La Petite Seine en kayak29 mn de lecture

Au départ

Un projet estival réaliste : descendre la Petite Seine. C’est à dire la partie du fleuve qui part de sa source et s’écoule jusqu’à Montereau, où les eaux alimentent ensuite ce qu’on appelle la Haute Seine. 

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Je me disais : au mois de juillet, facile! Soleil, chaleur, baignade en prime, un air de vacances. Tout à mon impatience, j’avais même écrit un article prometteur que tu peux (re)lire ci-dessous.

La Petite Seine

Avant d’aller explorer en kayak la partie haute du fleuve qu’on appelle la Petite Seine, qui part depuis la source mais se navigue un peu plus bas, effectuons ensemble quelques repérages utiles.

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Hélas!

L’aventure a tourné court en raison d’une météo peu propice au kayak et aux bivouacs autarciques.

La faute à ce mois de juillet 2021 de ☠️ 🧨 🕷🔪⚡️ ☔️ 🤮!

Bon. Mais passés la frustration et les jurons de BD, il nous reste tout de même trois jours de belle découverte dont je te propose le récit illustré. Parce que la Petite Seine est incroyablement photogénique, sauvage, cristalline, et que ce serait dommage de s’en priver, même sur abandon. Allez : en route!

A la source

Comme on a pu le lire dans l’article précédemment cité, je me suis bien organisé. Tu parles : une année scolaire sans sortie! J’en ai fait des préparatifs sur le tapis du bureau… Bureau de la maison, je précise. Pas du boulot. Ne mélangeons pas les espaces – manie contemporaine.

Le jour prévu – enfin – ma femme me conduit donc sur l’autoroute jusqu’à Troyes, puis nous filons sur la Nationale 71.

Au passage des champs, je jette un oeil inquiet sur les évolutions nuageuses.

Depuis une semaine, en effet, tous les sites météo que je consulte me promettent de la pluie, de la pluie et encore de la pluie. Pas gai, comme disent les rameurs – ou mon ami Arnaud (auteur du calembour ©).

Curieusement, je les ignore. Les sites météo, pas les rameurs. Encore moins Arnaud. Bref.

Cédant à la tentation de la pensée magique, assoiffé d’évasion et de solitude, je ne peux en effet pas croire que déjà privé de traversée du Morvan au printemps pour cause de confinement, il me faudrait cette fois encore rester chez moi pour deux ou trois pauvres averses statistiquement hypothétiques. Impossible. Je n’y crois pas. Donc il ne pleuvra pas.

Et d’ailleurs, si le ciel reste bas et lourd – on aura reconnu l’influence baudelairienne – pour autant il ne pleut toujours pas tandis qu’on se traîne derrière un tracteur.

Preuve que que ça va le faire, non?

Mouais. Ou pas. 

Allez, ça ne durera pas. Restons optimiste, que diable! Cornegidouille. Samerlipompette.

Tiens, la preuve :  la pluie s’arrête tandis qu’on arrive non loin de la source. Un signe.

On circule sur une minuscule route, entre des bâtiments de ferme, et puis, dans ce bout du monde, on arrive à… Paris.

Il faudra qu’on m’explique un jour le tour de force administratif de cette curieuse annexion.

On découvre un joli parc, qu’on pourrait croire d’arrondissement, et qui sert d’écrin à un petit réseau de promenades.

On y croise d’abord un panneau qui nous apprend tout un tas de choses.

On y découvre la Seine à son origine, qu’on peut s’amuser à enjamber, pour jouer les Gulliver d’un jour.

Et puis, à un bout de la promenade, dans une grotte de style rocaille, on découvre une sculpture qui orne une fontaine d’eau translucide. C’est Sequana, la nymphe, inévitablement alanguie – comme toutes les nymphes rococo – et qui snobe le visiteur avec son profil de timbre-poste.

Je suis fasciné par la transparence de l’eau, dans le bassin. On dirait celle d’un lac de montagne. Je me demande si la Seine aura cette pureté, quelques kilomètres plus loin. 

Nous reprenons la route en sens inverse et Carole me dépose au camping de Châtillon où je monte le camp.

Puis nous allons repérer les lieux de ma possible mise à l’eau de demain.

Ici, la berge est trop haute pour descendre confortablement. 

