GR 54 – ou le tour de l’Oisan et des Ecrins

Avant-dire

Retour arrière, juillet 2017 :  je dors dans la montagne hors réseau depuis trois jours. Peinard.

Au refuge de Vallonpierre, où j’arrive vers midi, le gardien m’annonce un orage à venir en fin d’après midi. Et en effet, déjà le ciel vire à l’anthracite menaçant. Pas bon. Je songe donc que plutôt que de bivouaquer sous la grêle, je ferais bien mieux d’atteindre la Chapelle en Valgaudemar pour y dormir à l’hôtel. J’allonge le pas et je parviens au village pile à temps. Ouf, sauvé. Là, je constate que j’ai retrouvé l’usage du téléphone. J’appelle illico ma femme pour lui dire que je suis encore en un seul morceau. En échange de cette bonne nouvelle, elle m’annonce à son tour qu’en parlant de morceau, elle va s’en faire enlever un dans deux jours. Au bloc opératoire et en urgence. Elle ne pouvait pas me le dire avant, j’étais injoignable. Diable. Je rentre évidemment dare-dare à Fontainebleau.

Me restait un goût d’inachevé, depuis. Et puis la crise virale de fin d’hiver a fait le reste : même si, pour des raisons professionnelles, je n’ai pas été confiné, j’ai tout de même passé le printemps focalisé sur les Ecrins, histoire de penser à autre chose.

Sitôt le bureau fermé, j’ai donc sauté dans ma voiture et foncé aux Deux Alpes, retrouver d’une part mes amis de longue date qui tiennent le très recommandable restaurant le Grain de Sel

Covid compatible. Lesquels amis m’ont gentiment prêté un appartement avec vue sur le glacier de la Muzelle, au pied duquel je dormirai dans quinze jours, pour ma dernière étape.

Aujourd’hui, outre la rédaction de cet article, préparation du fourbi…

J’ai pas mal gagné en poids depuis 2017 : mon sac pèse 5 kilos et demi, auxquels il convient de rajouter un litre d’eau et un kilo et demi d’en cas (2 saucissons, cacahuètes grillées, fruits secs et cake au fruit). J’ai notamment remplacé ma tente, que l’on voit au début de cet article, par un modèle ultra léger (430 grammes!) des étonnants américains de Zpacks.

Je pars demain, directement à pieds de la station par des chemins que je connais bien pour les avoir autrefois parcouru en courant, gavé de globules rouges.

Compte-tenu de l’absence de réseau par endroit, je ne publierai pas en feuilleton. Je rédigerai l’article complet au retour. Mais vous pourrez toutefois suivre quelques posts sur la page Facebook des Fantaisies buissonnières.

Et vous aurez un aperçu du parcours en cliquant ici.

A bientôt!

GR54 : le récit intégral

Me voici donc de retour après la boucle, le bas du corps un peu malmené par ces dix jours d’aventure sportive mais impatient de vous en faire partager la fière épopée.

Pensez donc : 180 kilomètres, 13000 mètres de dénivelé positif, au moins autant de dénivelé négatif et plus de vingt-cinq cols passés à souvent plus de deux mille mètres d’altitude. De la gRande Randonnée, en somme, avec plein de R majuscules qui roulent comme les cailloux sous les semelles.

Je vous raconte?

NB : l’article est aussi long que l’aventure fut riche. Vous pouvez bien entendu le parcourir en entier ou bien le découper, comme moi, en 10 étapes, à votre convenance. Bonne lecture!

Première étape

11 juillet. Les Deux Alpes – le refuge des Clôts.

Dans l’article précédent, la veille du départ, on se souvient que j’avais pris depuis mon balcon une jolie photo ensoleillée de la Muzelle. Je vous la remets ici pour mémoire.

Et bien le lendemain, l’ambiance a viré au gris : purée de pois.

En quittant la station, si ce n’était le saugrenu “kangourou club”, on se croirait presque dans un faubourg du Londres victorien.

A défaut de Holmes, ou de Jack the Ripper, mon ami Patrice m’accompagne sur ces chemins où nous courions jadis pour nous charger en EPO naturel d’avant marathon.

En hauteur, jolie vue sur la station.

Dans les sous-bois, l’ambiance est tropicale à cause de la brume et du taux d’humidité.

Les lys martagon sont de sortie : ils me font penser à des turbans de calife de mille et une nuits. Non?

A Bons, au bord de la route, Patrice me quitte. Il s’est déjà mis un peu en retard. Coup de chance, un motard de ses connaissances s’arrête à sa hauteur et le prend en croupe pour une remontée rapide. Sans casque, à la diable.

Je poursuis donc seul en empruntant la route.

Puis je retrouve le GR en hauteur du lac du Chambon. Ambiance toujours exotique, j’ai l’impression d’être à Sumatra.

Je passe sur le barrage du lac.

Puis je grimpe – et rude est la pente, déjà – vers le petit village de Mizoen, où je m’octroie une pause bienvenue.

Feue ma casquette, sur la photo. Je ne l’ai plus. Snif. Je vous en reparle à la fin.

Bref, ragaillardi par le soda un rien sucré, je traverse le village tout en montée.

J’en sors par un petit chemin qui sent bon la crotte de mouton tiède.

Et je continue dans le jour encore blanc.

Sur quoi, je retrouve assez vite mes chemins préférés, en balcon au dessus du Chambon. Un rien scabreux. Andins voire.

Avec une timide apparition du soleil.

Et à peine deux heures plus tard, me voici déjà rendu à mon terminus du jour : au pied de la fontaine pétrifiante où les cascadent débordent d’une concrétion de tuf : le refuge des Clôts.

Il n’est que quatorze heures. Je réserve mon repas du soir auprès du gardien qui m’autorise à prendre une douche – avec les consignes sanitaires liées au COVID, elles sont en principe fermées mais il est tôt et je suis seul, alors… – et je vais ensuite me rafraîchir les pieds dans le torrent qui coule directement de la cascade. J’en profite évidemment pour immortaliser mon air autosatisfait.

Puis je reviens au refuge disputer avec les enfants du gardien une partie de quilles exotiques – le mölkki – dont je présume d’abord l’origine obscurément afghane – peuple montagnard s’il en est – mais dont je découvrirai plus tard, à la faveur d’une rapide recherche, qu’il est en fait finlandais et que même Decathlon s’est mis à en vendre. L’exotisme, décidément, n’est plus ce qu’il était.

L’après-midi passe gentiment, les randonneurs arrivent en fin de journée. Le repas est copieux et bon – passée la soupe traditionnelle, le gratin de Crozets ne fait pas un pli – puis je salue la compagnie et grimpe sur les replats, au-dessus du refuge, pour installer mon bivouac dans les teintes cuivrées du soir.

Je monte ma Plexamid flambant neuve, que je suis impatient de tester.

Je laisse un rabat ouvert, pour voir depuis ma couchette les montagnes s’éteindre l’une après l’autre.

Des nuées de moustiques se collent à la moustiquaire ; je les nargue en ricanant. Puis je m’endors.

Et me réveille une première fois. J’ai trop chaud dans mon duvet : une étuve. Je l’ouvre pour faire rentrer de l’air frais – en réalité un coulis froid et humide. J’en profite pour chausser mes lunettes d’abord couvertes de buée pour admirer les étoiles. Ciel nocturne prodigieux de constellations! Je me rendors.

