluny à Mâcon, mais je n’y ai pas pensé.
Pas grave, ça me fera une occasion de revenir. Et puis ma direction, Chagny, est à l’opposé des menaces d’orages dont le ciel gris s’est chargé.
Là encore, comme ailleurs, je suis seul au fil de l’eau.
C’est tout de même dingue : on est en pleine saison touristique, il y a des bouchons monstres aux péages d’autoroute, et ici il n’y a personne. Ou presque.
Au vrai, la faculté qu’ont mes congénères, en période de transhumance estivale, à tous s’entasser dans les mêmes vignettes instagrammables, m’enchante absolument : cela me laisse en effet des milliers d’hectares de liberté solitaire sur les chemins de traverse. Pourvu que ça dure.
Je côtoie un temps la bruyante A6, amusé de mon invisibilité aux yeux des véhicules qui y circulent, comme si je me déplaçais dans un univers parallèle au leur – ce qui est le cas, d’une certaine manière.
Un vent assez fort se lève, évidemment de face sinon ce n’est pas drôle, une risée froisse la surface du canal et le ciel s’obscurcit de plus en plus. Je me demande si je vais parvenir à échapper à l’orage…
C’est pas gagné.
Je remets veste et casquette puis j’observe un moment les mouvements du ciel, en tentant de percevoir le sens du vent, afin de savoir s’il va pousser à ma rencontre les rideaux de pluie que je vois à l’horizon.
Et bien… A la fois oui, et non. Je me ramasse une belle averse, assez courte, mais le gros de l’orage passe finalement au large.
Et j’entre à Chagny sous le soleil.
Le camping du Paquier Fané, où j’arrive, est très fréquenté. Beaucoup d’allemands et de néerlandais en caravane y font étape, de retour du littoral méditerranéen. Certains descendent déjà des bouteilles de vin sous les auvents. Joues rouges et rires forts. Pétés comme des coings.
Je ne trouve pas mon emplacement, tout d’abord, puis je le découvre au fond d’un tunnel de verdure. L’ensemble a un petit côté « voie neuf trois quarts » qui n’est pas pour me déplaire.
On connait la routine : montage du camp, douche, lessive, étendage…
… et pour le resto du soir, l’entrée du camping fera l’affaire. La folle pizza : tout un programme, non?
Chagny - Pouilly-en-Auxois
21 juillet. Par la « Route de la Bonne Excuse » puis en remontant vers le Canal de Bourgogne. 65 kilomètres dont 717 mètres de dénivelé positif.
Au repliage, une libellule s’est amourachée de l’un des haubans de ma tente. J’essaie de la déloger délicatement, à l’aide d’une série de petites secousses, mais elle s’accroche, cette andouille.
Je la chasse d’une pichenette et je finis de remballer en buvant un café, puis je quitte le camping et j’entre assez vite dans le vignoble de Montrachet.
Le paysage est aussi soigné que les vignes, et on sent, à voir les propriétés, que la crise n’est pas arrivée jusqu’ici.
J’entre dans Chassagne-Montrachet, que je traverse sans rencontrer personne, puis je mets le cap sur Puligny-Montrachet et Meursault.
Pour le cas on ne l’aurait pas compris, la « Route de la Bonne Excuse » – expression rigolote empruntée à un confrère de ma femme, cycliste lui aussi, à qui je décrivais en juin mon projet – n’est pas la voie de la piquette.
Dans les villages, tout est impeccable : on dirait presque un décor.
Sur la place centrale de Meursault, dans une supérette, j’achète une salade composée, des gourdes de compote, du lait concentré sucré et des Beurrés Nantais (Gloire à Lu).
De village en village, les noms sont tous plus évocateurs les uns que les autres.
La petite route entre les vignes est magnifique, étroite, toute en courbes élégantes le long des murets qui abritent le précieux raisin.
A l’approche de Beaune, la route descend et se resserre encore. Elle est malheureusement envahie de groupes en vélos électriques, casqués à mort, qui occupent toute la voie, n’hésitent pas à s’arrêter en plein milieu au mépris complet de toute règle élémentaire de circulation et me jettent des regards bovins quand je les avertis avec ma sonnette.
