Une non-aventure en kayak10 mn de lecture

Fin juillet 2024, j’avais prévu de descendre une bonne portion de l’Aube avec mon kayak. Avais prévu : plus-que-parfait. 

Tout à l’enthousiasme d’un article initial…

… j’ai ignoré la météo et, pire, me suis leurré sur les conséquences d’un printemps et d’un été exceptionnellement pluvieux dont je pensais, naïvement, qu’ils « rechargeraient » un peu la rivière.

Ça, pour la recharger…

Finalement, j’ai commis les mêmes erreurs qu’en juillet 2021 – ce mois pourri d’un été pourri lequel m’avait déjà valu un abandon sur la Petite Seine.

Mais commençons par le début.

Sommaire

En route vers de nouvelles aventures

A Anglure, juste avant la confluence de l’Aube et de la Seine où j’avais repéré en vision satellite un parking proche de la rivière pour laisser ma voiture en navette retour, les choses s’annonçaient déjà bizarres : sortie de l’eau archivaseuse depuis les inondations du printemps, pont en travaux, très fort courant et vannes à demi baissées en piège à kayak, le tout sur fond de ciel menaçant. Bof.

Après un café dans un rade crasseux suivi d’un tour de bled désert…

… j’ai rejoint ma femme qui m’avait suivi dans sa propre voiture et nous avons mis le cap sur Arcis sur Aube, avant de prendre l’autoroute jusqu’au plateau de Langres.

Le paysage, ainsi que les motifs laissés par la pluie sur le pare-brise, m’ont ramené trois ans en arrière, quand nous roulions ensemble vers les sources de la Seine, tandis qu’un oeil sur la route, un autre sur l’appli météo, je tentais de me convaincre que ça allait s’améliorer.

Pour qui me connaît bien, quand je commence à répéter en boucle que ça va aller, c’est généralement que j’ai intuitivement conscience du strict contraire.

Mal guidés par Waze et des panneaux contradictoires, nous nous sommes trompés de sens en prenant l’autoroute et nous avons fait trente bornes dans le vide, en subissant un bouchon étrange au premier échangeur rencontré pour faire demi-tour. Décidément. 

Puis le temps s’est amélioré tandis que nous roulions vers le plateau de Langres et le soleil est revenu.

Nous avons atteint le village d’Auberive en pleine chaleur continentale de milieu d’après-midi, où je pensais trouver la naissance de la rivière.

Mais hormis une vieille et opulente abbaye…

… et des rives bien entretenues…

… il a fallu se rendre à l’évidence : je m’étais mépris en croyant que ce village, au demeurant charmant, abritait la source de l’Aube. 

J’avoue que je faisais une tête de dix pieds de long. Tant de kilomètres pour être à côté de la plaque!

En étudiant attentivement IphiGéNie, je me suis toutefois rendu compte que nous pouvions réparer mon erreur en suivant des petites routes à travers prairies et forêts.

Hop, en voiture de nouveau.

Et après quelques tâtonnements…

Enfin nous trouvons le site. Ouf. Tout n’est pas perdu.

Les abords sont boueux et chargés en moustiques, l’air est étouffant, humide et chaud, mais l’eau est claire et rafraichissante.

La source est marquée par une vieille dalle gravée.

On trouve aussi sur place une reconstitution de cabane de charbonnier.

Bon, voilà qui est fait. D’avoir trouvé la source me remonte un peu le moral. J’ai enfin l’impression que le périple ne part pas complètement en sucette. Nous pouvons donc repartir et reprendre l’autoroute en sens inverse, direction Bar sur Aube.

Tourisme en Champagne

J’ai réservé une belle chambre d’hôte, où nous arrivons vers 18 heures.

La propriété est magnifique, rénovée avec beaucoup de goût par un couple qui s’est aussi lancé dans la production viticole.

Après nous être installés, en attendant le restaurant, nous flânons dans le centre de Bar sur Aube vidé de ses habitants.

Carole avance que la cérémonie d’ouverture des J.O de Paris, à la télé, aura retenu les gens chez eux. Mouais. Pas sûr. On n’entend pas un bruit. Il est à peine 19 heures et tout est déjà fermé, sauf deux troquets déserts.

La promenade dans les rues vides confirme cette vague impression négative.

C’est d’autant plus dommage que, enrichie par les foires médiévales et la sphère économique de l’abbaye de Clairvaux, toute proche, on voit bien que la ville a jadis été florissante.

