La Route de Saint Lu39 mn de lecture

Le pèlerinage du Petit Beurre!

Dit autrement : de Fontainebleau à Nantes, à pieds, pour une “promenade” de deux semaines.

Tel était en effet le projet initial, qui se présentait même comme une balade printanière le long de la LoireQuelle naïveté! C’était sans compter sur un découpage très optimiste des distances, l’état calamiteux des chemins et les inévitables souffrances d’un corps sinon mal préparé, du moins beaucoup plus malmené que prévu…

Mais au final : une belle virée, que tu peux suivre ci-dessous – j’y reprends intégralement les articles publiés au quotidien lors de cette marche. Bonne balade, par Saint Lu!

Avant le départ.

Mais d’abord, d’où vient cette idée saugrenue? Bonne question. Pourquoi s’en aller de chez soi à pieds? Ou bien encore pourquoi Nantes? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de Saint Lu?

Bon. S’en aller, c’est facile : par goût de la fugue, par atavisme nomade, peut-être. A pieds : parce que la marche assèche le corps et nourrit l’âme, c’est connu. Mais Nantes? Et bien… A cause de la biscuiterie LU, précisément.

Leurs beurrés nantais!

Mais pas l’inverse, n’est-ce pas : nantais beurrés – ne les vexons pas avant de les avoir rencontrés.

Et puis considérons le trajet lui-même : forêts profondes, cours d’eau, champs, moulins, villages – et la Loire, ses châteaux renaissance et ses vignobles… Beau programme, non?

Le matériel : 4 kilos d’essentiel dont un litre d’eau et un parapluie, plus une biographie de François 1er, tout de même, puisque de Fontainebleau à Nantes en passant par Chambord, on risque fort de croiser le bonhomme.

C’est parti!

Première étape.

14 avril 2018. En résumé : GR1 depuis Fontainebleau puis GR32 attrapé au Vaudoué et suivi jusqu’à Malesherbes. 30 kilomètres.

Sitôt la porte fermée, traversée de la ville de Fontainebleau encore endormie puis de la forêt ensuite, par les gorges de Franchard et le massif des trois pignons.

Un tag dans le tunnel qui passe sous l’autoroute du soleil, laquelle sépare bruyamment deux pans du massif forestier :

Où l’on voit que les mélange(s) en question ont d’evidence un effet ricochet. Sur l’orthographe, notamment…

Cette découverte, ensuite, à la sortie de la forêt :

Et oui. C’est ici. Tout le reste : Charlemagne, Jules Ferry… Scandaleuses inventions. Toujours la vérité triomphera.

Des champs de colza ensuite, à perte de vue. Quelques gouttes de pluie. Un chevreuil en lisière, trop loin pour être photographié au téléphone, si performant soit-il.

Puis, enfin, hélas, les dix derniers kilomètres sur des chemins épouvantables comme celui-ci, façon taïga au dégel.

Et puis ça se calme. Un peu.

Et puis ça recommence…

Sinécure. L’état des godasses à l’arrivée! Sans compter que je me demande si je n’ai pas un peu présumé de mes forces pour cette première étape : pas un muscle de mes cuisses qui ne soit atrocement douloureux!

Mais bon : douche, lessive du jour, restaurant de l’hôtel et au lit, heureux mais littéralement épuisé. Demain : cap sur Pithiviers.

Au deuxième jour.

15 avril. Alors… Si je dois vraiment résumer cette journée, voici :

Trente sept kilomètres de souffrance! Je ne comprends pas pourquoi mes jambes me font aussi mal. Même le GR54 ne m’a pas autant torturé. Bon, sauf quand j’ai perdu les ongles de mes orteils, c’est vrai. Ils repoussaient bien, d’ailleurs : mais dommage, celui du gros orteil droit va retomber, l’hématome fait déjà plus d’un millimètre sous la corne. Quoi d’autre? Mes tendons d’Achille ont doublé de volume. Ouille. Quant aux muscles de mes cuisses, je pourrais tous les dessiner les yeux fermés.

M’enfin! J’ai pourtant l’habitude des longues marches…  Qu’est-ce qui m’arrive? La vieillerie? Un hiver un peu trop sédentaire? Ou bien une première étape beaucoup trop ambitieuse? Bah! Oublions : la douleur passera. Ou pas. Et quittons Malesherbes au matin.

Chouette tronçon du GR32.

Moulins et lavoirs le long de l’Essonne…

Champs sur un plateau. À la vitesse où je vais, en claudiquant dents serrées, la proposition du panneau m’amuse.

Personne sur le chemin. Des gens dans les hameaux, mais en dehors : seul au monde. Cédons donc au narcissisme contemporain, personne ne le saura.

Autres champs, tandis que le ciel se couvre.

Puis un copain, appâté aux baies de Goji.

Tiens : je suis sur un passage de Compostelle.

Moi, mon pèlerinage, c’est le petit Lu. Demain, j’accroche un biscuit à mon sac. D’autant plus adapté qu’en cas de fringale, va bouffer une coquille, toi.

Ensuite, je débranche mon cerveau. Chaque pas est une douleur. Autant marcher sans plus penser à rien le long par exemple de cette route hypnotique et sans fin.

Puis j’arrive à Pithiviers, enfin, à travers une zup bien peu bucolique après laquelle se trouve l’hôtel.

Le resto de l’hôtel est fermé – on est dimanche. Ah. On m’indique un chinois – à deux cents mètres. Ah.

J’y vais en boitant.

Personne hormis la serveuse ainsi qu’un couple non loin de moi. Le type que je ne vois pas dit à sa femme :

– La dernière fois que je me suis pesé, j’étais à 132.

– Oh, ben ça va, le rassure t’elle.

Je ricane dans mes nouilles. Jolie lumière sur le parking au dehors.

Retour à la chambre ensuite. Quarante kilomètres demain. Un presque marathon jusqu’à Donnery, avant Orléans, tandis que la douleur des pieds aux hanches s’est encore amplifiée. Aïe.