Ma femme m’abandonne à mes recherches : elle a deux cents kilomètres qui l’attendent pour rentrer. Je poursuis seul.

D’un pont, j’aperçois une grève plus accessible. On notera que l’eau est aussi claire qu’à la source. On en boirait.

La mise à l’eau sera parfaite ici. Un point de réglé. Continuons la promenade avant de remonter au camping. Une autre rivière alimente la Seine : la Douix. 

Ses sources ne sont pas très loin. Allons-voir.

Là encore, l’eau est d’une transparence tout à fait remarquable. Au pied creusé de la falaise de calcaire, on voit un passage sous la roche. Un panneau m’apprend que cette galerie s’explore sur 18O kilomètres immergés, parfois barrés d’éboulements ; sur le parking, tout à l’heure, pendant que nous cherchions à atteindre le camping, nous avons en effet vu des plongeurs qui remballaient leur matériel. Intrigué, au retour, je suis tombé sur plusieurs vidéos : celle-ci est pas mal et donne une bonne idée de ce qu’il peut y avoir sous la falaise – et me coller des fourmis dans les palmes, mais c’est une autre histoire.

Tandis qu’une nouvelle averse répand sa pluie fine, je déploie mon parapluie et entre dans la petite ville que surplombe un vieux donjon.

L’averse passe et un timide soleil refait son apparition, lequel m’offre des contrastes photographiques intéressants, par exemple sur l’église qui jouxte le donjon.

Après m’être promené en centre-ville, je reviens sur mes pas et grimpe sur la colline par des escaliers usés qui serpentent entre les vieilles maisons.

En haut, les nuages anthracite peu à peu s’en vont et des bouts de ciel bleu apparaissent. Le soleil chauffe et m’offre une jolie vue sur les toits de Châtillon.

Je retourne au camping prendre une douche et me faire à dîner, assis sur le kayak plié dans son sac.

Puis, comme il est encore tôt et qu’une belle lumière dorée nimbe à présent le paysage, je décide de retourner flâner en ville pour une balade digestive et photographique.

Je m’offre une bière à la terrasse d’un bar, puis je remonte en profitant du panorama doré au jaune d’oeuf par le soleil couchant.

Sur quoi, affaires soigneusement repliées en cas d’averse nocturne, je me glisse dans mon sac de couchage. A demain!

Deuxième jour : Châtillon - Courteron

Après une nuit de moyenne qualité – j’ai eu froid toute la nuit, le thermomètre passant sous la barre des dix degrés, et j’ai mal dormi par tranches successives d’une heure ou deux – je petit-déjeune et plie le camp, puis je pars à pied en portant mes 25 kilos jusqu’à l’endroit repéré la veille.

Je gonfle le kayak au soleil, dans l’herbe, puis, après un petit passage d’orties en maillot de bain – ça me manquait depuis le Loing – j’embarque.

Il est dix heures, et je file enfin sur la Petite Seine!

Le léger courant est très agréable. Les pluies discontinues depuis juin, certes pénibles, ont tout de même eu l’avantage de rendre le niveau d’eau très suffisant. C’est de bon augure.

Je passe sous un vieux pont, où un petit seuil naturel fait un mini déversoir.

L’ayant surfé sans encombre, je me  retourne pour le photographier, et je trouve alors que le décor a pris des allures un brin post apocalyptiques. Mais bon, tout va bien, aucun zombie en vue. Poursuivons.

Filant sur le courant léger, je profite de l’ambiance arborée et du chant des oiseaux. Puis le flux ralentit, l’eau se fait miroir : on devrait arriver à un barrage.

Tiens : qu’est-ce que je disais.

Je débarque facilement sur la bordure de béton et inspecte les lieux pour trouver un passage. Il y a plusieurs déversoirs, mais ils sont trop hauts pour s’y risquer avec le canoë, d’autant que celui qui me semble le moins dangereux est hérissé à son arrivée, 1m50 plus bas, d’un tronc échoué qui me propose un accueil en forme de pal inquiétant.

Une petite passerelle à ma droite indique une possibilité de contournement, mais je préfère ici descendre le kayak à la corde. En bas, une marche faiblement immergée me permettra de rembarquer aisément.

De nouveau sur l’eau, je me laisse filer dans le courant et j’en profite pour aller voir les déversoirs de plus près, qui m’aspirent dans leur rappel et rendent la photo suivante un peu compliquée à prendre.