Son patrimoine architectural est important, comme le montre cette vidéo instructive de la Mairie.

Le centre-ville est bâti de nombreuses maisons à pans de bois…

… et les décors de certaines façades remontent au moins au seizième siècle.

Malheureusement, toutes ces antiques bâtisses sont pour la plupart en très mauvais état, condamnées ou occupées par des logements qu’on devine pour partie vétustes ou insalubres.

En dépit des efforts des élus et d’un cadre naturel privilégié, entre collines tapissées de vignobles, forêts et rivière, Bar sur Aube me fait l’effet de toutes ces bourgades périphériques que je croise régulièrement au fil de mes Fantaisies, tristement effondrées sur elles-mêmes.

On y trouve toujours les mêmes commerces morts.

Les mêmes friches envahies de sureau.

La même laideur bétonnée adossée sans complexe à l’existant historique.

Je ne sais pas ce que faisait l’architecte des Bâtiments de France, ici, dans les années 80… A part picoler le produit des vignes alentours, évidemment.

La contemplation de ces petites sous-préfectures, d’évidence autrefois prospères, aujourd’hui tombées en disgrâce – du fait de la désindustrialisation, des délocalisations, de l’établissement de ces zones commerciales périphériques immondes qui ont vidé les centre-villes, bref, de la négligence et du lucre – me fait toujours le même effet : le sentiment d’un immense gâchis propice à la sinistrose.

Comme pour renforcer cette impression cafardeuse, un poivrot tout violet nous interpelle tandis que nous contemplons un îlot de maisons médiévales dans leur jus. Avec sa voix éraillée, seul devant son verre sur une terrasse dont il est l’unique client, il nous apprend que tout va être démoli parce que trop cher à entretenir. Vrai, faux? Va savoir. 

La déambulation réserve cependant quelques heureuses surprises.

Sur un parking très moche au centre duquel, dans une fosse, en contrebas de la rue, se trouvent les ruines herbeuses d’une vénérable abbaye qu’aucun panneau ne vient expliciter, deux murs peints nous apprennent que Gaston Bachelard est natif du lieu.

Le premier mur est recouvert de citations tirées des essais du philosophe.

Pour moi, qui ai passé mon enfance et mon adolescence à nager dans toutes les sortes d’eaux possibles, la lecture à dix-huit ans de l’Eau et les rêves m’a durablement marqué. C’est un ouvrage vers lequel je reviens régulièrement, et dont jamais je n’épuise la poétique profondeur.

Profondeur aquatique, cela va sans dire.

En trouver un bref extrait ici m’arrache le troisième sourire de la journée – après la découverte de la source et celle de la chambre d’hôte.

Une vignette sur le deuxième mur en revanche nous intrigue : l’affaire du collier de la Reine? Je plonge en vain dans mes souvenirs de lecture des Trois mousquetaires mais non, cela n’a rien à voir avec Anne d’Autriche et Buckingham. Il s’agit d’une escroquerie à l’encontre de Marie Antoinette, organisée par une baralbine – ainsi nomme t-on les habitants de Bar sur Aube. Cela étant, Alexandre Dumas le prolifique en a tout de même fait aussi un roman. 

Nous dînons au Cellier tout proche, restaurant local fort couru, et très bon, mais où j’ai réservé à l’extérieur, sur une terrasse assez quelconque, faute d’avoir bien regardé les photos.

Outre que cela nous prive de la très belle salle voutée classée monument historique…

… cet emplacement nous vaut l’envahissement d’une tribu en bermudas et tongs, rires gras et cheveux en brosse, parmi lesquels une femme, un énorme seau de tabac à ses pieds, ne cesse de rouler des clopes qui puent que ses comparses fument à la chaîne, comme si leur survie en dépendait, en meuglant.

Bref.

Retour à la chambre d’hôte…

Dont je ressors aussitôt pour aller voir la rivière au crépuscule, en descendant le petit bout de rue jusqu’aux quais.

En photographiant ces toiles d’araignées, qu’on trouve derrière les vitres d’un grand nombre de maisons abandonnées…

Je me fais l’effet d’être moi-même devenu un fantôme.

Depuis un pont, je regarde la rivière s’écouler. Elle est haute. Au loin, des déversoirs bouillonnent. Je songe qu’au moins, demain, je n’aurai pas de souci de manque d’eau.

Seule la météo m’inquiète vraiment. Quel que soit le site que je consulte, tout est à la pluie. Battante.