La Saint-Lu.

16 avril. Adoncques, tandis que je déambule au petit matin dans Pithiviers en quête d’Ibuprofen…

Je trouve une pharmacie, laquelle tarde à ouvrir. A ses côtés, une épicerie : révélation! J’entre, bien décidé à me parer à mon tour du saint emblème de ma quête :

Chose faite, remerciant Saint Lu – et Ibuprofen, son prophète – je reprends mon chemin.

Lequel s’annonce bourbeux.

Bien bourbeux.

Mais cependant, je progresse, tout à ma passion – au sens étymologique :  un kilo de marne collante sous chaque godillot, la plante des pieds tordue par les ornières glaiseuses, les tendons d’Achille en brûlure constante.

Parfois, des bancs habilement disposés accueillent mes pauses contemplatives.

Bucolique, non? C’est sans compter sur les grenouilles en délire : un raffut!

Au bout de quelques heures, j’entre dans la Beauce. Le chemin demeure égal à lui-même. Merdeux.

Avec une certaine mélancolie monotone, propre aux mornes plaines…

Monotonie rompue parfois par des apparitions d’outre-temps.

Finissons-en avec la Beauce.

Au-delà se dresse la forêt d’Orléans, qu’on imagine formidable. Oh, elle  l’est! Mais ses chemins…

Mon dieu, ses chemins!

Heureusement, Lu soit loué : je tombe sur une voie romaine!

Il me reste environ 8 kilomètres à parcourir avant mon arrivée et déjà je n’en peux plus : tout le bas de mon corps me fait incroyablement souffrir. Je m’installe donc en bord de route et je tends le pouce. A peine cinq minutes : un couple en goguette me charge et un quart d’heure d’auto-stop plus tard, j’en ai fini avec la boue et je suis rendu à l’étape : Donnery, ferme de la poterie.

Ouf.

Un nouvel épisode.

17 avril. A l’aube, à l’heure où blanchit la pampa, je pars…

… prendre les transports scolaires.

Je sais. Rien que de la triche. Mais les ornières grasses du GR32 ont eu raison de mes pieds et mes tendons m’inquiètent : ce serait ballot qu’ils lâchent en pleine forêt. Donc : Orléans par la gare routière.

Involontairement hilarant, ce tag sur un pilier :

Il me semble parfaitement résumer l’état mental qui m’a entraîné dans cette douloureuse aventure…

Nouveau bus, ensuite, pour Meung sur Loire.

Raymonde, le chauffeur, est bavarde et sympathique. Je lui vante les voies du petit beurre et l’élève au grade de chevalier dans l’Ordre de Saint Lu – c’est pour ça qu’elle est un peu solennelle, là.

A Meung sur Loire, en centre-ville. Les tuiles plates du Gâtinais ont laissé la place à l’ardoise.

Château de Meung. Jeanne et Gilles y boutent l’anglois en 1429 et en 1461, François Villon y fait un sejour forcé pour vol à l’étalage – ses éducateurs ne savent plus quoi penser de lui et l’encouragent à travailler son projet professionnel.

Les cloches de l’église toute proche sonnent à mon passage, célébrant le pèlerin. A moins qu’elles ne soient bêtement automatiques, va savoir.

Je longe ensuite une jolie rivière, la Mauve…

Puis j’assiste à une scène étrange : un nuage de mouettes suit un tracteur, comme elles le feraient en mer d’un chalutier.

On sent que l’océan n’est pas loin. Ou alors, ici, on enrichit les sols à la sardine.

Et puis, enfin : la Loire!

Je la baptise en y jetant un bout de p’tit Lu. Le reste, hop! Pour le pèlerin.

Chant des oiseaux et soleil le long des champs.

Petite pause, plus loin.

Louera t’on jamais assez les bancs? C’est merveilleux un banc. Plein sud, face au fleuve…

Puis Beaugency, déjà.

Petite méditation historique, sur mon banc : j’ai depuis le départ emprunté le GR1, tracé après la seconde guerre mondiale sous l’impulsion de l’infatigable Jean Loiseau, le créateur et le promoteur des sentiers de Grande Randonnée, lui-même héritier des sentiers bleus tracés par Denecourt en forêt de Fontainebleau au XIXème siècle. Ce tronçon du GR3 que je viens de parcourir pour partie à été inauguré, lui, en 1947. Parenthèse : saviez-vous que Jean Loiseau, pour inventer les célèbres balises rouges et blanches des GR, s’était inspiré des peintures corporelles des Sioux – peuple marcheur s’il en est? Ainsi, ma balade, déjà inscrite dans l’histoire de France à travers les lieux traversés, s’inscrit-elle aussi dans l’histoire récente de la randonnée. Leçon de modestie : on se croit singulier dans sa démarche, et on ne fait qu’emprunter des sillons déjà bien anciens!

Reprenons la route et entrons dans Beaugency.

Où l’on retrouve Jeanne, évidemment. Inévitable depuis Orléans.

Une pression en terrasse pour fêter ça. Une 1429 : et la Jeanne, encore.

Puis hôtel et cryothérapie grâce aux glaçons fournis par mon hôtesse. Magique.

Et voila, les amis.

Demain : Chambord par la Sologne et probablement un peu d’auto-stop jusqu’à Chailles pour soulager ces pauvres tendons qui ne tiendront pas les 50 kilomètres prévus, dans l’enthousiasme un rien naïf du départ.

Une journée chargée.

18 avril. Au réveil  : cuisses totalement remises, orteils neutralisés grâce à un savant mélange de capuchons de silicone et de double peau, aube splendide! Par Saint Lu, ça va dépoter!

Ouais.