Plus loin, après le passage d’un autre pont, je profite du calme ambiant et des petites déclivités qui rendent le pagayage aisé et agréable.

A la faveur d’une plage de gravier, je m’offre une pause méditative.

La qualité de l’eau est incroyable. Sa limpidité est telle que j’ai l’impression d’observer une rivière – un fleuve en l’occurence – qui vient d’un autre temps. Celui d’avant la Révolution industrielle et ses pollutions lourdes.

Plus loin, j’entre dans une zone de champs bordés d’arbres. 

Je croise – sans pouvoir les prendre en photo avec mon téléphone – des familles de canards qui s’enfuient à mon arrivée, un ragondin qui traverse en ondulant comme une loutre devant moi et s’en va se planquer dans des racines de saule, un héron cendré que je dérange et qui décolle…

Hormis le clapotis de l’eau et le chant des oiseaux : aucun bruit humain. Pas même d’avion dans le ciel. Bonheur.

Puis de nouveau le courant ralentit, la Seine s’élargit. Je passe en m’allongeant dans le canoë sous un pont très bas…

Et je parviens en vue d’un nouveau barrage. Le spectacle me fait penser aux toiles d’un peintre paysagiste originaire de Nemours, Ernest Gaston Marché (1864-1932) dont j’aime beaucoup les scènes en bord de rivière, le Loing notamment. Mais je m’égare. La barrage. Qu’en est-il?

Et bien, a priori infranchissable. Zut.

Je débarque et vais voir après les vannes s’il existe un moyen de passer. D’évidence, non. Je pourrais descendre le kayak à la corde, mais je n’aurais ensuite aucun moyen de le rejoindre, sinon en sautant – risqué – ou en désescaladant le mur, mains en appui sur la végétation épineuse et ses échardes – bof. Allons voir plus loin.

Au pied d’une passerelle qui rejoint la route, j’entrevois une possibilité. Un petit bief envahi de nénuphars communique avec le bassin. 

Je descends le kayak dans la végétation, profitant du passage qu’il me crée pour éviter les orties de la berge…

Puis j’embarque pour un bref instant, avant de mettre les pieds dans l’eau un peu plus loin pour franchir un court seuil de roches affleurantes.

Je continue ensuite ma route aquatique, profitant du courant et des petits rapides qui rendent la navigation vraiment très agréable.

Un papa et sa fille de quatre ou cinq ans, du haut d’un pont, me font des coucous souriants auxquels je réponds bien volontiers.

Puis, après un énième petit seuil, j’avise une nouvelle plage et j’en profite pour faire une pause coupe-faim.

Quand je repars, le ciel se voile de nouveau. La lumière se fait plus atone et j’aborde une grosse exploitation agricole, imposante comme un château au bord du cours d’eau.

Nouveau barrage, ensuite. Au franchissement douteux. Pas assez d’eau pour passer directement : je risque de me planter sur les roches en contrebas.

La fin de la retenue est barrée par une petite passerelle aux planches usées. De l’autre côté, une aire de gazon me paraît propice au rembarquement. Allons-y.

Peu après ce barrage, à l’entrée de la commune d’Etrochey, je tombe sur un nouvel obstacle qui me scandalise. Je n’en crois pas mes yeux.

Au bout de la flèche jaune…

Sous une vieille passerelle d’acier rouillé, quelqu’un a tendu une double rangée de barbelés!

🦨  ☠️ 💥🔪🗽🤬!

Un peu de courant, des barbelés, un kayak gonflable : tu vois le souci?

J’ai déjà lu sur plusieurs forums spécialisés que cette pratique est hélas fréquente sur bien des rivières françaises : des propriétaires, jaloux de leur petite parcelle, barrent ainsi les rivières dont ils s’approprient le passage.

Outre que c’est dangereusement irresponsable, c’est de plus totalement illégal.

Au retour, j’écrirai au maire de cette commune, qui devra faire le nécessaire pour que sautent ces barbelés dégueulasses. Scandale!

Bien. Mais pour l’heure, ils sont toujours là. Comment fait-on?

Je range le téléphone-appareil photo et m’approche prudemment, en rétropagayage. Heureusement, le courant est infime et ne risque donc pas de me drosser sur les pointes – relativement récentes puisque pas encore rouillées.