Me réveille encore. Le cuben – le matériau high-tech – de la toile de tente est transparent et c’est la lueur de la lune presque pleine, à ma tête, qui m’a cette fois tiré du sommeil. J’ai cru qu’il faisait déjà jour. Je sombre de nouveau.

Nouveau réveil vers 2 heures. L’intérieur est ruisselant de condensation – l’inconvénient notoire des tentes monoparoi – et le haut de mon sac de couchage, sous mon nez, est trempé. La condensation ne goutte pas sur moi cela dit. La tente est très bien conçue et l’humidité, lorsqu’elle coule, s’évacue par des sortes de gouttières en moustiquaire tout autour du tapis de sol remonté en cuvette. Je présume que c’est le contraste entre ma propre respiration et le froid nocturne qui a détrempé le sac. Je repars pour deux heures de mauvais sommeil.

Enième ouverture des paupières à 4 heures. Mon matelas a glissé, mon sac aussi, et le bout de mon duvet est collé à la paroi trempée. Je me tortille en pestant, me rendors une dernière fois pour, à six heures, les yeux grands ouverts quoique légèrement brûlants, décider en maugréant qu’il est temps de sortir et de repartir.

Au vrai, je suis vaguement contrarié par cette première nuit dans ma nouvelle tente et j’en viens à regretter l’ancienne, qui pesait tout de même un kilo de plus mais s’avérait – dans mon souvenir – beaucoup plus confortable. Ballot. On verra toutefois plus tard que ces regrets ne dureront pas.

Deuxième étape

12 juillet. Refuge des Clôts – La Grave

Au sortir de la tente – il fait frisquet et j’ai le nez qui coule tout seul – je profite  de la belle lumière aurorale.

Le soleil s’infiltre entre les montagnes et inonde la vallée. Je souris. Allez : je suis bien là où je voulais être depuis trois mois et la vue vaut largement l’inconfort de la nuit.

Je plie le camp et passe au refuge régler mon repas et remplir ma gourde. Dans la salle commune, les autres randonneurs, hirsutes et mal réveillés, en sont au petit-déjeuner. De mon côté, j’ai grignoté deux biscuits et bu de l’eau, je prendrai donc un café plus tard. Pour l’heure, je veux monter à la fraîche les 500 mètres très raides qui m’attendent.

Je monte donc. Le souffle court, les mollets en feu. Ma condition physique est épouvantable. Pas d’entraînement et trop de sédentarité cette année. Tant pis. J’appuie sur mes bâtons en grognant. Compensation : je suis seul à jouir de la vue.

Je passe au-dessus de la fontaine pétrifiante, dans un réseau de ruisseaux qui caracolent de partout.

La pente herbeuse donne une idée de l’inclinaison de la montée. Franchement? J’en bave. A chaque lacet, découvrant devant moi la pente encore plus raide que la précédente, déjà bien ardue, il m’arrive même de lâcher un ou deux gros mots. Dans un râle.

Je mets presque trois heures pour avaler ces cinq-cents mètres – dans quelques jours, certes, j’en monterai le double dans le même temps, mais en souffrant tout autant, cela dit. Quoiqu’on fasse, à moins d’aller crapahuter sur Mars, on la sent toujours peser la gravité terrestre…

A 10h30, je parviens à un refuge au pieds du plateau d’Emparis. Un café et de la tarte aux myrtilles? Tu parles! Une bière et une assiette charcuterie-fromage, oui. Non mais.

L’horaire m’ennuie un peu. J’avais en effet prévu de bivouaquer sur le plateau, face aux glaciers, comme il y a trois ans, mais je vais être rendu là-haut pour midi. Comme il y a du réseau, j’effectue une rapide recherche en quête d’un hôtel à la Grave. J’en trouve un, appelle : ils ont une petite chambre de libre. L’Edelweiss. Un lit une place? M’en fous. C’est parfait. Une douche chaude et un couchage confortable rattraperont utilement ma nuit en pointillé.

Je repars donc, ragaillardi et m’envoie la nouvelle montée très raide vers le Lac Noir. J’avais oublié à quel point ça grimpait si fort. Et du monde! Finie la solitude. La proximité des parkings me vaut l’envahissement des hordes quechua. Je n’ai rien contre elles, sinon cette vilaine manie qu’elles ont de beugler à tout de bout de champ.

Aucun regret non plus quant au bivouac au lac noir : bondé. Ça braille à tout va.

Autant fuir, de préférence par le lac Lérié, moins fréquenté et toujours aussi beau.

Sauf qu’il est encore trop tôt pour y envisager un bivouac. Et puis j’ai désormais réservé l’hôtel à la Grave, 600 mètres plus bas. Je passe donc, en marchant sur les sentiers encombrés de vaches sans-gêne qui font les belles avec leurs grosses cloches. Poussez-vous les mémères. Meuhhh! Y a pas de meuh, allez.

Interminable dégringolade vers le Chazelet, puis vers la Grave à travers quelques villages. Il n’est pas 16h00 quand j’arrive à l’hôtel. J’ai chaud et la rude descente dans la caillasse a eu raison de mes plantes de pieds.

Cet égoportrait en terrasse n’est pas flatteur, certes, mais il a le mérite de refléter fidèlement l’état de votre serviteur après une mauvaise nuit et dix heures de marche au compteur – la maison ne fait pas dans l’artifice.

Je fais sécher ma tente et mon duvet dans la chambre, me décrasse sous la douche chaude, j’opère une rapide lessive et profite ensuite du restaurant – très bon – avant de remonter sombrer dans le sommeil dans un lit certes petit mais aux draps bien secs.

Troisième étape

13 juillet. La Grave – Le Mônetier les Bains.

Après un copieux petit déjeuner quittons l’Edelweiss.

Cap sur Villar d’Arène par des chemins forestiers. Bucoliques à souhait. Et déserts de surcroît : à cette heure, les hordes quechua dorment encore.

En hauteur, vue dégagée sur les glaciers et grosses trouées de ciel bleu. Bon augure.

J’arrive à Villar-d’Arène tôt. Pas encore dix heures. Dans mes prévisions initiales, je comptais faire étape au camping GCU, sur la route d’Arsine. Bon, tant pis. Je vais continuer. Allez, un Orangina pour fêter ça. Je me demande tout de même ce qu’ils mettent dedans pour que j’avance à ce train…

Je redescends de la place du village vers le torrent – la Romanche pour les curieux d’hydrographie.

Et j’entre ensuite dans un bois de mélèzes tout droit sorti d’un conte de fée…

Lequel bois longe la rivière à fort débit.

Après le Pont d’Arsine, je mets le cap sur le verrou glaciaire qui barre la vallée et porte le nom de “Pas d’Anna Falque”.

Une rude montée, encore, en lacets. Mais d’où vient ce nom, le “pas d’Anna Falque”? Et bien…

Légende d’Anna Falque

Il y a fort fort longtemps, à cette époque où des farfadets maléfiques couraient encore la montagne en compagnie d’une jument de feu – car à trop brouter du génépi, hein, on sait ce qui se passe, bref – une jeune fille un rien cabocharde, Anna Falque, décidut d’outrepasser l’interdiction de sa mère et descenda fêter la St Jean, vêtue d’une robe extrêmement chatoyante. Parce qu’elle était comme ça, Anna. Tu n’iras pas. Si j’irai. Et na.

Note de l’auteur : dans la tradition orale, l’utilisation fantaisiste du passé simple participe d’une surenchère des effets ; il n’y a donc pas faute ici. Reprenons.