Jusqu’à ce que j’enfile mes chaussures de montagne et que j’aille en grimaçant jusqu’au petit déjeuner…

Je découvre que ce sont elles le problème : merveilleuses dans les Alpes, totalement inadaptées sur les chemins plats. Leur tige haute me fait l’effet d’une espèce d’étau qui pince le tendon et fait vibrer le nerf sciatique depuis le calcaneum jusque sous le jumeau. Je sais, c’est précis. Mais la sensation l’est aussi. Zut. Que faire? Souffrir encore? Des nèfles. Renoncer, alors? Ah non. Pas le genre de la maison.

Direction la gare, prendre un train pour Blois, j’y ai repéré un Decathlon pour résoudre mon souci.

Magnifique lumière sur les voies.

Un message dans les haut-parleurs me rappelle que : “une grève nationale perturbe fortement la circulation des trains” – j’avais oublié l’actualité – et que “SNCF vous recommande de reporter vos déplacements”.

Bon.

Mais moi, je suis intouchable grâce au Saint Emblème accroché au sac. La preuve : un TER entre en gare. Hé hé.

Le Decathlon de Blois est en périphérie, loin, et je ne comprends rien aux lignes de bus. Qu’à cela ne tienne : un taxi plus tard, j’attends l’ouverture.

Pour sortir avec du matériel adapté.

Chouettes, non? J’ai l’impression de marcher pieds nus. Juste un défaut, dont j’espère ne pas avoir à vous parler plus tard…

Sur quoi : nouveau taxi, lequel me fait la gentillesse de m’attendre à la poste pendant que je m’auto-expédie mes autres godasses, puis me propose de m’emmener en arrière, en forêt de Chambord, pour moitié prix de la course.

Christophe. Chevalier dans l’ordre de Saint Lu.

10h45. On the road again!

Entrée dans la forêt solognote.

Retrouvailles du GR3.

Et puis, au sortir de la forêt : Chambord!

Moment de grâce.

Mais en m’approchant, je déchante. Impossible de boire juste une bière à l’usine à touristes. On mange ou rien, m’sieur. Ah.

Plus loin, sur les parkings, les cars déchargent leurs pleins troupeaux d’aventuriers en bermudas multipoches qui ont senti l’odeur des frites. Vite, s’enfuir en forêt de nouveau, avec le chant des oiseaux!

Ouf.

Au-delà des bois, je longe un temps une route. A l’entrée d’un hameau, je me fais flasher. Zut.

Je décide ensuite de quitter le GR, qui part en goguette sur la carte – n’importe quoi – pour lui préférer la presque ligne droite des sentiers noirs.

Le chemin se poursuit donc le long des champs sous un soleil implacable. J’ai chaud. Heureusement, j’atteins au bout de deux heures les frondaisons de la forêt de Russy. De l’ombre! Mais 12 kms d’allées sans fin.

Je me divertis en inventant une ritournelle de circonstance : long est le chemin du pauvre pèlerin, le p’tit beurre est son destin, il va par les sentiers qui lui meurtrissent les pieds, sans penser à demain quand il en a plein les reins, car long est le chemin du pauvre pèlerin, etc.

Chemin hasardeux aussi.

Emmoustiqué. Chouia humide.

Tiens, c’est ici que je vous reparle du défaut mineur de mes super nouvelles chaussures : elles ne sont pas imperméables. Du tout. Aérées, certes, mais justement : éminemment submersibles.

Contournons donc, avec des précautions de ballerine…

Enfin, j’arrive à Chailles par un lotissement sans intérêt, épuisé, les pieds littéralement en flammes, et je dîne d’une barquette de taboulé achetée au supermarché du coin parce que la chambre d’hôte que j’ai réservée ne fait pas de repas à cette saison.

Vous voulez voir mon gros orteil droit? Je viens d’enlever le capuchon de silicone.

Allez, courage, demain : Amboise! Gloire à Lu!

Voyage au bout-de-je-sais-quoi.

19 avril. Ça a débuté comme ça : bien reposé par une nuit sans rêve – autrement dit un coma – puis restauré par un très copieux petit déjeuner, je suis parti en sifflotant.

J’ai assez vite rejoint le GR3, délaissant provisoirement la piste stabilisée et roulante de la Loire à vélo.

Seul au monde de nouveau, avec, de loin en loin, l’accueil de clébards crétins qui se jettent en aboyant sur les grilles dès que j’approche la moindre habitation.

Le GR3 rejoint provisoirement la Loire à Vélo. Je fais provision d’indice 50 chez l’apothicaire puis je longe le fleuve.

Odeurs d’eau, de vase, de saules, vieilles gabares…

Puis je poursuis ma route et de nouveau la question se pose : GR3 ou piste cyclable?

J’opte pour le GR, bien sûr. Tout à ma candeur.

Au début tout va bien. Seul de nouveau, sans cyclard bariolé pour me donner de la clochette, je longe des vignes. Leur alignement me fait inexplicablement penser aux cimetières militaires.

Je me recueille donc un instant à la mémoire de tous les poivrots tombés aux champs d’honneur.

Avant de m’apercevoir que ma gourde est presque vide. Fâcheux. Le soleil darde. Grave, disent les jeunes.

IphiGéNie, mon application IGN, m’indique un hameau pas très loin. Il y aura sûrement une fontaine. Ou un cimetière : toujours de l’eau dans les cimetières. Pas d’inquiétude, donc.

Tiens, ledit hameau : Rilly sur Loire.

La brume apparente sur la photo n’en est pas : c’est la condensation sur l’objectif. Boire!

Mais pas un robinet, pas un troquet, rien! Même le cimetière est fermé. Quant à trouver un commerce… Seul un distributeur automatique de baguettes de pain trône sur la place, en plein soleil : voilà qui en dit long sur les liens sociaux dans le secteur… Un lavoir, en contrebas de la place, recèle des toilettes publiques dans un état de saleté absolument repoussant. L’eau est coupée aux robinets et des mouches vrombissent dans l’odeur ammoniaquée d’urine croupie.

Je pense à Haddock et Tintin, dans le Crabe aux pinces d’Or.