Je me place perpendiculairement au montant métallique de la passerelle, la main gauche tenant le fil barbelé entre les picots, puis j’avise un possible passage, vers la berge de droite. Là, le barbelé inférieur se redresse : en me couchant dans le kayak, et en soulevant le fil de fer d’une main sans m’écorcher, je devrais passer. 

Et je passe et le courant me happe. Ouf. Soulagé, mais encore outré par ce que je viens de rencontrer, je longe à présent des maisons dont les murs de clôture plongent à même l’eau, sans respecter la servitude de berge obligatoire. Si c’est cette petite communauté qui s’est organisée pour barrer la rivière, je leur souhaite une bonne crue bien dévastatrice.

Franchissant un vieux pont, je passe à autre chose.

Les rives bordées d’arbres sont odoriférantes de végétation. L’eau ne sent pas du tout la vase. Elle est au contraire vive et claire. J’y aperçois des truites!

Puis j’entre dans une succession de méandres bordés de champs où paissent des troupeaux.

Pieds dans l’eau ou en hauteur, circonspectes, les vaches me regardent passer.

On discute un peu. Du moins, surtout moi. Je ne dois pas mettre l’accent tonique au bon endroit sur le meuh parce que je n’obtiens pas beaucoup de réponses.

Cela dit, heureusement qu’il y a les vaches, même muettes, parce que les quelques kilomètres à travers champs finissent par être monotones.

Quoique pittoresques.

Où l’on retrouve l’influence d’Ernest Marché déjà mentionné plus haut.

J’arrive sur un nouveau petit barrage, dont j’évalue la possibilité d’un franchissement direct et qui s’y prête en effet, de l’autre côté de cet amoncellent de débris de branches.

Puis des vaches, encore, qui me suivent de leurs gros yeux curieux.

Au bout d’un moment, je retrouve le courant et les mini déversoirs franchis sans encombre, puis les berges se resserrent et j’entre dans un tronçon à l’ambiance guyanaise.

Je ne parviens pas toujours à éviter les arbres, même en me penchant en avant. Je ramasse alors des insectes, des feuilles, des fruits secs comme du bois, des brindilles et des petites branches…

Le cours d’eau s’élargit de nouveau, mais pour révéler d’autres obstacles en forme d’arbres déracinés.

Parfois je peux slalomer facilement…

D’autres fois – une seule au vrai – c’est à ce point inextricable que je me hâle parmi les branches en évoluant comme je peux dans leur labyrinthe. La galère. Mais enfin : ça passe.

Après un nouveau de temps de navigation en eaux tranquilles, j’entends le grondement caractéristique d’un nouveau déversoir qui semble pour partie passer sous une passerelle.

A droite, des vannes infranchissables. A gauche, ça semble pas mal. Le grondement est assez fort, je m’approche donc de la digue pour voir à quoi ça ressemble. Ok. Rien de méchant. Trois seuils et du bouillon. On va rire.

Sauf qu’en m’apprêtant à plonger, je m’aperçois – trop tard – qu’un tronc charrié par le courant est bloqué au milieu. Damned!

Et là, je commets deux belles erreurs de débutant : premièrement, au lieu de me fier à l’eau et de laisser le courant me porter, je pagaie pour éviter l’obstacle, ce qui me précipite évidemment droit dessus ; deux, je me retrouve coincé perpendiculairement au courant, très fort, et plutôt que de me dégager à la pagaie, je m’appuie sur le seuil en arrière. Résultat immédiat : le kayak se retourne illico et moi avec, coincé dessous. Coup de chance, j’ai pied. Je soulève mon embarcation pour la remettre dans le sens de l’eau, comme je peux, et la corde dans une main, la pagaie dans l’autre que je n’ai pas lâchée, je m’abandonne à la rivière qui nous emmène dix mètres plus loin, au calme enfin retrouvé.

Je nage jusqu’à la rive en tirant le fourbi puis je reprends pied et tire le canoë contre un muret, au bas des vannes. J’ôte mon sweat et mon tee-shirt, trempés. Il fait froid. J’ai perdu ma nouvelle casquette – encore un sacrifice à visière sur l’autel des Fantaisies Buissonnières! cf un tour en Oisan – et ma gourde, que je n’avais pas attachée, flotte entre deux eaux, captive du courant de rappel. Ma casquette, elle, demeure invisible.