Alors qu’elle était au pied des lacets en compagnie de quelques joyeux comparses rencontrés à la fête, une belle jument noire leur apparissut. Bon. En principe : méfiance. Une jument, toute seule, dans la nuit montagnarde, au temps des follets diaboliques : pas bon, ça. Du tout. Sauf qu’Anna et ses compagnons, ivres de leur jeunesse mécréante, n’y voyurent qu’une monture opportune. Se moquirent du boniment des anciens. Les naïfs.

Car à peine avaient-ils enfourché en riant la satanique bestiole que cette dernière bondissut dans une grande flamme verte génépi en poussant un ricanement méphistophélique et emportit à jamais la malheureuse Anna et ses joyeux lurons.

Et na.

Reprise

Ayons donc une pensée pour Anna, en soufflant fort à cause de la pente, et parvenons à présent dans le vallon d’Arsine.

Marmottes-land. Plein. Et pas farouches. Comme Anna. Cela étant, je n’ai pas réussi à les prendre en photo avec le téléphone, même en les approchant. Quand je zoome, l’image est pixelisée. Tant pis, continuons avec le glacier des Agneaux en point de fuite.

Et des vaches encore, placides, qui me regardent passer de leurs gros yeux ronds bordés de longs cils. Des coquettes.

A l’approche de la fourche qui descend vers le refuge de l’Alpe de Villar…

Je décide d’ignorer la tentation de l’Orangina et je poursuis dans les gros éboulis rocheux, entre les torrents, où j’avais planté ma tente il y a trois ans. Là, seul, je pique-nique. Du saucisson, ce pemmican franchouillard.

Repu, je monte au Lac de l’étoile. Magnifique. A 2231 mètres.

Toujours dans mes prévisions initiales, j’avais prévu d’y bivouaquer ce soir. Super, non? Mais problème, il est trop tôt.

A peine deux heures moins le quart. Même en me couchant à vingt heures, je vais devoir attendre six heures avant de pouvoir monter la tente. En faisant quoi? La vue est belle, certes. J’ai téléchargé un livre sur mon téléphone, pour ce genre de situation. Mais il règne un froid vif à cette altitude et je me dis que je ferais bien mieux d’avancer pour être au Monêtier-les-Bains en fin d’après midi.

Allez. Je passe le col d’Arsine, au pied de la moraine du lac du même nom.

J’y retrouve les hordes quechua, montées en masse depuis le parking du Casset. Toujours aussi gueulardes. Fuir, vite.

A la descente, les torrents qui descendent du lac glaciaire s’étalent en poches sinueuses. Leurs eaux sont chargées de particules qui les rendent laiteuses, de la couleur “ocean surf” des vieilles guitares Fender des années 50.

Le ciel se dégage. Beaucoup de monde, encore. Certains montent même encore vers le col, bien tardivement, je trouve, mais ça leur appartient. D’autres redescendent.

A l’approche de la vallée, je retrouve l’ombre des mélèzes parcourue de torrents.

Je renoue également avec les chemins empierrés qui m’avaient tant fait souffrir, il y a trois ans – j’étais parti avec de mauvaises chaussures et cette portion, ajoutée à la descente de la veille depuis le plateau d’Emparis, avait été une véritable torture.

Cette fois, je suis mieux équipé, mais j’ai quand même la plante des pieds qui miaule. Les quelques kilomètres entre le Casset et Mônetier sont longuets. Mais plats.

A Monêtier-les-Bains, je descends dans le même hôtel qu’autrefois. J’y étais arrivé pantelant ; cette fois, je suis tout de même plus digne. Il y a du mieux. Coup de chance, j’ai même une chouette chambre en promo.

Après le repas, sur la place de l’église, j’en profite pour suivre le regard du chamois de bronze : il indique ma direction de demain, le col de l’Eychauda, et au-delà, encore une autre vallée, celle de Vallouise.

Quatrième étape

14 juillet. Le Monêtier-les-Bains – Vallouise.

Repu, bien reposé malgré des jambes encore un peu raides, je repars à 8 heures et demies. Au revoir Monêtier-les-Bains.

Bonjour la nouvelle montée du matin.

Très raide, pour ne pas changer, mais à l’ombre bienveillante d’un mélézin ponctué de fourmilières et de belles fleurs sauvages, des grappes de digitales jaunes, notamment.

Assez vite, j’atteins un replat herbeux, près de vieilles habitations fermées. Je m’étais dit, avant de partir, que je pourrais planter la tente ici voire même y faire un feu puisqu’on n’est pas dans le Parc des Ecrins. Le sol est plat, la vue est belle sur le village en contrebas.

J’avais même imaginé, en regardant la carte, m’y prendre en photo avec le trépied : on m’y aurait vu touillant les flammes au crépuscule, d’un tison aguerri,  à la façon des baroudeurs dans les publicités Camel des années 80.

Vanité. Tout est vanité.

Car il n’est que neuf heures et demies. Je suis en avance de 3 bivouacs sur mes prévisions de salon, face à la carte – et de toute façon, depuis mon dernier passage, des pancartes d’interdiction de feu sont désormais explicitement accrochées partout.

J’en profite donc pour boire un peu d’eau et grignoter quelques fruits secs, peinard, assis sur le perron de l’une des bâtisses, puis je suis dérangé par un groupe quechua guidé par une accompagnatrice à grande bouche. Une version féminine du personnage incarné par Benoît Poelvoorde dans le film Les Randonneurs. Vite, je reprends la piste ponctuée de cairns – ces calvaires du marcheur.

La montée est réellement ardue mais magnifique. Le sentier surplombe un torrent, en contrebas. L’air embaume les aiguilles de pins.

Il fait déjà chaud malgré l’ombre et je transpire abondamment. Fort heureusement, au bout d’une heure – ou deux, je ne sais plus – le sentier croise le torrent qu’on peut traverser à gué.

J’en profite pour me dessaler le museau à l’eau fraîche et remplir ma gourde avec mon filtre.

Un peu plus loin, je m’amuse à observer des fourmis qui vont et viennent au sec par un tronc mort. C’est l’heure de pointe sur le viaduc.

Puis la forêt se raréfie, avec l’altitude, et je parviens au sommet d’une espèce de replat, entre prairie et pierraille.

Changement d’univers : je suis à présent en pleines remontées mécaniques de la station de ski Serre-Chevalier.

Moins bucolique. J’ai déjà skié ici. L’hiver, recouvert de blanc, c’est charmant. Mais l’été, on s’aperçoit vite du caractère effroyablement artificiel du décor. Je m’offre tout de même un Orangina à la terrasse d’un resto d’altitude, ouvert, et je discute avec un couple de promeneurs qui me demandent quel parcours je fais. J’explique.

Plus haut, on se croirait dans un bassin minier. Genre gisement de phosphate.

Je ne m’attarde pas dans ce paysage sinistre et franchit rapidement le col de l’Eychauda, délaissant sur ma droite la direction du Pas de l’âne qui pourrait m’emmener, via un nouveau raidillon, vers le col des Grangettes. Mais la météo menace un peu et je ne veux pas arriver à Vallouise sous la pluie. Je trace donc tout droit.

Je passe le col.

Les remontées mécaniques se font moins présentes et j’aborde une jolie prairie d’altitude.

La pente est couverte d’une de mes fleurs préférées : l’orchis vanillée. Celles-ci sont déjà un peu passées.

Plus jeunes, leur couleur tire davantage sur le bordeaux.