Je contourne Beaune par un parc, en suivant la direction de Savigny.
J’ai décidé en effet hier soir, en regardant la carte, de délaisser la route des Grands Crus ici et de remonter attraper le Canal de Bourgogne à Pont d’Ouche : adieu donc Nuit-Saint-Georges, Vosne-Romanée, Clos Vougeot, Chambolle-Musigny, Gevrey-Chambertin, etc. Snif.
Au vrai, « remonter » est bien le verbe qui convient. Dès la sortie de Beaune, je me tape une pente inhumaine, au sommet de laquelle, toutefois, avantage de l’altitude, s’étend un magnifique panorama sur la région.
Hasard de l’instant : cette vieille décapotable qui passe dans le champ pendant que je photographie me semble tout à fait résumer l’atmosphère locale, à la fois snob et hors du temps.
Je grimpe encore quelques raidillons, puis, à la sortie de Savigny-lès-Beaune, j’entame les quinze ou seize kilomètres de montée qui m’attendent.
Au début, ça va. La pente n’est pas trop prononcée et je vais à un train qui ne m’essouffle pas et ne tire pas trop sur les cuisses.
Mais au bout d’une heure, ce n’est plus la même chose : chaque virage me dévoile une nouvelle pente, que je trouve de plus en plus raide, et cette longue montée me paraît interminable.
Pour ne rien arranger, la météo se dégrade de nouveau. Le beau ciel bleu se charge de menaces grises de plus en plus explicites. Je m’arrête pour ressortir ma veste et ma casquette.
Puis, parce que je sens bien que je suis en panne de glycogène, je m’envoie ma salade taboulé-avocat, deux gourdes de Pompote et quelques Beurrés Nantais.
Là-dessus, fin du pique-nique et du beau temps.
Je repars, les jambes ruisselantes, en pestant contre la pluie et la gravitation terrestre.
A l’orée de ce bois…
… un chevreuil me regarde. Hélas, le temps que je décroche mon téléphone pour le prendre en photo, il a disparu. Comme la pluie.
Ma petite route rejoint un axe un peu plus important et j’ai l’impression que cette jonction signe la fin de mon calvaire.
Impression trompeuse. Ça continue. Intenable. Jusqu’à une espèce de point culminant dans les bois, pas même un col, mais que mon altimètre mesure tout de même à presque 600 mètres. La vache.
Bon, mais à partir d’ici, j’ai bon espoir, à lire les courbes de niveau, de filer désormais dans une longue descente.
Et en effet : je roule à 45 à l’heure sur plus de 4 kilomètres, en gardant la veste pour ne pas attraper froid sur toute la suée précédente.
Au bas de cette pente, enfin, Pont d’Ouche, désert, abandonné presque, mais où je découvre ce troquet ouvert en bord de canal : miracle.
Je savoure un cola – en lieu et place du Coca Cola, on sert en effet de plus en plus de productions artisanales fabriquées en France. Ce qui me convient bien.
Un homme attablé non loin de moi m’interroge sur mon trajet. Je lui raconte la Route Buissonnière et son retour. Il ne connaît pas trop la vallée de l’Alzergue, mais il a déjà sillonné le Nivernais et le Morvan à moto : c’est tout proche et presque chez lui. On échange un moment sur les villes mortes et les trajectoires hors des sentiers battus.
Le café jouxte un petit port en cul de sac…
… après lequel je retrouve le Canal de Bourgogne.
Le revêtement de la piste n’est pas terrible mais au moins, le chemin est plat. Sauf bien entendu aux passages des écluses et des ponts, où je franchis des rampes courtes et raides en danseuse, que je dévale ensuite en profitant un moment de l’élan qu’elles me donnent.
Ici, le panneau m’apprend qu’il ne me reste que 9 kilomètres pour atteindre mon étape du soir, Pouilly-en-Auxois. Je viens d’en parcourir autant, puisque lorsque j’ai pris le canal, un autre indicateur m’en annonçait 18. J’avance vite, c’est cool.