Je peste contre cette perte – indispensable s’il pleut – mais me console en constatant en revanche que j’avais bien fait d’attacher mes lunettes avec un cordon : sans quoi, ciao la vision de loin. Les deux sacs étanches, eux, solidement arrimés, n’ont pas bougé.

Séché – mais vexé, je l’avoue – je récupère ma gourde au passage et repars pour, peu de temps après, rencontrer un nouveau déversoir, à Mussy sur Seine. Le saut semble un peu haut mais tant pis : tous les cavaliers le savent, après une chute sans gravité, il faut se remettre en selle tout de suite. Allez hop!

Et ça fonctionne, au plus à gauche – c’est à dire à droite hors champ sur l’image. En m’abandonnant cette fois au mouvement de l’eau sans chercher à lutter contre. J’embarque pas mal de flotte, évidemment, mais j’ai mis mon tee-shirt en Néoprène et mon maillot de bain est encore détrempé. Pas de souci, donc. Et puis mon kayak est auto-videur – ce qui signifie qu’il évacue tout seul l’eau embarquée, même par seaux.

Sur une île, je photographie les ruines de ce vieux moulin, dans une ambiance picturale qui me fait songer aux peintres pré-impressionistes. Marché en tête, encore lui.

Le soleil revient un plus loin. A la sortie de Mussy, j’aperçois un banc depuis l’eau. Je stoppe à contre-courant et j’accoste. Là, je profite du soleil revenu pour faire sécher mes affaires et manger un bout, inspecter le contenu des sacs étanches et, accessoirement, me faire piquer par un taon vorace qui me mord à travers le Néoprène et que je remercie d’une vigoureuse claque suivie d’une finition à la sandale.

Grignoter me fait du bien. J’avais faim. Il n’est pas encore tard – dix-sept heures, à peine – mais ça fait quand même sept heures que je pagaie et je commence à ressentir la fatigue.

Et puis je me demande aussi où je vais bien pouvoir dormir. Pas ici, en tout cas.

Reprenons notre descente. 

Un nouveau grondement d’eau m’avertit d’un prochain barrage. Comme à mon habitude, je me range du côté du muret qui longe les vannes pour voir si la descente directe est jouable. Elle l’est. A priori. Ça bouillonne un peu, c’est un peu haut, mais allons-y quand même. 

Et ça passe! Trempé, certes, mais toujours assis dans le kayak à l’arrivée. Ludique!

Le soleil semble à présent vouloir s’installer. Ses rayons jouent à travers les ramures des arbres en rais dorés qui viennent ricocher sur les nénuphars jaunes.

Sur quoi j’arrive à Plaine-st-Lange, dont la sortie est très problématique. Je passe d’abord à gauche d’une île proprette, fleurie, au gazon tondu, dont j’ignore s’il s’agit d’un parc ou d’une propriété privée. Tout un réseau de vannes ceinture un bassin à demi à sec.

Au bout, impossible de passer : un barrage insurmontable interdit l’accès à la suite de l’eau. Je débarque tout de même dans la vase, en longeant le mur d’une propriété, mais ce mur bute lui-même sur un autre. Demi-tour obligatoire.

En contournant de nouveau l’île, j’aperçois des bâtiments industriels.

Au bout, nouveau constat implacable : ça ne passe pas. 

Je désactive le mode avion de mon téléphone et retrouve le récit de Michel et Jacques, les deux kayakistes dont j’ai mentionné l’expérience dans mon article préparatoire.

Je reconnais l’usine hydroélectrique qui me fait face. Mes prédécesseurs sont passés sur la gauche. Accostons sur l’herbe et allons-voir.

Je descends le canoë à la corde, puis je passe sur les blocs de calcaire qui me font ensuite une marche parfaite pour rembarquer.

Merci du tuyau, les gars!

Un peu plus loin, je longe un lieu-dit impressionnant, La Gloire-Dieu, une ancienne ferme fortifiée qui intègre un monastère du douzième siècle – et dont je découvrirai lors de la rédaction de cet article, c’est à dire plus tard, que c’est aussi une chambre d’hôte.