Ces fleurs ont un parfum extraordinaire. Vanillé, sucré. Je passe de longues minutes à plat ventre dans l’herbe, à les renifler, puis je m’octroie une pause saucisson un peu plus loin. J’aperçois encore quelques télésièges à l’horizon, mais les quelques promeneurs croisés avant le col ont disparu. Enfin seul, comme j’aime.

Je redescends ensuite sur le vallon de Chambran.

En bas, je m’attarde devant un panneau sur le métier de berger. Par ricochet associatif, je pense à mon propre travail de principal de collège et ça me fait rire tout seul, comme un couillon.

Les vieilles pierres de Chambran évoquent une vie passée, âpre, à 1700 mètres, en autarcie complète avec les bêtes dans la pièce commune pour se tenir chaud. Pas de dentiste en cas de carie. Mais pas de sucre non plus, cela dit…

Le GR suit la route. Il y a trois ans, j’avais fait du stop. Aujourd’hui, pas de voiture. Il est sans doute encore un peu tôt par rapport à l’heure à laquelle les promeneurs redescendent du lac de l’Eychauda – petite course classique à partir du parking, que j’avais d’ailleurs faite faire à mes filles une dizaine d’années plus tôt.

Je poursuis donc en marchant. Parfois, le GR coupe la route et redevient un chemin classique de descente, entre herbes folles et orties. Puis retrouve la route. Puis la recoupe, etc. Je double un quatuor de randonneurs chargés de sacs énormes auxquels sont accrochés des tacs de trucs : quarts d’inox, gourdes bringuebalantes… Leur barda doit peser au moins trente kilos. Ils en bavent, les malheureux, même en descente. Je leur parlerais bien du forum “randonner-léger.org” si je n’avais pas peur de passer pour un donneur de leçon – que je ne suis pas. Après tout, chacun sa croix.

Un peu plus bas, je suis finalement pris en stop par un couple de retraités. Ils me font gagner une bonne demie-heure de marche le long de la route et me laissent au bord du chemin qui longe le torrent du Gyr et me mène à Vallouise, où il commence à pleuvoir.

Là encore, mes prévisions initiales sont chamboulées : j’avais en effet planifié une halte au camping GCU, fréquenté deux étés de suite avec mes filles, mais l’idée de planter ma tente minimaliste sous la flotte ne me séduit guère. Je mets donc le cap sur le bar-tabac-hôtel-restaurant à la terrasse duquel j’offrais  jadis aux filles une glace “no-limit” en récompense de leur courage dans les ballades.

La chambre est propre, l’équipement sanitaire nickel et je dispose de plus d’un petit balcon idéal pour fumer au sec devant ma lessive. Que demander de plus?

Un resto en terrasse, peut-être. Chouia humide mais roboratif.

J’en profite pour appeler la navette qui fait la liaison en voiture entre Vallouise et Entre-les Aygues. Le GR en effet emprunte encore la route pendant deux heures et je préfère m’épargner cette portion sans grand intérêt.

La dame que j’ai au téléphone me refroidit cependant un peu :

“Le col de l’Aup Martin est encore enneigé, me prévient-elle. Ca ne passe pas. Pour le GR54, j’emmène les gens par le vallon du Fournel.

“Ah? Mi-juillet, il y a encore des névés?

“Oui, on a eu un mois de juin pourri. Vous avez un équipement?

“Non. Mais je connais le col, je l’ai déjà franchi. J’imagine que la trace est faite de toute façon. Vous pouvez m’y emmener quand même?

“Bien sûr. Départ à 7h30, devant l’hôtel.”

Encore enneigé? Diable.

C’est pentu là-haut. Faudrait voir à ne pas se foutre en l’air. Mais bon : contourner avec les hordes quechua? Ah non alors. Une vague histoire de dignité…

Cinquième étape

15 juillet. Vallouise – Pré de la Chaumette.

La navette me prend à l’hôtel. En route, nous discutons. La conductrice me dit que le GR54 est de moins en moins parcouru. D’ailleurs, autrefois, cette liaison véhiculée était prise en charge par le Conseil Départemental, lequel a lâché l’affaire peu rentable. La mairie a repris ensuite, puis abandonné à son tour. Il ne reste plus qu’elle, dont le métier est d’abord de faire le taxi.

“Les randonneurs rechignent à partir sur des circuits de plus de dix jours, me dit-elle. Ils privilégient les boucles courtes. L’office du tourisme envisage des modifications du tracé, avec des passages dans des petits villages-musées, pour le côté culturel. Le rapport à l’effort a changé ajoute-elle. Et puis surtout, aujourd’hui, les gens ont du mal à quitter leur connexion réseau.”

Les hordes quechua l’emportent, en somme.

“Tant mieux, lui réponds-je en souriant : je n’en serai que plus tranquille.”

Elle me dépose à Entre-les-Aygues. Il est huit heures.

“Soyez prudent. Et bonne randonnée!”

Je la remercie, lui règle les huit euros de la course et franchit le torrent sur un pont de bois.

Un peu plus loin, je croise un âne solitaire qui descend à ma rencontre et que je veux prendre en photo mais que j’effarouche avec mes bâtons. Tant pis pour le cliché. Je me venge en me prenant moi-même avec le trépied.

Le vallon est magnifique. Et déjà, en effet, des névés.

Où l’on voit qu’il peut être risqué de marcher dessus en aveugle. Ils font en effet souvent des ponts au-dessus des torrents, creusés par en-dessous, et peuvent s’effondrer sans prévenir.

Je me demande, puisque j’en rencontre à cette altitude, quelle tête ils auront à plus de deux mille mètres. Cela étant, sur les pentes schisteuses de l’Aup Martin, ils seront solidement arrimés à la roche. Pas de souci. Et puis la vallée est magnifique : ne pas s’encombrer de pensées négatives!

Des troupeaux encore. Qui me regardent passer les yeux ronds.

Avantage d’un été tardif, les rhododendrons sont encore en fleur. D’habitude, à cette période de l’année, ils sont déjà roussis. Là, leur floraison m’enchante.

Le chemin est de toute beauté. Cascades qui dégringolent des pentes, petits torrents sur lesquels je passe en sautant de pierre en pierre et en yodléant comme Heidi, mais sans les couettes.

Je parviens en vue des cabanes de Jas Lacroix. S’y trouve un abri de randonneurs, entre autres.

A l’arrière, plein sud à l’abri des rochers, deux femmes font sécher leurs tentes et leurs duvets. Elles ont bivouaqué au bord du torrent, à Entre-les-Aygues. On discute de l’enneigement du col. Je leur demande si elles sont équipées : piolet-crampons?

“Non. Et vous?

Je secoue la casquette.

“Non plus. Je suis déjà passé, il y a trois ans, mais c’était sec. Du coup, j’ai cru que ce serait pareil et je ne me suis pas encombré. Mais avec les bâtons, dans la trace, ça devrait le faire”.

Ou pas.

Je leur souhaite une bonne montée et je continue. Vers onze heures et demies, je m’offre une pause saucisson.

Un oeil sur les nuages qui s’amoncellent. La conductrice de la navette m’a annoncé de la pluie vers 13 heures. Je repars : je ne tiens pas à me faire surprendre par la flotte sur les schistes, que l’eau rend très glissants.

L’une des deux randonneuses croisées plus bas me double en souriant. Elle est seule. J’imagine que son binôme marche plus lentement qu’elle. On verra un peu plus tard que je ne me trompe qu’à demi.

Je reprends à travers les éboulis. La pente est raide et caillouteuse à souhait.