© Hergé – Moulinsart 2020

Je ne peux pas poursuivre sans eau. Encore vingt bornes au moins. Je mets donc le cap sur un autre bled, Mosnes, en coupant par les sentiers noirs.

Vous aurez compris qu’on n’y place pas des calvaires par hasard.

Le pays de la soif.

J’atteins Mosnes dans un sabbat de grenouilles. Un troquet sur la départementale : boire! Gloire à Lu? Non. Fermé.

Bon, ok, je dis quelques gros mots. Je le reconnais. Des salés, même. Comme ma sueur. Puis j’avise le seul commerce ouvert : un salon de coiffure.

La coiffeuse accepte bien volontiers de me remplir ma gourde. Elle en a l’habitude : souvent, les cyclo-touristes qui roulent sur la Loire à Vélo s’arrêtent chez elle. L’absence de point d’eau est un problème pour eux aussi. Je la remercie chaleureusement et quitte Mosnes pour couper par les sentiers noirs, en vue de récupérer le GR un peu plus loin.

Les ornières des engins qui ont defoncé le chemin me tordent les pieds dans tous les sens. Je sens cloquer les ampoules sur les coussinets.

Une inquiétude aussi, jambe gauche : vague gêne ce matin, une vilaine douleur monte maintenant à la fois sur le côté intérieur du genou et sur le coup de pied, à la jonction de la cheville…

Tête du pèlerin, l’oeil sur les lignes droites cent pour cent casse pattes.

Je passe une ferme déserte.

Bref répit en retrouvant le GR. N’etaient les moustiques, ce sous bois ombragé, jonché de jacinthes odoriférantes serait un havre parfait pour une halte.

Mais s’asseoir est impossible, de crainte de ne jamais repartir. Avancer, donc. Aller par les chemins pourris.

Dix kilomètres comme ça. La soif. Le genou et la cheville en feu. Avantage : mes talons ne font plus suer et les ampoules non plus. Le corps priorise.

Au moins, me dis-je en regardant la carte, j’aurais le plaisir d’une arrivée de toute beauté sur Amboise.

Raté. Ce que j’ai pris pour le symbole d’un point de vue est en fait le signal d’une traversée dangereuse : celle d’une route fréquentée qui dessert une zone industrielle.

Et j’entre dans Amboise par la déchèterie…

Les derniers kilomètres, deux environ, trois peut-être, sont longs. Très longs.

La ville est magnifique mais je ne la goûte pas : soif, mal, faim.

L’hotel enfin! Je passe mes chevilles à l’eau froide – la gauche est énorme, éléphantiasique. Je bois deux litres d’eau coup sur coup. Puis douche, lessive du jour, etc.

Restaurant pour finir, à deux cents mètres – mais long est le chemin quand on marche comme un vieillard.

Accueil d’une gentillesse rare, oeufs en meurette, énorme entrecôte, frites maison et Saint Nicolas de Bourgueil en hommage à un ami natif d’Amboise.

La Pause du temps, ça s’appelle. Très recommandable.

Demain, pas de marche. Du moins très peu. 75 bornes en deux jours, j’ai mon compte. J’irai à Villandry en train puis en bus.

C’est du moins le projet : mais les voies du petit beurre sont impénétrables.

Des coches.

20 avril. Des coches : titre notoire d’un essai de Michel de Montaigne, ce stoïque compagnon. Des coches, aujourd’hui, je vais en prendre quelques uns…

Mais d’abord, quitter Amboise à contre-courant des aventuriers multipoches débarqués des autocars. Les mêmes qu’à Chambord.

La gare, ensuite. 10h20. Un TER toutes les demi-heures m’a dit l’hôtellier. Sauf que “une grève nationale perturbe, etc.”

J’avais oublié. Pas grave. J’agite confiant le Saint Emblème sous le nez piercé de la préposée. Dans combien de temps pour Tours, s’il vous plait? L’autre, impassible:

– Le prochain est à 12h35.

– Par Saint Lu!

– Non, c’est direct. Et c’est 12h35. Et 5,60.

Longue est l’attente… Quand je pense que sans tendinite et ampoule, je serais déjà loin le long de la Loire.

Bon. S’occuper. Cheville, genou : Voltarène, c’est fait. Ibuprofen, boire. Ok. Ensuite? Ah. Les ampoules.

Deux écoles : ceux qui percent, ceux qui laissent. Je ne sais pas à laquelle j’appartiens, je n’ai pas eu ce genre de souci depuis fort longtemps. Voyons… Parmi toute ma collection de cloques , une surtout m’interpelle. Énorme. Qui double le volume d’un petit doigt de pieds. Elle ne me gêne pas outre mesure mais opérons tout de même : trousse à tout faire, micro nécessaire de couture, aiguille. Indolore. Le sérum s’ecoule, j’éponge, palpe la peau – on dirait du ravioli chinois – remets la chaussette et la chaussure et tente un pas.

Par Lu! Mauvais choix.

Si cela vous arrive un jour, croyez-moi, ne crevez JAMAIS vos ampoules…

Un ami s’étonnait hier de tous mes déboires corporels. L’explication est simple : j’ai le pied montagnard. Faut que ça monte ou que ça descende – la plaine ne me vaut rien. Encore que ce ne soit pas vraiment le plat qui pose problème. C’est l’état des sentiers labourés : la plante se tord en croix sur toutes ces bossettes et le système musculaire est sollicité en permanence par des cisaillements contre-nature. Les mécanismes de compensation qui se mettent en branle surexploitent alors les tendons, lesquels gonflent et envoient des messages de détresse aux nerfs, façon hurleurs d’alarme incendie. 10 kilomètres de ce traitement, passe encore, mais 40 ou 45…

Je me revois paradant auprès de mes collègues la veille du départ. Oui, oui, un marathon par jour. En marchant, tu sais… Facile.

Tartarin! Tu fais moins le malin, maintenant.

Ah! Enfin, le train!

Tours. Le soleil quasi estival emplit les parcs.