Bah! On verra.

Fébrile à Dienville

Au matin, sans surprise, il pleut. Le ciel est gris anthracite et les averses alternent avec du crachin. La perspective de pagayer sous la pluie, sans m’enchanter, ne me rebute pas plus que ça. Le bivouac, en revanche, c’est différent. Monter ma microtente et dîner sous la flotte…

Nous quittons Bar sur Aube. J’ai prévu de me mettre à l’eau à Dienville, petite commune au sud de Brienne le Château, vingt-cinq kilomètres plus loin.

J’ai notamment reperé un camping, le domaine du Colombier, dont l’accès à la rivière est idéal. Je compte demander à l’accueil la possibilité d’y gonfler mon kayak.

copyright AirDroneNetcam

Tandis que nous roulons sous la pluie…

… un obscur pressentiment travaille mon agacement croissant.

A Dienville, la pluie a cessé. Ma femme se gare sur un petit parking, à l’entrée du camping lui même situé dans un impressionnant domaine à colombages.

https://domaine-le-colombier.fr/camping

J’entre et trouve la réception où je présente mon intention à un homme, derrière le comptoir, qui grimace aussitôt.

Il me déconseille très vivement de m’aventurer sur la rivière. Elle est fortement en crue et lui-même, qui loue des canoës, n’en a pas encore mis un seul à l’eau de toute la saison. Il est de surcroît toujours choqué par le décès de deux touristes néerlandais, noyés l’an dernier sous leur embarcation coincée dans des arbres et drossée par le courant.

Derrière son comptoir, celui que j’identifie comme le responsable du camping, peut-être même le propriétaire, est donc formel : il ne peut certes pas m’empêcher de me mettre à l’eau, mais il considère que c’est d’une extrême imprudence compte-tenu des conditions. Suicidaire, voire. Les crues successives depuis le printemps, les embâcles qu’elles ont provoqués et les boucles très sinueuses de la rivière me font en effet courir un risque disproportionné : celui de rester à mon tour sous le kayak dans un virage, bloqué sous des branches par la poussée phénoménale d’un débit de plus d’une trentaine de mètres-cubes seconde.

Crue de l'Aube, avril 2024, Longchamps sur Aujon

Dans certaines circonstances, il m’arrive d’ignorer les avertissements parfois exagérés de locaux qui ne connaissent pas mon degré d’autonomie ou de pratique, et ne veulent surtout pas qu’on puisse, rétrospectivement, leur imputer la responsabilité d’un drame. Ce qui se conçoit, au demeurant.

Mais ce qui est vrai, parfois, pour la randonnée, ne l’est pas du tout pour le kayak. Les rivières sont toujours dangereuses, même lorsqu’elles sont en apparence paisibles, et il convient toujours d’écouter les kayakistes autochtones.

Le réceptionniste s’excuse à plusieurs reprises de jouer les oiseaux de mauvais augure, mais il est formel sur le conseil qu’il me donne. Je lui confie en retour que malgré ma très vive déception (euphémisme), je vais évidemment suivre ses sages recommandations, en raison notamment d’une expérience antérieure que je garde pour moi mais qui m’a déjà utilement renseigné sur le type de risque qu’il me décrit.

Retour arrière : sur le Loing

En 2018, tandis que je descendais presque intégralement le Loing, avant Montargis, une légère déclivité a augmenté le courant : rien de bien sérieux, ludique même, grâce à quelques virages dont je ne me suis pas assez méfié.

Malgré des bases techniques anciennes, enseignées par des moniteurs de kayak quand j’étais animateur de colo, j’ai négocié l’une de ces boucles fort mal et le débit soudain concentré m’a jeté directement entre les deux troncs penchés à droite sur l’image, pile à la pointe qu’indique la flèche jaune.

Ça n’a l’air de rien sur l’image. Et pourtant : la rivière a creusé une poche entre les racines et la profondeur y est d’environ deux mètres.

Le kayak s’est coincé en travers, entre les deux troncs, et il s’est retourné sous la pression. Je me suis dégagé facilement en m’abandonnant au flux, j’ai lâché ma pagaie et je me suis halé à la cordelle pour remonter contre l’eau, d’une puissance incroyable malgré le peu de courant apparent.