Pour l’instant, je l’ignore d’autant plus que je n’en aperçois que le monastère du douzième siècle et que je suis en quête d’un lieu de bivouac, pas d’une retraite spirituelle.

Que je ne trouve pas. Le lieu de bivouac, pas la retraite. Bref. Les rives sont hautes, escarpées, ce que me confirment les courbes de niveaux sur mon application cartographique.

Je poursuis donc au fil du courant, et je finis par arriver à Courteron.

Jolie vue sur le village en cul-de-sac.

Je vais jusqu’au bout et je débarque sur un quai propret. Je remonte la ruelle à pieds puis je reviens sur mes pas. D’évidence, ma route ne passera pas par ici : à ma gauche, une autre centrale m’interdit tout accès.

Je reprends le kayak et remonte le courant jusqu’à un barrage que j’ai aperçu en arrivant, hérissé de végétation touffue.

Là encore, comme tant de fois dans la journée, je prends pied sur la margelle de béton pour inspecter la possibilité d’un franchissement. Il n’y en a qu’un : haut et bouillonnant, mais sans cochonnerie dangereuse à la réception. Allez, ça se tente.

Je me lance et plouf, je ne dessale pas mais je suis bien trempé.

L’endroit est magnifique. Je reconnais les lieux pour les avoir vus parmi les photos de Michel et Jacques.

© Michel S, Jacques S, 2014

Depuis leur passage,  il y a sept ans, la végétation a énormément poussé et masque désormais la plupart des cascades, sauf celle de gauche sur la photo, par laquelle je suis arrivé.

Je contourne ensuite un tronc couché en travers du cours d’eau puis j’aperçois une plage minuscule, que j’aborde.

Je regarde ma montre : 18h45. Un coup d’oeil également sur la carte  me prouve que personne ne viendra me déranger ici. Je suis au bord d’une île, entouré d’eau, et l’accès à cette partie, même en kayak, est assez rock n’roll.

J’ai donc trouvé mon bivouac (sommet gauche du triangle rouge sur la carte).

Je monte  la tente – le plantage des sardines dans le sable est un peu délicat – je me sèche, improvise un étendage, enfile des vêtements secs et me fait à dîner : macaronis aux trois fromages. Miam miam – et tête de l’auteur en ravi de la crèche pour conclure cette belle journée.

Troisième jour : Courteron - Bar sur Seine

Fauché par la fatigue, et malgré le bruit de la cascade, je m’endors tandis qu’il fait encore jour. Mais en pleine nuit, de nouveau comme la veille, je suis réveillé par le froid humide. Je dors pourtant avec pantalon, sweat chaud et chaussettes, et il me semble de plus que la température est moins basse qu’hier. Mais rien à faire, je frissonne dans mon duvet trop léger. J’enfile mon coupe-vent, qui me réchauffe – j’aurais dû le faire avant – et me rendors jusqu’à 4h30. Là, j’attends un peu histoire de voir si le sommeil va revenir mais rien à faire, ma nuit est finie. Sur mon téléphone, je consulte la météo : averses à partir de 7 heures.

Il est cinq heures. Optimisons.

Je sors dans l’aube frisquette. Ma respiration fume comme en plein hiver.

Camp démonté et partiellement remballé, je déjeune ensuite d’un muesli de cosmonaute dont la chaleur me fait du bien. Un oeil sur les formations nuageuses, pourtant peu inquiétantes. Optimistes voire.

Encore une fois, je convoque la pensée magique : je ne veux pas qu’il pleuve, il ne pleuvra donc pas. Et jusqu’à six heures et demies, j’y crois. Du moins… je crois que j’y crois. Ce qui revient à ne pas y croire, fatalement. Je sais, c’est un peu confus. J’ai mal dormi.

Et à sept heures pile, horaire prévu par mon application météo à la fois favorite et détestée, parce que fiable  – Yr, conseillée jadis par une voisine de camping à Stockholm – la surface de l’eau se couvre d’ondes circulaires sans ambiguïté.

Il pleut. Ah. 

Mais bon. Tout est remballé. La pluie reste raisonnable, le courant porte le kayak sans trop d’effort… Allez. Hein?

Sauf que l’averse gagne en intensité. 

Je m’abrite un moment sous un vieux hangar à bateaux désaffecté, qui borde le fleuve. Je regarde la pluie clapoter à la surface de l’eau. Bon. Et donc? Je ne peux pas rester là toute la journée. 