Hélas pollués par des fâcheux. La peste soit des enceintes portatives! Poursuivons, en traquant les flèches de la cathédrale.

Sur le parvis, un vétéran du GR3 prend le soleil.

Je traverse une longue rue ponctuée de terrasses ombragées…

Belles maisons médiévales ensuite. Dans l’une d’elles, une plaque m’apprend que l’incontournable Jeanne reçut ici son armure, en 1429. «A la pucelle armée » proclame une enseigne. Quel programme!

Et là, sur une autre, magnifique : un pèlerin de Saint Lu du XIIème siècle.

Émotion.

Sur quoi, je fais encore quelques tours à Tours et je saute dans le Tram : mon bus pour Villandry se prend à la fac. Avec les coches, ne jamais chercher à comprendre.

Ambiance de transport en commun.

Dans le bus surchauffé, je manque m’assoupir. Une voix enregistrée, féminine, égrène les stops. « Prochain arrêt: paradis », dit-elle. Je crois avoir mal entendu mais non. La voix répète. « Prochain arrêt…

Ça ne s’invente pas.

Puis Villandry, son château…

Le relais silence du haut des Lys, où j’ai réservé. Ma chambre de pèlerin.

Spartiate. Avec baignoire immense. J’y suis actuellement, en proie aux affres du bain, fenêtres ouvertes sur le parc où trillent les oiseaux.

Au programme immédiat – à part sortir de la baignoire – restaurant à 800 mètres pour lequel on me prête un vieux vélo. Miam miam.

Appendice : une soirée en Touraine.

Soirée du 20 avril. L’étape Gourmande, à Villandry. Accueil adorable, cuisine fine, réservation conseillée. Venir tôt : terrasse en solo!

On peut garer le vehicule de courtoisie…

On mange très bien. Filets de faisan, par exemple, que j’aime croire issus de celui que j’ai fait partir malgré moi dans un fossé de Chambord, qui m’a fait sursauter et à qui j’avais promis qu’on en reparlerait.

Fait moins le malin, lui aussi.

Retour boulevard du crépuscule, à bicyclette, en imitant plus ou moins Yves Montant, à cause du Chinon.

Puis, pour finir, petit soin du corps en attendant la nuit réparatrice.

Nouvelles aventures

21 avril. Au petit matin : quittons Villandry. Belle étape, digne de figurer au Grand Registre de Saint Lu.

Et marchons, seul, sur nos chemins préférés.

On arrive à la Roche aux Joncs. Un menhir dont on ne s’explique pas la provenance.

L’hôtelier m’a raconté hier qu’une sorte de flux magnético-tellurique le relie au château, via des passages souterrains datant sans doute du haut Moyen-Age. La ferme où j’ai dîné hier soir fait partie de ce petit triangle des Bermudes. Diable. Allons voir.

Bon. Ok.

J’attends en fermant les yeux d’être traversé par quelque chose, je ne sais pas, un truc. Mais non, rien.

Je repars, très déçu.

Grenouilles dans les mares, encore. Je songe qu’elles devaient utilement agrémenter la soupe aux orties, autrefois. Protéines gratis. Mais pas  étonnant dès lors que l’anglois qui passait par là faire la guerre de Cent Ans nous baptise froggies. Ce qu’apprenant, vexée, la Pucelle Armée fond sur l’anglois et lui dit vas-y répète un peu pour voir, attend, twartagueule, etc.

Où en étais-je? Ah, oui. Marcher.

S’efforcer d’aimer le chemin. Ne pas toujours y parvenir.

Traverser des fermes qui dorment dans une douce ambiance post-nucléaire.

Longer des voies ferrées oubliées.

Ah non, pas celle-ci. Ma copine IPhiGéNie m’apprend même qu’il s’agit de la ligne Tours Chinon.

Et que, tiens, il y a une gare à Azay le rideau. Au cas où. Pour Chinon. Enfin, elle dit ça, iPhiGéNie, juste comme ça. Elle, elle s’en fout un peu.

Pas moi.

Je viens de faire quinze kilomètres. Si je compte ce qu’il me reste pour aller visiter le château d’Azay plus le trajet jusqu’à la gare et idem à Chinon pour gagner la chambre d’hôte, j’aurais fait un semi marathon. L’honneur sera sauf.

Et puis je n’en peux déjà plus. Allez, en terrasse pour fêter ça.

Conversation avec mon voisin. Ma rando sur Le GR, la Loire à Vélo et son absence de points d’eau. Il confirme, pour avoir déjà ravitaillé nombre de déshydratés, cyclistes autant que pèlerins à coquille. Je lui révèle alors la Sainte Route du petit beurre. Il se marre.

Loïc. Chevalier dans l’Ordre de Saint Lu.

Le château d’Azay ensuite, pile à midi, pendant que les bermudas multipoches sont à l’abreuvoir et bâfrent des auges de frites.

Et dans une salle, enfin :

Mon François. Je suis content de le voir – depuis Orléans, il n’y en a que pour la Jeanne.

Gare d’Azay ensuite. 28 à l’ombre. Pas un chat, ou presque.

Gare fermée, automate défaillant sur les cartes bancaires, pas de monnaie, le 0800 aux abonnés absents et l’application SNCF qui débloque, le tout sur fond de message en boucle répétant que “une grève nationale, etc.”

Mais le train est cependant à l’heure et j’y monte donc sans billet – tant pis.

Traversée de la forêt de Chinon en hobo.

Arrivée en ville : salon du vin en plein air. Partout sous les parasols, des gens très gais avec des verres.

Une conséquence, que m’annonce mon hôte : ça va être coton de trouver un resto qui ne soit pas complet.

D’ailleurs, j’y vais, là. Je vous raconterai.

Je vous montre quand même la salle de bain du jour, elle est pas mal.

Hein? Allez : chasse au dîner.