Progressivement, la prairie alpine laisse place au minéral.

Le passage se fait plus âpre. Moins bucolique. Les choses sérieuses peuvent commencer.

Je franchis un dernier torrent à gué et j’en profite pour remplir ma gourde, déjà presque vide, puis je regarde en l’air. La dégradation rapide du ciel nuageux m’inquiète un peu, mais je pense avoir encore encore un peu de beau temps devant moi.

J’aperçois la randonneuse en face, déjà sur les schistes à l’approche des premiers névés. D’aussi loin, elle n’est qu’un minuscule point perdu sur la pente.

Je lui emboîte le pas. Avec le col en ligne de mire dont on aperçoit bien, ici, l’inclinaison des pentes.

Un premier névé. Pente douce. Trace faite. Aucun souci.

Du coup, je ressors le trépied. Ça fera un chouette souvenir.

Oh, cette tête. Souris un peu, quand même!

Plus loin, en revanche, je fais moins le malin. Le névé suivant est autrement plus raide.

Je le passe en restant concentré. Un pas de traviole et zou : deux cents mètres de glissade avec réception dans les rochers, façon tartare de randonneur. On va éviter, hein. Mais ça passe bien, comme je le pensais.

Je m’offre une petite vue rétrospective sur le passage délicat.

Restent les derniers mètres dans le schiste. Très raides. Et le ciel a définitivement viré. Ne pas s’attarder. Ne pas prendre de photo non plus. Les roches, qui ressemblent à des copeaux de charbon de bois, sont en effet trempées sur le chemin qui grimpe abruptement. Dangereux. Je m’en écarte donc et préfère monter tout droit, les bâtons raccourcis au maximum dont je me sers comme de presque piolets, en serrant les dents et en assurant chaque pas dans les empreintes d’autres randonneurs qui me font des marches d’échelle appropriées. Je suis bien content de n’avoir que sept kilos sur le dos, eau et nourriture incluse.

Quelques efforts encore et enfin : le col de l’Aup Martin. Victoire!

Mais ce n’est pas fini pour autant. Devant moi, un autre passage délicat m’attend, qui mène au Pas de la Cavale.

J’y prends la grêle : une pluie de petites aiguilles glacées me fouette le visage et les jambes. Malgré la doudoune sans manche, le coupe-vent et le tour de cou, je frissonne dans le froid mordant. Pour ne rien gâter, une gargoulette improvisée me cueille à la sortie du passage. J’en ris : comme si j’avais besoin d’une douche glacée! Mais impossible d’y couper. Je passe dessous en rentrant la tête dans les épaules.

Pas de la Cavale. C’est fait. Egoportrait du piéton, fort content de lui-même.

Au loin, les crêtes enneigées ont des airs islandais. C’est sauvage et de toute beauté. J’adore.

Je rattrape la randonneuse dans la descente. Elle s’appelle Maud et m’apprend  qu’en fait de binôme, elle marche seule, elle aussi. Elle a rencontré l’autre femme sur la route qui mène à Entre-les-Aygues, route qu’elles ont faite à pieds faute d’avoir songé à la navette, avant de bivouaquer ensemble au pied du torrent et de faire connaissance.

“Ça a été dans le col? demande t-elle. Moi, dans les schistes, j’ai vraiment eu la trouille. C’était raide, ça glissait. Tu ne m’as pas entendue crier? Allez le cabri, allez le cabri!”

Elle éclate de rire, se moquant d’elle-même.

“Le cabri! Franchement…

Je ris aussi.

“Les névés, ça va, lui dis-je. Mais cette saloperie de roche mouillée à la sortie est à éviter absolument. Il faut quitter le sentier et monter tout droit dans la pente. C’est abrupt mais ça tient mieux.

“C’est ce que m’ont conseillé les deux jeunes qui venaient en sens inverse. Du coup, je suis redescendue un peu pour prendre leurs traces à l’envers. Eux, à la descente, je ne sais vraiment pas comment ils ont pu. Tu les as croisés?”

Oui. Un garçon, une fille. Lui, il avait de la crème solaire, mais on voyait bien qu’il était carrément livide sous l’écran total.

Je double Maud qui descend lentement, encore sous le coup de sa frayeur rétrospective.

J’admire au passage, malgré le froid et la pluie fine, le plissement des roches des falaises d’en-face, mémoire des prodigieux mouvements tectoniques qui datent de l’orogenèse alpine, des centaines de millions d’année en arrière. Vertige des temps géologiques!

Plus bas, j’aperçois déjà le refuge du Pré de la Chaumette. La pluie s’est arrêtée.

Quand je parviens au refuge, je découvre que les douches sont fermées – COVID toujours. Je laisse donc mon sac à l’abri de l’escalier et monte boire une bière dans la salle. Quelques randonneurs sont attablés, dont un type aux allures d’ours qui doit être le propriétaire de l’énorme sac à côté duquel j’ai posé le mien. Il a glissé sur le côté et je l’ai redressé : un quintal de fonte!

Maud entre à son tour. Prend une bière aussi. Me demande où on plante la tente. Je lui indique l’aire de bivouac, en hauteur par rapport au refuge.

Nous y allons choisir nos emplacements. L’ours y est déjà. Allongé sur son tapis de sol pour une sieste.

Je trouve un endroit pas trop crotté par les brebis, en contre-haut d’un torrent à sec. Hop. Camp de base monté.

La deuxième femme nous rejoint. Elle se prénomme Christine. Elle dit qu’elle marche très lentement dans les montées et qu’elle a pris la pluie sur le col de l’Aup Martin. Elle l’a trouvé plutôt retors, le col. Je m’en doute. C’est déjà coton par temps sec, alors sous l’averse…

Christine reconnaît la Plexamid, en adepte aguerrie de la Marche Ultra Légère. Mais elle, c’est une puriste qui m’impressionne : elle dort sous son poncho en silnylon, qu’elle a fabriqué elle-même et qui lui sert de tarp qu’elle monte avec l’un de ses bâtons en mât central. Une sorte d’hôtel à insectes, mais qui lui convient très bien. Respect.

Je lui confie que la Plexamid est très bien conçue mais que la condensation intérieure m’a un peu gonflé, la dernière fois. Christine me dit que c’est inévitable, qu’elle en a aussi mais qu’elle l’essuie avec sa micro-serviette, de la taille de la mienne. Pas bête. J’y songerai avant de me redresser et d’éponger le tissu avec mes cheveux…

Là-dessus, nous quittons le campement.

Pour aller nous débarbouiller au refuge et y prendre le repas. Copieux, chaud, bon – des “oreilles d’âne”, spécialité du Champsaur : un gratin d’épinard dont la forme des feuilles évoque lesdites oreilles du baudet, d’où le nom du plat, forcément. Petit godet de génépi en prime, après le dessert. Nous sommes quatre à table, Maud, Christine et moi, plus l’ours – un informaticien sympathique – qui nous confie qu’il prend son temps, par petites étapes, par plaisir autant qu’à cause du poids de son sac. Conversation agréable autour des assiettes fumantes à 3000 calories la portion.

Au lit ensuite, avant une grosse étape demain.

Passe la nuit, moins perturbée que la dernière fois mais pourtant plus humide encore. Je ne dors tout de même pas très bien – ne rêvons pas. J’ai trop chaud dans mon sac de couchage envahi de ma propre moiteur et j’essuie les parois au dessus de ma tête quand je me réveille. Cela étant, j’en profite à chaque fois pour regarder les étoiles dans le ciel nocturne dégagé. Pas de petit profit. Mon ancienne tente me manque encore, mais le gain de poids, dans les montées notamment, m’a déjà convaincu que j’avais fait le bon choix avec celle-ci. Je repense au sac de l’ours et je souris. Là-dessus, je me rendors.