NB : « cool » est un anglicisme très employé par la génération X. Il signifie que les choses sont au mieux, vécues dans une sorte d’enthousiasme décontracté. Cf. aussi la note sur « le pied », au chapitre premier.
Le paysage est tour à tour magnifique…
… ou surprenant. J’ignore si ce sont les orages récents qui ont démoli ces ormes, mais l’effet est saisissant.
Le ciel s’est de nouveau couvert. J’avais prévu de camper ce soir, mais à l’approche de la ville, je me ravise.
L’hôtel de la Poste est en principe fermé, mais les propriétaires, qui sont présents, me proposent une chambre et réservent même pour moi une table en face. Grande gentillesse bien appréciable.
L’ouverture des fenêtres sur les averses qui se succèdent me confirme en outre que j’ai fait le bon choix.
Allez hop : douche, lessive, étendage, etc.
Puis attente de l’heure du resto en regardant la météo télévisuelle.
Mouais. Autant la Route Buissonnière aura été solaire, autant son retour sera décidément pluvieux. C’est ainsi.
Pouilly-en-Auxois - Ancy-le-Franc
22 juillet. Par le Canal de Bourgogne. 84 kilomètres.
Après une nuit très agréable, je récupère mon vélo, salue mes hôtes, et descends la ville pour retrouver le canal.
Je le rejoins en hauteur, à la sortie du célèbre tunnel de Pouilly.
Malheureusement, la piste est barrée à cause de travaux d’élagage. J’emprunte donc la départementale sur un ou deux kilomètres puis je rejoins le chemin de halage dès la première écluse.
Les trouées de ciel bleu peu à peu se referment. Bientôt, un plafond nuageux de plus en plus compact assombrit le ciel bourguignon.
Cela confère au paysage des accents vaguement gothiques – au sens des romans fantastiques anglais du XIXème, rien à voir avec Marylin Manson.
Côté promeneurs, pour changer : personne. Une péniche hollandaise en sens inverse, et c’est tout. On se fait coucou de la main en se marrant, entre évadés du surtourisme.
Je croise beaucoup d’écluses, certaines très belles, comme ici. Je remarque que contrairement à hier, elles sont toutes dans le sens d’une pente qui m’est favorable. A leur passage, je ne rencontre plus que des rampes en descente. C’est très agréable.
La plupart des maisons d’éclusier sont fermées. Les employés de VNF (Voies Navigables de France) circulent désormais à scooter, d’un barrage à l’autre, pour effectuer les manoeuvres.
Je me dis que VNF pourrait les vendre, ces jolies maisonnettes, comme la SNCF l’a fait de celles des gardes-barrières. Ça pourrait être sympa d’habiter en bord de canal, tranquille, et de regarder passer les rares péniches. Pêcher des gardons pour la friture du soir.
Ouais. Me connaissant, j’aurai des fourmis dans les guiboles au bout de trois jours. Allez : pédalons donc, avançons, en ressortant la veste de pluie et la casquette – parce que ça va saucer – comme disait le vieux cycliste de Villefranche.
Et ça sauce en effet : une copieuse averse qui ne cesse que quand j’entre à Montbard, ville natale de Buffon et de Daubenton.
Il est midi et le musée consacré aux naturalistes des Lumières est fermé, dommage. Je me ravitaille à la boulangerie et à la charcuterie, puis je retourne pique-niquer au bord de l’eau, où je suis dérangé par une guêpe très insistante, qui parvient même à s’infiltrer dans mon sandwich. Une cinglée.
Je consulte la météo. Le ciel est toujours à la pluie. Mon étape du soir devrait m’amener à Ancy-le-Franc et je regarde donc si je peux m’y loger. Il y a l’air d’y avoir un chouette camping là-bas, mais je ne veux pas risquer de planter ma tente sous l’orage. En ligne, je trouve un studio pas trop mal noté et vraiment pas cher. Je le réserve et j’enfourche de nouveau mon vélo. La guêpe disparaît, Montbard aussi.
Je parviens à un ensemble architectural classique, derrière des grilles. Un panneau m’apprend qu’il s’agit là de la Grande Forge de Buffon.