Du Grand Doute, des sentiers noirs et de l’auto-stop

22 avril. J’ai finalement trouvé à dîner hier soir, à 30 mètres de la chambre d’hôte, dans une gargote où l’on m’a servi une brochette curieusement empalée à la verticale de l’assiette, crochetée sur une mini-potence. Le tout ressemblait à un supplice sur une gravure de Callot.

Ces cités médiévales ! Toujours, derrière l’avenante façade à colombages, la tentation du cagibi de torture…

De retour, gagné par l’atmosphère moyenâgeuse, j’ai exhibé pieds et cheville à quelques ami(e)s, sur Facebook…

lesquels m’ont répondu par des émoticones inspirées de Munch :

Je savais bien que cette photo prise à Oslo me servirait un jour…

Puis je suis allé m’effondrer.

Au petit matin, j’ai fait un tour en haut de la vieille ville encore endormie.

Ensuite, comme les autres jours, huit déjà, j’ai repris le chemin. Adieu Chinon.

Le GR et la route ont été contigus, d’abord, puis ils se sont séparés – le temps pour le GR de quelques fantaisies douteuses, sûrement. Fort de mes expériences récentes, je n’ai pas quitté l’asphalte.

Bien m’en a pris : j’ai rencontré des copines.

Sinon, personne. Des champs, à gauche.

Des chasseurs au loin. Sans doute sur le GR, à tirer sur les randonneurs…

La Vienne, à droite.

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Puis le temps s’est couvert, j’ai retrouvé le GR et je me suis rendu compte que j’etais aussi fatigué et endolori après ces dix premières bornes qu’à la fin d’une pleine journée.

Et là, mes amis, d’un coup, j’en ai eu assez. Je n’y croyais plus. Rincé. Le Grand Doute. Là, au pied même de cet arbre, le moral aussi gris que le temps devenu brusquement nuageux.

Je me suis assis sur mon sac. Saint Lu, la quête du Petit Beurre, les pieds et les jambes en vrac, tout ça : pour quoi faire?

Qu’est-ce que j’avais écrit avant le départ ? « La marche assèche le corps et nourrit l’âme ». N’importe quoi! Quelle ridicule grandiloquence. La marche fait atrocement mal aux pieds, point. Quant à nourrir l’âme : pas même un Saint Emblème pour le réconfort, j’ai boulotté le dernier hier…

Bon. Mais une fois qu’on s’est plaint, que fait-on? Demi tour? Stupide. Et pour aller où ? En arrière ? Ah non.

Reprenons-nous.

Quelques poignées de fruits secs, un Ibuprofen, la moitié de la gourde, IPhiGéNie. Voyons.

La carte indique que le GR croise une départementale dans quelques kilomètres. Cinq au plus. De là, je pourrai faire du stop jusqu’à Montsoreau, puis je prendrai la direction de Saumur par les sentiers noirs, au moins jusqu’à Souzay.

Allez! Chantons : rude est le Chemin mais teigneux le pèlerin, etc.

Et comme pour célébrer cette énergie retrouvée, là, au bout du GR, à l’intersection prévue, un bistrot! Ouvert ! Loué soit Lu.

Un Coca plus tard en terrasse, le bidon rempli d’eau fraîche : fin du Grand Doute.

Ensuite : auto-stop, comme à vingt ans. Un art. Si on ne veut pas attendre trois heures.

D’abord, trouver l’emplacement idéal. Il faut que l’automobiliste vous voit de loin, qu’il soit obligé de ralentir et qu’il puisse se garer facilement. Parfois, il faut marcher un peu pour réunir tous ces paramètres. Ici, non : le spot parfait est en face du café.

Ensuite, on s’installe, debout, digne, sans lunettes de soleil ni casquette, et on sourit. Même quand la voiture ne s’arrête pas.

Imparable. La preuve : à peine quatre minutes et hop.

Christine et Jean-Pierre m’amènent à Montsoreau. Chevaliers de Saint Lu.

De Montsoreau – ayons une pensée pour le roman de Dumas et son adaptation ORTF des années 70 – suivons les fameux sentiers noirs.

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On les reconnaît : des traits fins, noirs, parfois bordés de mauve quand un itinéraire de promenade les emprunte. Ainsi, au lieu-dit le Port de Turquant, je vais continuer de suivre celui que j’ai pris à Montsoreau, rive gauche de la Loire, et le parcourir en ligne presque droite jusqu’à Souzay.

Tiens, un kayak paléolithique.

Découverte capitale! Qui prouve qu’on descend la Loire de cette manière depuis plus longtemps qu’on ne le croyait.

Puis le sentier parvient à Souzay. Même accueil qu’à Mosnes : grenouilles en délire et troquet fermé.

Nouveau spot de stop, juste avant l’arrêt du bus. Quelques bermudas multipoches promènent madame dans la Hyundai lavée de frais. Ne pas compter sur eux. Ils regardent de toute façon ailleurs, en faisant semblant de ne pas me voir. Pas grave : je vois déjà s’approcher une fourgonnette de bonne augure. Bingo.

Jean-Paul, qui me gratifie de surcroît d’un petit cours sur l’architecture historique de Saumur. Chevalier de Saint Lu. Encore un, c’est mérité.

Sur quoi, dîner prématuré avant de rejoindre l’hôtel qui ne fait pas restaurant…

Demain : grasse mat’, un peu de train pour raccourcir l’etape de 55 kilomètres initialement prévue (Tartarin!) et cap sur Juigné sur Loire par les lignes droites. Et maintenant : DORMIR.

La dimension de l’escargot

23 avril. Adoncques aujourd’hui?

Et bien, d’abord, j’ai réparé mes pieds grâce à la trinité de Saint Lu : compeed, scholl et coheban.

Ensuite, j’ai voulu prendre un train pour m’avancer un peu. Mais de train, pas. Du tout. Une grève nationale perturbe, tout ça…

J’ai donc marché pour trouver un lieu où stopper.

Quand je l’ai trouvé, j’ai attendu dix minutes avant de voir une voiturette sans permis qui mettait son clignotant.