Sixième étape.

16 juillet. Pré-de-la-chaumette – La Chapelle en Valgaudemar.

Belle lumière au réveil.

Je grignote deux biscuits, boit une rasade d’eau fraîche puis je replie le fourbi, dégouttant d’eau comme il se doit. Je répugne à comprimer mon duvet trempé dans son sac : les plumes ont beau être traitées, hydrophobes, je ne suis pas certain qu’elles apprécient le traitement. Leur odeur mouillée n’est d’ailleurs pas très agréable.

Au programme de ce matin : trois cols, ni plus ni moins. Et environ dix heures ou onze heures de marche pour être à la Chapelle. Il y a bien un refuge en bas, avant, mais je n’en ai pas gardé un souvenir très agréable : des poules partout, des carcasses rouillées de machines agricoles… Bof.

Allez, en route!

Christine est déjà partie. Maud me double au soleil, pendant que je me change et tombe les couches de vêtements, avant de croiser un troupeau de brebis dont les bêlements et les clochettes égaient le chemin. Les crottes aussi. Le tout surplombé par ce beau bleu Klein du ciel d’altitude.

Je rattrape Christine dans la montée. Elle me répète qu’elle grimpe très lentement, à quoi je lui réponds en souriant que ce n’est pas une course – à chacun son rythme. La preuve : je me suis moi-même fait dépasser par deux espèces de mutants en chaussures de trail et mini-sacs, qui filaient à toute allure.

Maud s’est arrêtée pour une pause plus haut, elle aussi. Nous faisons le reste de la montée ensemble, avec un passage dans les roches où il faut mettre les mains. De la presque escalade. Ludique mais harassante. D’autant que si le sac de Christine fait le même poids réduit que le mien, celui de Maud, en revanche, accuse gentiment ses douze ou quinze kilos.

Enfin, après bien des efforts – et dès le matin, quasiment à jeun, c’est rude – voici le premier col : La Valette. 2668 mètres.

Lequel col s’ouvre sur une pente incroyablement raide et noire, au premier plan de cette photo éloquente, et dans laquelle serpentent des lacets très serrés. 70° d’inclinaison, à la louche. Maud y va très prudemment : elle n’aime plus trop les schistes depuis hier. Moi, je préfère largement ce sol sec et meuble aux caillasses qui roulent sous la semelle ; je la dépasse donc et file d’un bon pas.

La pente dégringole dans un chouette vallon puis remonte ensuite vers le second col, celui de Gouiran : 2597 mètres.

De là, vue imprenable sur les collines érodées et lunaires du troisième col, celui de Vallonpierre.

Le sentier balafre les amoncellements de roche pilée, traversant de temps à autres un petit névé.

La pente est, là encore, plutôt prononcée. Chaque pas coûte un effort important. Nouvel égoportrait de l’auteur, où la souffrance le dispute à l’intelligence de l’expression.

Puis le col de Vallonpierre, enfin!

2607 mètres. Une crête arrondie qui domine deux vallées. J’y passe un petit moment de pause contemplative, assis sur mon sac, photographié par Maud qui vient d’arriver à son tour.

Au loin, en contrebas, on aperçoit le refuge de Vallonpierre au bord de son lac, parmi les blocs effondrés. Un vrai paysage de carte postale.

Et une halte parfaite pour enlever les chaussures, faire sécher tente et duvet au soleil et dévorer une bonne omelette. Voire, comme Maud, une tarte framboises chantilly en supplément.

Christine arrive quand nous sommes sur le point de partir : le matériel est sec, les pieds à peu-près reposés. Nous papotons tous les trois encore un moment, puis nous levons le camp.

Je laisse partir ces dames dans la descente. Mes plantes de pieds me font mal et les sentiers emplis de caillasses n’arrangent rien à l’affaire. A mon tour d’avancer plus lentement ; je ne les rejoins que plus bas, vers le refuge des Clôts – encore un, mais pas le même qu’au début – dans un paysage méridional orné de murets de pierres sèches qui me rappellent les Cévennes.

Le refuge ne me fait pas du tout la même impression que la dernière fois. C’est même devenu charmant : plus de poules, les carcasses rouillées ont disparu, moins d’orties. La petite aire de bivouac est tentante, d’autant que les pieds en vrac crient merci, mais j’ai vraiment besoin d’une bonne nuit d’hôtel : douche chaude à volonté et sommeil ininterrompu.

Nous buvons un coup – je décline la bière et choisis un coca, tout est dit – et nous profitons d’un temps de pause bienvenu. Parce qu’il reste tout de même deux heures pour rallier la Chapelle en Valgaudemar.

La descente est sans fin. Le chemin est beau, cela dit, fleuri, mignon à l’envie, mais les dénivelés encaissés ont laissé des traces. A l’arrivée au village, nous nous séparons aussitôt, rincés : Christine en quête d’un bivouac, Maud du camping et moi, de l’hôtel du Mont Olan d’où j’avais avais appelé ma femme il y a trois ans et où mon périple sur le GR s’était interrompu.

Une fois douché, lessive faite, table réservée au restaurant et matériel étendu sur le lit pour un complément de séchage, je descend fumer en terrasse et appeler la maison. Ouf. Ma femme va bien : pas d’ablation d’organe en urgence pour cette fois. La malédiction de la Chapelle en Valgaudemar est définitivement brisée. Yes.

Je croise Maud, qui erre à la recherche du couvert. Côté gîte, ça va. Sa tente est montée au petit camping à côté de l’hôtel mais la pizzeria qu’elle a repérée à l’arrivée est complète. Je lui propose donc de partager ma table. Le repas est bon, mais on l’avale en baillant, les traits creusés par la journée.

“A la fin, me dit Maud, je n’en pouvais plus. J’avais envie de balancer le sac. Ras le bol. Je me disais que j’aurais dû m’arrêter au refuge. Tu fais la variante alpine, demain?”

La variante alpine du GR, non balisée, sauvage et très tentante, passe par le refuge de l’Olan – 2332 mètres – et le Pas du même nom – 2695 – avant de rejoindre le refuge des Souffles par la crête de Côte Belle et le lac Lautier.

Mais outre que la météo est incertaine, mon corps me dit très clairement que ce ne serait pas raisonnable. Du tout. J’annonce donc que je vais suivre l’itinéraire classique, le long du torrent, et monter aux Souffles par Villar-Loubière. Une étape plus reposante. Maud compte faire pareil. Crevée.

Septième étape

17 juillet. La Chapelle en Valgaudemar – Refuge des Souffles

Au matin, mais pas spécialement de bonne heure parce que j’ai profité du petit déjeuner et d’une relative grasse matinée : au revoir la Chapelle.

Le chemin est plat – ça change – et plutôt champêtre.

Je longe un torrent – la Séveraisse – et trouve un chouette lieu de bivouac où je me demande si d’aventure, Christine n’a pas planté son poncho hier soir.

Un peu plus loin, j’observe une jument noire dans son enclos. Masquée. Rien à voir avec le corona-bidule, c’est à cause des mouches et des taons.

La jument me regarde derrière sa voilette. Songeant à la légende d’Anna Falque, je me demande si elle ne va pas me sauter dessus en ricanant, dans des flammes couleur génépi. Mais non. Ouf.