Inconvénient corollaire de la pluie, je répugne à ouvrir ma sacoche étanche, dans laquelle je place le téléphone appareil photo. Je prends donc moins de clichés qu’hier. A moins que le coeur n’y soit déjà plus? Ah non! Ne pas céder à la grisaille ambiante. En route, poursuivons notre chemin. Et le premier qui ajoute “de croix” sort de la salle.

Je repars donc, en tentant de profiter de l’abri relatif des ramures des charmes et des hêtres plantés sur les rives.

Après quelques temps, j’arrive à mon premier barrage du matin.

Impossible à passer directement : pas assez d’eau.

J’avise donc un angle à droite, où je peux facilement descendre mon embarcation à la main.

Et puis… Fatigue? Manque de vigilance? Je calcule mal mon mouvement au moment de rembarquer et plop : retournement du kayak et de son pilote. Là, à gauche de la branche sur la photo. Bouillon intégral, tête incluse.

D’ordinaire, je m’entends plutôt bien avec moi-même. Mais là, pour le coup, je me fais une scène : faut-il être con, mais con à un point, ah vraiment con, etc.

Je suis désormais trempé et mes haut de rechange n’ont pas séché depuis hier ; je suis donc condamné à naviguer en vêtements mouillés, tandis que la pluie persiste et que la température de l’air plafonne à dix-sept degrés – la même que celle de l’eau. Avantage : quand on plonge, on n’est pas spécialement surpris. 

Je reprends le courant en pestant et en claquant des dents, me réchauffant progressivement en pagayant – regrettant de surcroît la perte de ma casquette qui m’aurait utilement protégé les lunettes. J’essaie de sourire, mais franchement, bof.

Cela étant, et malgré des conditions peu propices aux”loisirs nautiques”, la navigation sur la Seine reste vraiment très agréable. Par beau temps, ça doit être vraiment chouette : il y a pas mal de courant, alimenté par tout un tas de sources que je vois affluer d’un peu partout en petits rapides qui caracolent de droite et de gauche, dans une ambiance à la fois forestière et aquatique très plaisante.

Il y a bien quelques obstacles, de temps à autres, sinon ce serait trop simple… 

… mais à part ça, le kayak file sans trop d’effort jusqu’à l’entrée de Neuville sur Seine, où le temps gris rend le décor vaguement sinistre.

Après le passage du pont, la Seine se divise en deux bras. Je ne sens pas trop celui de gauche : il m’a tout l’air d’aller vers un ancien moulin – donc un danger possible – mais celui de droite est interdit par un barrage. Va donc pour la gauche, sourcils froncés, jusqu’à ce qu’à ma droite, j’aperçoive un déversoir. Je m’y précipite à coup de pagaie car je préfère passer par là plutôt que de poursuivre vers quelque machine infernale broyeuse de kayak.

Le saut de ce seuil naturel est marrant et j’embarque quelques litres d’eau à l’arrivée. M’en fous. Déjà trempé. Au moins, je m’amuse.

En poursuivant ma route, j’aperçois la sortie de l’autre bras : pas de roue de moulin mais deux vannes à demi-ouvertes, où le courant m’aurait précipité et coincé. J’ai bien fait de m’être méfié.

La pluie perd en force, tandis que je pagaie au fil du courant. Il ne reste qu’une espèce de fin crachin. Je n’ai plus vraiment froid au haut du corps et je ne grelotte plus, mais mes jambes sont hérissées de chair de poule. 

Après un autre déversoir, plus haut que le précédent, mais bien négocié…

Je m’arrête pour une halte.

L’endroit n’est pas top. C’est sans doute davantage un lieu de ramassage de canoës de location, plutôt qu’une aire de repos.

Je regarde la carte. Je ne suis plus très loin de Bar sur Seine. Continuer? S’arrêter? Il y a un camping à l’entrée, mais l’idée de planter la tente sous la pluie et de prendre une douche tiède ne me séduit pas trop. Et puis l’impossibilité d’y faire sécher mes affaires est rédhibitoire. Une rapide recherche en ligne me permet de trouver un hôtel, non loin de la Seine, en plein centre-ville : je songe donc que je pourrais utilement y faire étape et profiter d’une nuit douillette dans des draps secs… Réfléchissons : je devrais y être vers 10 heures et demies. Le temps de remballer le matériel, il sera 11 heures. Trop tôt? Bah! Si l’hôtel ne peut pas m’accueillir de suite, j’attendrais dans un bar. A Bar.