Autre projet de l’encyclopédiste, moins connu, cette usine modèle était un centre sidérurgique novateur. Là encore, trop tôt pour visiter : les sites touristiques ne font pas la journée continue.
Tout au long du canal, on trouve d’autres vestiges de forges, telle celle d’Aisy.
Avant d’être un havre pour cyclistes ou marins d’eau douce en mal de tranquillité, le Canal de Bourgogne était en effet un axe fluvial important et industrieux.
Des panneaux informatifs, disposés tout au long du parcours, renseignent utilement sur ce passé très actif.
Je roule encore un moment à bonne allure, puis j’arrive un peu plus tôt que prévu à Ancy le Franc. Il est 14 heures 30, la météo est de nouveau au beau, j’aurais pu rouler encore au moins deux heures et je regrette par conséquent la réservation faite un peu précipitamment à Montbard – hélas déjà payée, quel couillon.
Google Map me fait quitter le canal par un chemin herbeux…
… puis entrer dans une commune à l’image de celles que je ne cesse de traverser dans mes Fantaisies, dès lors que je m’éloigne un tant soit peu des concentrations urbaines et des grands axes de circulation
J’y trouve immanquablement de vieux bistrots condamnés…
… des demeures bourgeoises en solde…
… des commerces fermés depuis les années 50, au moins.
Tout ou presque y est à vendre, ou semble verrouillé définitivement.
Quand c’est occupé, c’est délabré, loué sans doute par des Thénardier locaux peu scrupuleux.
A propos de la ville suivante, Tonnerre – que j’aurais d’ailleurs pu atteindre continuant ; je regrette décidément mon arrêt – j’avais été saisi à l’automne par la lecture d’un article du Monde, lequel relatait comment des marchands de sommeil appâtent de très pauvres gens depuis la gare de Bercy grâce à des annonces de location à bas coût. Séchés par la dépense de leurs dernières économies dans le billet de train en aller-simple et la caution du taudis, ces malheureux restent ensuite sur le carreau, coincés. Poignant.
En traversant le centre-ville, je me demande dans quelle mesure Ancy-le-Franc ne concurrence pas Tonnerre dans ce domaine.
Et comme pour me conforter dans ces réflexions, je retrouve la femme avec laquelle j’ai rendez-vous au pied d’un immeuble moche tout en longueur.
Je fronce les sourcils. C’est là? C’est là. Ah.
« Ne faites pas attention à l’entrée », me dit mon hôtesse – voix rauque de fumeuse, haleine légèrement alcoolisée.
Ne pas faire attention? L’exercice est difficile. Ça pue le vieil HLM insalubre là-dedans.
Où suis-je encore tombé?
J’observe, effaré, l’état des installations électriques.
« Ne faites pas attention », répète la femme en me voyant loucher sur les interrupteurs. « C’est pas chez nous tout ça. »
Au premier étage, elle ouvre les trois verrous d’une porte.
Trois verrous!
La piaule est pas mal, c’est déjà ça. Il y règne l’odeur un brin agressive d’un diffuseur de parfum chimique, mais c’est propre et accueillant comme une pub Leroy-Merlin.
Je pose mes sacoches et je vais chercher mon vélo : pas question de le laisser en bas.
« C’est mieux, oui. » confirme la femme.
On se cale sur la libération du studio demain matin – 8 heures et demi? Parfait – et je demande si l’hôtel que j’ai croisé fait restaurant.
« Ah ben non, c’est fermé tout ça. Et le resto aussi. Ça fait un bail. Mais y a la pizza sur la place, ils sont bien. Par contre, évitez la boulangerie à l’angle. »
Elle mime une fermeture éclair sur ses lèvres.
« J’vous ai rien dit, hein. »
Je la remercie, referme un seul verrou, ça suffira, je retire le diffuseur de désodorisant de sa prise électrique et je me fais couler un bain, toutes fenêtres ouvertes sur une sorte d’arrière-cour tranquille. Chant des oiseaux, torpeur de l’eau chaude.
Décapé, lessive étendue, je ressors ensuite me promener.
L’hôtel que j’avais aperçu un peu vite est effectivement tout mort.