Juste avant Villar-Loubière, dans les fossés, de magnifiques lys orangés tendent leurs beaux pétales.

Le village est pittoresque. Charmant malgré le ciel gris.

Un vieux moulin du XIXème siècle y trône, abritant un musée. Fermé. Dommage. Tout est fermé, d’ailleurs. Passons.

La sortie du village marque les retrouvailles avec le Parc des Ecrins. Je suis à 1037 mètres d’altitude me dit le panneau. Le refuge des Souffles, lui, trône à à 1968 mètres. Le calcul de ce qui me reste à monter est assez simple…

Allons-y. Sans surprise, ça grimpe sec.

Je sue très abondamment, en raison sans doute de l’humidité ambiante. Je ruisselle, littéralement. A l’image du torrent que je franchis par un pont.

La montée se poursuit par un sentier escarpé.

Compensation : des myrtilles! Razzia.

Et des fraises des bois. Miam.

Un “hou-hou” tombe du ciel. C’est Maud, en avance, quelques lacets plus haut. Je la rejoins en tirant ma gourde du sac. Soif.

“Christine est devant?

“Je ne sais pas. Pas vue. Je ne sais pas où elle a dormi.”

Nous continuons la montée ensemble. Fleurs magnifiques : des grandes astrances.

Scarabées qu’on dirait coulés dans le métal d’un autre monde.

Après un bois de mélèzes – planté en 1920 disait le panneau, en bas – noyé dans une brume très japonisante…

Nous parvenons enfin au refuge. Vue imprenable sur la vallée.

Nous déjeunons d’une omelette, cependant que les nuages s’estompent enfin et révèlent un paysage de toute beauté.

La gardien est sympathique, ainsi que les quelques jeunes qui sont avec lui. Maud s’enquiert de Christine, pour savoir si elle est passée ici avant nous. Mais non. Sa description ne dit rien à personne. Pas vue. Où est-elle donc passée?

Nous réservons notre repas du soir et nous allons monter les tentes, profitant du retour du soleil, puis nous grimpons jusqu’au petit col des clochettes, au-dessous des éboulis. Belle vue, à califourchon sur deux vallées, mais envahi de moustiques voraces. Etrange, à cette altitude.

Au retour, je profite de la solitude et du soleil, au pied de ma tente, un oeil tout de même inquiet sur les évolutions nuageuses qui ne me disent rien de bon.

Au bout d’une heure, un trio de jeunes randonneuses fort bavardes s’installent non loin. Leur babillage me gâche un peu le paysage sonore alors j’en profite pour monter visiter la douche extérieure – les douches, intérieures, sont payantes. Je ne suis pas pingre, d’autant que c’est peanuts, 3 euros 50, mais le jeune qui nous a accueilli nous a expliqué qu’en raison des contraintes sanitaires, il leur fallait systématiquement tout désinfecter après chaque passage. J’ai donc souhaité lui épargner ce souci. Et puis tant qu’à vivre en plein air, autant aller au bout de la démarche et rigoler un peu.

Voici la chose. Intimité relative mais proximité avec la nature garantie.

L’intérieur est spacieux.

Il ne faut pas oublier de brancher l’arrivée d’eau tiède, en provenance d’un réservoir solaire. Sinon, le lavage est revigorant. C’est marrant. Et puis il ne fait pas froid. Je m’éponge avec ma micro peau de chamois et m’attable en contrebas pour profiter du réseau – j’ai vu l’une des jeunes du refuge, la seule fille, d’ailleurs, téléphoner d’ici quand j’arrivais. J’envoie quelques textos rassurants, avec photos de la salle de bain.

Au soir, juste avant le repas : arrivée de Christine!

Elle nous raconte qu’elle a dormi dans un autre camping, finalement, puis qu’elle s’est tapée la variante alpine, à son rythme. Le Pas de l’Olan et tout le tremblement. Chapeau. Elle décline l’invitation à nous rejoindre à table – elle est un peu à court de liquide, faute d’avoir trouvé un distributeur à la Chapelle qui n’en possède pas – rejette gentiment notre proposition de prêt momentané et s’en va donc se faire son frichti sous le poncho. Elle me bluffe.

A table, nous partageons le repas avec deux liégeois, Jean-François et Christophe. Deux frères qui nous avaient aperçu(e)s au Pré de la Chaumette. Ils font le GR 54, eux aussi, mais très légers, en ne dormant qu’en refuge. Je les reconnais d’un coup : ce sont eux, les deux mutants qui m’ont doublé à toute vitesse dans la montée au col de la Valette!

Le repas s’achève sur l’animation de l’un des jeunes du refuge. Bonimenteur doué et drôle, juché sur un mini tabouret, affublé d’un déguisement qui rappelle le Big Bazar des années 70, il nous raconte la légende des Graviers des Souffles, découverts inopinément par le gardien du premier refuge, unique survivant d’une avalanche de rochers qui avait broyé l’abri, clients inclus. Le jeune exhibe ostensiblement un bocal. Dedans : les fameux graviers – des morceaux de sucre qui trempent dans une eau de vie parfumée de tout un tas d’herbes mystérieuses.

Passée la prestation, très applaudie, circulation de table en table desdits graviers. La vache : l’alcool qui les imprègne ferait pâlir la flamme de la jument d’Anna!

Huitième étape.

18 juillet. Refuge des Souffles – le Désert-en-Valjouffrey.

Ai-je mieux dormi? Pas vraiment. Du moins… Allez, je vous dis tout. A peine engoncé dans le duvet, moins moite qu’à l’ordinaire parce que la température avait chuté sous les cinq degrés, je me suis aperçu que j’avais envie d’uriner. La tuile. J’avais pourtant pris mes précautions avant de filer sous la tente, comme d’habitude. Je me suis donc dit que ça allait passer et que j’allais m’endormir. Et de fait, je crois bien avoir piqué du nez entre dix heures et onze heures.

Mais à minuit, rien à faire : j’étais totalement réveillé. J’ai appuyé délicatement sur ma vessie, pour être sûr. L’organe m’a aussitôt confirmé la sensation : tu sors, mon gars. Pas le choix. Et pour cela : me rhabiller en me trempant aux parois humides que j’avais oublié d’essuyer, enfiler les godasses froides, m’extirper à reculons de la guitoune et, à la frontale, dans un brouillard à couper au couteau dont les embruns défilent à l’horizontale dans le faisceau de la lampe, aller pisser à l’écart dans les roches. Sinécure.

Mais bon : ensuite. Gros dodo, malgré des ronflements quelque part, sous une autre tente.

J’émerge de la tente à huit heures. Maud et Christine ont déjà levé le camp. La brume s’est en partie dégagée et une belle mer de nuage noie la vallée.

La tente double-paroi, en face, est tout aussi trempée que la mienne. Je songe donc que mon ancien abri n’aurait pas proposé mieux que la Plexamid, pour un kilo de plus, et que j’aurais dû de toute façon la mettre tout autant à sécher. Me voilà désormais convaincu d’avoir fait le bon choix. Il était temps.

Sur quoi, pliage du camp mouillé et premiers pas. Les nuages montent et descendent. Je suis de nouveau dans la brume.

Y compris aux passages, un rien techniques, de deux cascades.

En hauteur, ça s’améliore : le paysage est sublime.

La contemplation de cet océan d’ouate me rappelle un tableau célèbre du romantisme allemand, celui de Caspar David Friedrich.