Inévitablement, j’ai pensé au sketch de Coluche.

Christian. Chevalier dans l’Ordre de Saint Lu.

Il m’a bien dépanné en me faisant repasser rive gauche, à Gennes.

De là, j’ai volontairement ignoré le GR qui partait grimper les coteaux crayeux et j’ai pris une petite route qui longeait la Loire.

Je me suis vautré comme un malpropre dans la boue glissante de la berge en prenant cette photo…

Ce qui m’a contrarié : je n’ai qu’un seul pantalon et il est beige clair… Avantage, il sèche vite.

La route était belle mais peu variée. Pour m’occuper l’esprit, et oublier mes pieds, j’ai chanté ma ritournelle Long est le chemin.

Au bout d’environ dix kilomètres, le ciel s’est couvert. J’ai traversé un ancien port batelier.

Et c’est à peu près à ce moment-là que suis entré dans la dimension de l’escargot.

Comme si le fait d’aller à pieds pendant que les autres filent sur les voies rapides m’avait fait basculer dans un autre rapport au temps.

Une autre dimension.

La dimension de l’escargot.

C’est pour ça que je ne croise personne! En fait, je ne les vois pas. Ils vont trop vite. CQFD.

Dans cet univers parallèle : des villages morts, comme abandonnés.

Des cafés fermés.

Le pays de la soif. La preuve :

Dans la dimension de l’escargot, on ne peut compter que sur soi-même.

Fricassée de cacahuètes salées, méli-mélo de fruits secs.

Puis on continue.

Seul dans un monde vide.

Figé.

Surprenant.

Et toujours la route.

Retour du soleil. Déjà vingt-cinq kilomètres au compteur. Les talons protestent. On les fait taire en attirant leur attention sur les boutons d’or.

Et puis là :

La tuile.

La crevaison.

D’ampoule. Sensation poisseuse dans la chaussette, brûlure instantanée. Talon gauche. Bref écart de route, arrêt navré, sortie du cric, pose d’une rustine de compeed…

Les derniers kilomètres vont être longuets. D’autant que j’ai retrouvé mon copain :

Le GR3. Qui a pitié de moi, cependant, et se change vite en voie acceptable.

Et enfin, après tous ces kilomètres, j’arrive au monastère, à Juigné sur Loire, et je prends possession de ma cellule.

L’enfer. Et ils osent en plus le restaurant gastronomique…

GR m’a tuer

24 avril. Mauvaise nuit malgré la qualité de la literie. Les ampoules à vif pulsent sous la double-peau et le genou gauche joue de la fraise sur le nerf sciatique. Je sue, considérablement.

Cure détox. Il y a des gens qui paient pour ça…

Au matin, je mets une demi-heure pour emmailloter mes pauvres pieds, puis je vais déjeuner en boitillant comme Bourvil, dans laGrande Vadrouille.

Retrouvailles émues, ensuite.

Je marche au ralenti mais ça reste supportable.

Oiseaux, grenouilles, un héron que je dérange et qui s’envole en battant lourdement de ses ailes de ptérodactyle…

Puis le chemin se ressert un peu. Les ampoules miaulent de plus belle dans les chaussettes.

Toujours personne.

Quelques traces de vie autochtone pourtant, telles ces peintures rupestres à vocation chamanique…

Ou bien cette jolie hutte de chasseur cueilleur…

Mûrs-Erigné. Je longe le Louet.

Le GR serpente dans de petites rues bordées de belles maisons endormies derrière les glycines en fleur.

J’aime le surnom de celle-ci.

Elle me fait penser à Charcot. D’abord à Jean-Baptiste, celui des pôles, puis par ricochet associatif, à son père, Jean-Martin, celui de la Salpêtrière.

Mon aventure l’aurait sans doute intéressé, Jean Martin. Sur le plan strictement psychiatrique, j’entends.

Le Louet, toujours. Le GR retrouve son naturel farceur.

Reconnaissant, je lui dit très fort des mots très orduriers. Il m’offre alors une chouette pédicure avec massage de la voûte plantaire.

Puis me tend trois kilomètres de piste en ligne droite sous le cagna.

Pas d’échappatoire en forme de sentiers noirs : le GR les a mangés.

J’ai tout de même droit à un peu d’ombre pour souffler, dans le zonzon des moustiques…

Et puis après deux kilomètres de gazon, à une aire de repos que je m’autorise dans les herbes hautes.

Pause déjeuner – fruits secs, un peu d’eau chaude, insectes, on connaît le régime. Micro-sieste pour digérer tout ça…

Et hop : c’est reparti.

Que du bonheur. Déjà seize bornes. Restent combien?

Quoi? Huit et demi?

Ah non! Pas possible. Mes pieds : deux steack hachés, voyez. Non, vraiment, sans façon. Merci.

C’est quoi l’autre direction, iPhiGéNie ?

– Denée, Monseigneur. Un hameau. Une départementale.

Parfait. Ciao GR! Brisons là.

Route de Denée.

Denée.

Accueil habituel.

A noter, cependant, l’effort d’illusion d’ouverture en trompe l’oeil.

Pas de point d’eau, évidemment.

Quittons Denée.

Descendre la route principale, trouver le bon emplacement, tendre le pouce. 5 minutes d’attente.

J’ai oublié de leur demander leurs prénoms.  Randonneurs eux aussi. Compatissants. Chevaliers de Saint Lu.

Rochefort sur Loire. Labellisée ville étape.

Montée dans le village. Sortie d’ecole. Les gens me regardent boiter sur mon bâton. J’en vois un qui se signe, c’est malin.

GR3 à contresens, exprès, jusqu’à l’étape : le moulin géant.

Accueil adorable. Terrasse dans les arbres en fleurs. Angers au loin.

Enlever les chaussures, vite.

Ahhhhhh…

Nantes!

25 avril. Hier soir, lumière sublime sur la campagne angevine. On comprend du Bellay…

Mais au réveil, le temps a viré au camaïeu de gris.