La vie locale, végétative, semble se concentrer sur la placette qui descend vers le château.
Magnifique construction renaissance dont la visite ferme à 17h30. Et il est 17h00.
Comme à Montbard, les horaires estivaux des rares attractions touristiques me laissent perplexes. C’est à se demander si les décideurs locaux veulent vraiment que les gens s’arrêtent.
Ils font des efforts pourtant, en témoignent les panneaux informatifs qui dessinent un petit circuit dans la ville, que je parcours.
C’est très calme.
Cette plaque attire mon attention.
J’imagine aussitôt ces gens, arpentant le Nouveau Monde.
Au bout d’une heure, je retourne au studio attendre l’heure du dîner en regardant la carte pour l’étape de demain. Je compte m’arrêter chez une amie, à Pont sur Yonne. Gros kilométrage, mais uniquement sur du plat. Ça devrait le faire.
Là-dessus, pizza, seul en terrasse, d’abord, puis en compagnie de deux couples de touristes étrangers à l’air vaguement égaré.
Et retour au studio, en guettant les bruits de couloir. Aucun. Tout est calme et silencieux. Je m’endors fenêtres ouvertes sur la cour pour évacuer la chaleur accumulée par les murs.
Ancy-le-Franc - Pont sur Yonne
23 juillet. Par le Canal de Bourgogne jusqu’à Migennes, puis route et piste le long de l’Yonne. 135 kilomètres.
A huit heures et demies, comme prévu, je rends les clefs et je redescends vers le château pour retrouver le canal. La lumière ambiante est grise et atone mais il ne pleut pas.
Je rencontre quelques rares cyclistes pendant un petit temps. Il semble que je sois sur une boucle locale : « la route des lavoirs ». Ceci explique sans doute cela.
Mais la fréquentation ne dure pas et je me retrouve de nouveau livré à moi-même.
A l’approche de Tonnerre, le décor se fait plus industriel.
A Frangey, je longe une immense cimenterie – fermée depuis 2017 m’apprend un article de l’Yonne républicaine.
Tout le décor, y compris le grillage, est encroûté de ciment.
Après le petit port de Tanlay, j’observe un employé de VNF qui met à l’eau un étrange engin flottant. Il s’agit d’un radeau en alu à la proue duquel se trouve une sorte de bras de tractopelle en forme de rateau.
Le conducteur se met en marche et je comprends alors ce qu’il fait : il ramasse les algues qui ont envahi l’eau du canal.
Il a du boulot le gars! Par endroit, la surface est pratiquement recouverte par cette salade aquatique.
Je vois mieux à présent comment sont roulés ces immondes boudins aux allures de dreadlocks qui parsèment les berges et que j’ai déjà croisés plus haut.
Je passe Tonnerre à 10 heures et demi.
A Flogny-la-Chapelle, un panneau « commerces » m’envoie grimper un village tout en hauteur, jusqu’à un petit centre commercial tout neuf. Dépôt de pain au tabac – la boulangerie est fermée – et charcuterie. Je redescends par où je suis venu et je m’arrête vers 13 heures, à la hauteur d’une écluse.
Je passe ensuite le petit port de plaisance de Saint-Florentin…
… et tandis que j’approche de Migennes, les algues se raréfient mais l’eau du canal devient laiteuse.
En voyant cette structure, qui semble liée à une usine dont les bâtiments longent le dense réseau ferroviaire…
… je me demande ce qu’elle pompe ou rejette et quelle responsabilité – ou pas – elle a dans l’aspect de la flotte.
Puis l’eau redevient inexplicablement transparente un peu plus loin. Je vois même une perche qui nage entre les plantes aquatiques. Va comprendre.
Aux abords de la ville, le paysage industriel se transforme en jolie promenade ornée de platanes.
De l’autre côté du canal, en face de moi, la gare de Laroche-Migennes marque, avec Montargis, l’un des deux terminus des lignes de train qui desservent Fontainebleau depuis la Gare de Lyon.