Je suis parvenu ensuite à dégager mon embarcation en m’adossant au premier tronc et en poussant le kayak avec les pieds, puis j’ai gagné la petite plage au premier plan, sonné par la soudaineté et la violence de ce petit bout de rivière qui n’avait pourtant l’air de rien. Ma pagaie était empêtrée cinquante mètres plus loin, stoppée par des branches ; je l’ai récupérée à la nage, sans difficulté, puis je suis revenu m’essuyer.

Je venais de prendre là une bonne leçon en forme de raclée.

A présent

En écoutant le réceptionniste du Colombier, je me suis remémoré ma mésaventure sur le Loing.

Or, la rivière était par endroit presque à sec, très loin de la crue actuelle de l’Aube et de son débit faramineux, et les virages de surcroît beaucoup moins serrés.

J’imagine donc aisément ce que cela peut donner avec plusieurs tonnes de poussée, et si j’ai le goût de l’aventure,  je ne skie pas pour autant hors piste sur les plaques à vent et je ne cours pas en tennis sur les glaciers. Pas fou.

Je remercie l’homme de ses avertissements et je regagne la voiture où ma femme m’attend tandis que la pluie reprend.

Je ne suis pas d’une humeur très fleurie. Frustré, en colère, je râle. Ma petite promenade sur l’Aube est définitivement pliée.

– Que fait-on? Me demande Carole.

– J’en sais rien. C’est pourri. Trop dangereux. Mortel. Je l’ai super mauvaise.

– Ah? Ça ne se voit pas du tout.

– ☠️ 🧨 🕷🔪⚡️ ☔️ 🤮

Fin de partie

Selon les prévisions initiales, ma femme devait me laisser à Dienville pour rentrer par Troyes, en faisant un détour par les magasins d’usine. 

Je ne souhaite pas la priver de cette opportunité. De toute façon, je suis dépité par l’échec de mon projet et je rumine sur le siège passager, maussade.

Nous roulons donc à travers champs jusqu’à ces pièges dentés que je trouve décidément laids et vains, et auxquels ma femme heureusement échappe indemne. Et rapidement.

Puis, de là, nouvelle question : où va t’on?

Il nous faut de toute façon récupérer ma voiture à Anglure, en passant par Arcis sur Aube où là, peut-être, un embarquement restera possible. 

Nous voilà donc en route de nouveau, sous des rideaux d’eau, à travers des villages riants.

J’en profite pour consulter le site Vigicrues, histoire d’avoir une idée du débit plus haut.

Voilà qui m’éclaire.

On est encore à plus de 30m3/seconde.

Je ne me fais plus guère d’illusion, mais je tente tout de même un coup de fil à la section locale de la fédération française de canoë-kayak. Une femme décroche. Sans proscrire complètement la mise à l’eau, elle m’avertit : c’est dangereux, plein de troncs en travers, et il faut savoir manier tout un tas de termes techniques auxquels je ne comprends rien et dont je déduis que mon niveau d’amateur en solo va me mener tout droit à la catastrophe si je me lance sur la rivière. Je la remercie et raccroche, puis je dis à ma femme qu’on ne s’arrêtera pas et qu’on peut aller récupérer ma voiture, fin de l’aventure. Je sais. Ça rime avec déconfiture.

Après Arcis, au passage d’un pont, je vais jeter un oeil sur l’Aube. Mouais. Rives grasses et boueuses, inabordables, arbres en travers, courant traître, pluie… Avec en prime, venue de je ne sais où, une effroyable odeur de lisier dans l’air. 

Allez, brisons-là. Sans regret.

Nous récupérons ma voiture sur le parking où je l’ai laissée la veille, puis nous reprenons la route pour Fontainebleau, en longeant le tronçon de la Petite Seine sous un ciel lugubre d’où pleuvent des douches, tronçon que je n’ai pas descendu non plus pour cause d’intempéries, déjà. 

J’en ai soudain ras le bol des jaillissements du plateau de Langres. Je vais bâtir des projets plus au sud de la Loire, la prochaine fois.

Il paraît que le Vieux Rhône…

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Philippe Clatot
Philippe Clatot
1 année il y a

Merci pour cette passionnante non aventure Patrick!
J’adore tes observations geo, socio, ethnologiques😀
Dans une prochaine vie, si tu n’es pas champion olympique de Kayak ( c’est la mode en ce moment !) , tu pourras enseigner une Histoire bien teintée de Géographie !
Bonne Méditerranée à vous deux, mais, attention, dans le sud aussi , le niveau monte ! ( celui de la mer au moins😄)
Philippe

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