Pas grave. Il y a plus ennuyeux :

Impossible par exemple de remettre mes chaussures. A gauche, tout va bien, brûlures cicatrisées et cheville neuve. L’oedème n’est qu’un lointain souvenir. A droite en revanche, la catastrophe, même avec une deuxième couche de double peau.

Comment faire?

Pas de panique : je vous présente mes magical shoes.

A peine 300 grammes ultra souples.

Elles me servent jusqu’à présent de chaussons pour le restaurant du soir.

Hé hé. Mais bien entendu, même avec cinq millimètres de gomme, pas de GR aujourd’hui.

Application SNCF, donc, gare de la Possonnière, train pour Nantes à 12h58. La grève fait relâche aujourd’hui : ça tombe bien.

Mon hôtesse, très attentionnée, me propose de m’emmener en voiture.

Elke. Chevalier dans l’Ordre de Saint Lu.

Gare de la Possonnière.

Joli quai. Le mauvais, hélas! Le train pour Nantes s’arrête en face et repart… sans moi.

Par les boules de Saint Lu!

Qu’à cela ne tienne : un autre convoi s’immobilise sous mon nez, avec des contrôleurs compréhensifs, et me voici à Angers.

Gare équipée pour vétéran du GR3.

Dans le bon train cette fois.

Dans la salle d’attente, de la gare de Nantes…

J’ai évidemment une pensée pour Higelin et sa Rousse au chocolat.

Là-dessus, vite, au Temple!

On y est les amis! Devant le logo de l’usine Lefèvre-Utile, dessiné par Raymond Loewy, à qui on doit aussi le design des Lucky Strike – ces cigarettes de cheminots.

Je tombe à genoux, le visage ruisselant de larmes extatiques.

Non, je blague : je prends juste une photo.

Puis j’approche.

Emotion.

Enfin! Déposer nos capuchons d’orteil en ex-voto, sur une pile de beurrés nantais…

Horreur!

Le Temple est devenu un bar branchouille, avec des gens sérieux qui boivent du Darjeeling en pianotant sur des MacBooks pro.

Tour consterné du bâtiment.

Regrets nostalgiques devant le balcon d’où Saint Lu jadis multipliait les petits beurres et les jetait à la foule en transe.

Et pour se consoler, achats compulsifs chez les marchands.

Et bien!

Tout ça pour un magnet…

En guise de conclusion

Difficile d’établir la distance réellement parcourue à pieds. Calculons.

Le GR 32, dont on trouve le descriptif ici, parcours 84 kilomètres de son départ jusqu’à Pithiviers, puis 52 jusqu’à Checy, soit 136 au total, dont il convient de retrancher 17 kms, soit la portion de GR1 que j’ai prise depuis Fontainebleau. Le GR 3, quant à lui, dans le tronçon que j’ai emprunté, en totalise 600. Ce qui nous donne un total théorique de 719 kilomètres.

Mais, outre  que j’ai parfois quitté le GR pour couper par les sentiers noirs, ce qui enlève à la louche bien 100 kilomètres au total et ne laisse approximativement que 619 kms, j’ai également pris des bus et des trains. Voyons :

J’ai pris le bus depuis Donnery à jusqu’à Meung sur Loires via Orléans  (50kms), le train de Beaugency à Blois (35 kms) – le taxi jusqu’aux abords de Chambord ne compte pas puisqu’il m’a ramené en arrière depuis Blois. J’ai repris le train d’Amboise à Tours (25 kms) puis le bus de Tours à Villandry (17 kms), le train d’Azay le Rideau à Chinon (20 kms) et, enfin, le train de Rochefort sur Loire à Nantes gare (90 kms). Soient 237 kms au total. Restent donc 382.

Ensuite, l’auto-stop : 

J’ai fait du stop à la sortie de la forêt d’Orléans jusqu’à Donnery (8kms), avant Montsoreau (10 kms), de Souzay à Saumur (7 kms), de la sortie bien avancée de Saumur à Gennes (12 kms) et de Denée à Rochefort sur Loire (4 kms). 41 kilomètres en tout.

Je peux donc conclure, mais ce n’est qu’une estimation, que j’ai parcouru 341 kilomètres à pieds, soit une moyenne de 34 kilomètres en dix jours (le onzième jour ne s’est fait qu’en train).

Au-delà des chiffres, qui ne disent finalement pas grand-chose, je retiens de cette modeste aventure une sensation incroyable de liberté retrouvée au fil des chemins, malgré le calvaire physique, la rencontre d’inconnus très sympathiques, des hôteliers aux petits soins,  l’odeur de la Loire, le chant des oiseaux, le sabbat des grenouilles en rut et le vide sidérant des villages traversés, sur fond de commerces fermés ou abandonnés, et ces curieux distributeurs automatiques de baguettes de pain industriel – qui à eux seuls en disent long sur la vie dans ces campagnes.

En reprenant à plusieurs reprises cet itinéraire partiellement en voiture – mon métier m’amène régulièrement à Poitiers pour animer des formations – je ne vois désormais plus les bois et les champs du même oeil : je reconnais même les coins où je suis passé, les bouts de route empruntés ou traversés, notamment sur le GR32. J’ai eu l’occasion également de retourner à Amboise – la Pause du temps était complet et je n’avais hélas pas réservé – ou bien à Meung sur Loire et j’ai pu vérifier à ces occasion que ces lieux sont à jamais marqués du souvenir amusé de la route de Saint-LU.

Pour finir, et même si j’ai toujours été fort bien reçu partout où je suis descendu, voici quatre liens vers ceux des hébergements que j’ai préférés, tant pour le cadre que pour la chaleur de l’accueil. A noter que trois sur quatre sont des chambres d’hôtes.

Donnery, la Ferme de la Poterie

Villandry, le relais silence du Haut des Lys

Chinon, au Relais Saint Maurice

Rochefort sur Loire, le Moulin géant

 

 

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