Bon. 

Je ne me suis arrêté que cinq minutes mais je grelotte de nouveau, refroidi. Allez : je dois me remettre en mouvement.

Après un passage sur une Seine élargie, je parviens en vue d’un énième barrage, que je suis obligé de franchir à la corde.

En rembarquant, je fais attention à ne pas commettre la même erreur qu’au petit matin, c’est à dire à retourner le kayak avec moi dedans. Je n’ai pas le sens du comique de répétition, aujourd’hui.

Puis je poursuis sur la Seine, plus large qu’auparavant, tantôt constituée de méandres ponctués de plages de graviers, dans un paysage de collines boisées, tantôt bordée de propriétés et de grands arbres trempés par la pluie – laquelle revient en force. Lorsque j’arrive à Bar sur Seine, l’averse redouble d’intensité. Je butte contre un barrage que je longe, puis je fais demi-tour dans un cul de sac barré par une usine.

Face au barrage, à ma droite, se trouve un joli parc engazonné, dont l’accès est défendu par des grilles basses. Impossible d’y prendre pied. Ce n’est pas prévu pour empêcher les kayakistes d’apponter, mais plutôt pour éviter que les citadins distraits ne tombent à l’eau… 

En parlant de tomber à l’eau, tiens, mon projet en prend un coup.

Mes lunettes sont trempées, à l’image du reste. J’ai froid, en dépit du mouvement. Bref : j’en ai marre. Et pas qu’un peu. J’avise une ouverture qui donne sur un petit terrain de hand-ball goudronné. Je range le canoë le long de la berge…

Puis je tire le fourbi sur les graviers et je vais m’abriter, relativement, sous le gros chêne d’un jardin voisin, dont les branches dépassent du grillage.

Nouvel égoportrait, pour garder le souvenir ému de ces minutes de bonheur…

Puis je bricole une mini-tente de fortune en coinçant mon parapluie sur le haut de la grille et en le faisant tenir avec la pagaie. Après quoi, je me déshabille, sous le regard circonspect d’employés municipaux qui fument non loin, auprès de leur camion.

Ah : j’oubliais une précision d’importance. J’ai moi-même arrêté de fumer, après quarante ans de tabagie régulière : et j’ai arrêté samedi. Evidemment, dans ces circonstances, la cigarette ne me manque pas du tout du tout du tout du tout… Bref.

Ensuite, kayak dégonflé et replié, vêtements de la nuit secs enfilés, lunettes essuyées, je réfléchis en consultant la météo. Je me cale sur Troyes, ville à mi-chemin de mon parcours.

Le verdict est sans appel.

Une vraie catastrophe pour les quatre jours à venir.

Que faire?

D’un côté, l’orgueil. Ne pas renoncer. De l’autre, la sagesse : tout ce que je vais réussir à faire, outre que je n’en profiterai pas, c’est attraper une bonne bronchite. Or, j’ai besoin de mes bronches, dans dix jours, pour aller plonger dans les grottes mexicaines.

Dilemme.

Allez : tranchons. J’appelle les secours – c’est à dire Carole, heureusement compréhensive et disponible – puis je file attendre dans un bar qu’elle vienne me chercher.

En buvant coup sur coup deux chocolats chauds, je me console en me disant que je reviendrai terminer ce périple, un autre été moins gâché par le temps, et là, va t’en savoir pourquoi, me traverse alors l’une des rares perles d’élèves que j’ai retenues de mes années de correction de copie. C’était une rédaction de troisième, avec dialogues, que le jeune auteur avait conclue par ces mots définitifs :

“Je reviendra, disa t’il, et il se passera pire”.

Voilà.

Appendice : tu peux lire ci-dessous le courrier que j’ai envoyé dès mon retour au Maire d’Etrochey-les-Barbelés.

2 réponses sur “La Petite Seine en kayak”

  1. Bravo pour ce récit illustré plein d’humour, cher Patrick! On en redemande!…
    (L’élève cité en final devait être très fier de sa grande maîtrise des temps verbaux!!!)

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