Il m’est souvent arrivé, en rentrant de Paris, de rêver à me laisser porter jusqu’ici et me mettre ensuite à marcher plein sud, vers Vezelay et le Morvan. Belle idée de Fantaisie Buissonnière. Je la mettrai à exécution un jour, et je l’appellerai : « Après le terminus ».
Bon. Mais pour l’heure, je suis à vélo, il est un peu plus de 14 heures et j’ai encore pas mal de route. Je dépasse donc le port…
… puis je rejoins les bords de l’Yonne, abandonnant le Canal que j’avais suivi pendant plus de 150 kilomètres.
J’emprunte d’abord une piste cyclable assez agréable, qui longe la rivière, mais je la perds à Joigny, et il me faut reprendre la route.
C’est un peu la…
Je l’admets, c’était facile.
A Saint-Aubin, en me servant d’IphiGéNie, je retrouve le chemin de halage le long de l’Yonne mais la piste y est en assez mauvais état.
Ça s’améliore un peu plus loin, côté revêtement, mais certains détails révèlent tout de même que la fréquentation n’est pas super importante dans le secteur.
L’Yonne est magnifique. Des brèches régulières, dans le taillis qui borde l’eau, débouchent sur de jolies petites plages ornées de plaques de nénuphars.
A Villeneuve sur Yonne, le plan d’eau et le vieux pont offrent une vue très reposante. Des gamins apprennent à naviguer au vent comme je l’ai fait moi-même il y a déjà fort longtemps, à leur âge, et sur la Seine.
J’arrive à Sens, que je traverse…
… et dont Google Map me fait sortir par une zone industrielle pour m’envoyer ensuite sur une route déglinguée en bordure de voie ferrée.
Je bascule sur la cartographie plus précise d’IphiGéNie, et je rejoins la départementale 58, qui me mène à mon étape du soir, chez mon amie Soraya, à Pont sur Yonne.
Pont-sur-Yonne - Fontainebleau
24 juillet. Par la vallée de l’Orvanne. 52 kilomètres.
Au réveil, la météo s’est dégradée, et pas qu’un peu : il pleut des cordes. Le compagnon de mon amie a même dû s’arrêter, en voiture, vers Montereau, tellement l’averse était forte.
Différer ne ferait que retarder que la saucée : je remercie donc Soraya de son accueil et je démarre sous la pluie battante, en grimpant tout de suite une montée infernale à travers la ville.
Laquelle montée se poursuit hélas même après la sortie de Pont-sur-Yonne.
Je me tortille ainsi sur quatre ou cinq kilomètres, pluie en prime, jusqu’à une espèce de plateau où je regarde les nuages qui passent, songeant que les averses vont peut-être enfin me laisser tranquille.
Bon. Non. Raté. C’est même pire.
Et j’arrive à Vallery, chez Philippe, trempé de la tête aux pieds.
Le café chaud et la serviette éponge sont réconfortants et Philippe me propose de m’amener en voiture jusqu’à Fontainebleau, mais je décline cette généreuse proposition : mon orgueil ne survivrait pas à la capitulation devant trois pauvres gouttes. Ou quatre.
Je repars donc au bout d’une heure, sous la pluie toujours…
… laquelle tout de même se tarit à peu près quand j’entre en Seine et Marne.
Je traverse Voulx à pied, mon vélo à la main – c’est jour de marché et la rue principale est occupée par les étals – puis je pique-nique dans le jardin de la mairie de Thoury-Férottes.
Lorsque je repars, à travers la très jolie vallée de l’Orvanne, les averses se sont provisoirement éloignées. Je passe Flagy, puis Dormelles et Villecerf.
A la sortie de Villecerf, la pente se redresse méchamment mais j’ai l’habitude maintenant.
Plus loin, avant d’arriver à Episy, entre rayons de soleil et taux d’humidité maximal, la route littéralement fume.
Je passe la plaine de Sorques, je remonte sur la butte calcaire qui entre en forêt de Fontainebleau, toute verte d’une semaine complète d’averses soutenues…
… puis je rejoins l’obélisque que j’ai quittée il y a onze jours, avec 500 kilomètres au compteur, lesquels s’ajoutent bien entendu aux 400 précédents de la Route Buissonnière.
Jolie boucle.