Le voyageur contemplant une mer de nuage, 1818

Du coup, avec le trépied, j’en tente une contrefaçon très personnelle.

On s’amuse comme on peut.

Puis je reprends la grimpette pour aborder le col de la Vaurze – 2490 mètres. La perspective du ciel bleu me laisse à penser que de l’autre côté, les nuages auront disparu.

Raté.

On dirait que d’un bord à l’autre des Alpes, les cumulus se sont donné rendez-vous pour un rassemblement annuel.

Je descends donc vers le Désert-en-Valjouffrey, mon étape du soir, en plongeant vers les fumerolles.

Le sentier dessine des lacets dans une ambiance étrange..

Cela étant, il y a de l’espoir sous la couche brumeuse : mon étape à venir est baignée de soleil.

J’aperçois Maud et Christine qui se sont arrêtées près d’un torrent. Je les hèle mais elles ne m’entendent d’abord pas à cause du fracas de la chute d’eau, puis elles me voient enfin. Grands signes.

Nous discutons pendant que je remplis ma gourde avec mon filtre, puis nous repartons tous les trois en continuant de bavarder.

Sauf que le babillage, en descente dans la caillasse, n’est notoirement pas idéal pour la concentration : dans un virage, Christine ripe et s’en va tête à l’envers dans les myrtilles de la pente abrupte. Frayeur.

Heureusement, plus de peur que de mal. Mais un bâton cassé et le chapeau envolé dix mètres plus bas. Christine descend le récupérer en désescaladant, les mains accrochées aux racines, puis remonte tandis que je l’attends et que Maud nous photographie.

On se tait à présent, en poursuivant, l’oeil rivé sur les pierres traitresses.

Avec la perte d’altitude, la chaleur est très présente. On cuit littéralement sur le chemin.

Avant le village, on rencontre un chouette torrent.

Se rafraîchir! Tandis que les filles font une rapide trempette dans l’eau à cinq degrés…

Je tente une cryothérapie glaciale des arpions. Bon sang que c’est froid! Mais efficace.

Le village du Désert en Valjouffrey porte bien son nom. Pas un chat. Deux lavoirs avec de l’eau potable, des vieilles masures alpines dans leur jus – autant dire authentiques, et pas encore relookées pour le bonheur des hordes quechua – un petit cimetière. En hauteur, au-dessus de ce dernier, le refuge des Arias.

Une ancienne colonie de vacances reconvertie en gîte communal – j’ai travaillé dans des endroits comme celui-ci, au milieu des années 80, en Haute Savoie notamment. Le bâtiment des dortoirs, désaffecté, me rappelle donc des souvenirs.

Routine ensuite : douche chaude – bonheur – lessive…

Installation du camp de base.

Et descente au gîte pour l’apéritif en compagnie de Jean-François et de Christophe, les frères liégeois, déjà attablés devant une bouteille de vin et avec qui nous partageons ensuite le repas : végétariens pour eux deux ainsi que Christine et Maud, extrêmement carnivore me concernant.

Puis, repu, la tête un peu tournée par la deuxième bouteille de vin, nous remontons au bivouac.

De belles lumières nimbent les crêtes, au loin.

L’air est enfin sec. Un peu chaud. J’opte donc pour ne pas dormir directement dans mon sac de couchage. Je l’étale au contraire sur moi en couette – et je passe une nuit très agréable, porte ouverte mais moustiquaire fermée, sur les étoiles.

Neuvième étape

19 juillet. Le désert-en-Valjouffrey – Refuge de la Muzelle.

Un gros morceau. On a regardé la grande carte punaisée au mur du gîte hier soir : presque 1000 mètres de dénivelé positif pour monter au col de Côte-Belle, 800 mètres de descente vers Valsenestre, et 1100 mètres de remontée vers le col de la Muzelle. Plus 500 mètres de descente vers le refuge. Furieuse promenade. Allons-y.

Christine et Maud sont parties devant, avec un petit quart d’heure d’avance, cependant que je traînais à remballer.

La sortie du Désert est raide à souhait.

Je me fais rattraper par Christophe et Jean-François, qui filent dans la montée. Un névé écroulé, en face, donne une idée de la pente.

Des lys orangés, de nouveau. Magnifiques.

Je rejoins Christine puis je la double, un oeil sur les roches et le ciel bleu en hauteur.

Je franchis le col de Côte-Belle à 2290 mètres et je distingue en face le prochain col, celui de la Muzelle.

D’ici, l’ultime pente de schiste me semble d’une verticalité prodigieuse. Comment grimpe t’on là-dedans? Bah! On verra.

Je fais une pause sur le col, envahi de petits coléoptère étranges et collants. J’ai enlevé mes chaussures – soulagement – et je fume une cigarette dont j’écrase soigneusement le mégot dans mon cendrier de poche : une mini boite ronde d’aluminum, comme celle où j’ai mis de la crème hydratante.

Christine apparaît. Nous faisons ensemble la descente, dans un paysage extraordinaire sorti tout droit d’un décor de science-fiction.

Les plaques feuilletées de roche, sculptées par l’érosion, s’empilent au-dessus de nos têtes, ou bien saillent en épieux.

On se croirait sur la Planète des Singes – le film de Schaffner, pas l’affligeante et récente resucée pour box-office et pop-corn.

La suite de la descente est forestière et fleurie. Très agréable.

A l’arrivée au carrefour de Valsenestre, comme il paraît qu’il n’y a pas d’eau ensuite et que la prochaine montée s’annonce caniculaire, on descend un peu plus bas remplir deux gourdes au torrent presque à sec.

Le filtre de Christine est bien mieux que le mien : ultra-léger, vissé sur une bouteille de plastique, il est utilisable tout de suite tandis que je dois pomper sur le mien, pomper, pomper encore, à la shadock, pour remplir mes bidons. Je lui demande la marque de celui qu’elle utilise – Sawyer – et la mémorise pour un remplacement futur.

Nous remontons ensuite un peu vers une table de pique-nique posée sous les mélèzes. Là, nouveau casse-croûte saucisson – Christine, elle, se fait une gamelle sur son réchaud – pendant que tente, poncho et duvets sèchent au soleil.

Nous croisons Jean-François et son frère qui remontent de Valsenestre. Ils ont trouvé le village très beau, et ce d’autant mieux qu’ils s’y sont envoyé une omelette et une bière fraîche.

Maud en revanche a disparu. Elle doit être devant.

Nous repartons. Plein cagnard.

En deux heures, je tombe mes deux litres d’eau que mon corps surchauffé métabolise aussitôt : même pas de pause pipi, tout est parti dans les tissus.

Rude est la montée. J’en bave au soleil en forçant sur les bâtons. La silhouette de Christine, en arrière, s’amenuise, minuscule fourmi perdu dans le paysage.

Avec le gain d’altitude – je dois être à environ 1800 mètres à présent – l’air s’est nettement rafraîchi. J’enfile mon sweat et continue, le regard perplexe sur la pente finale.

De part et d’autre, des nuages menaçants font leur apparition. Curieusement, le col, lui, reste dégagé. Ca me va bien comme ça et je croise les doigts pour ça dure.

Et ça dure, en effet. Au pied de la paroi de schiste, surprise : la pente, qui paraissait si verticale de loin, forme en fait une sorte de cône arrondi. Le chemin y serpente en lacets. Rien de vertigineux. Mais raide!

Je souffre. Nouvel égoportrait de l’auteur en action. N’importe quoi. On dirait un marchand de fringue du Sentier, la vérité.

Et ça n’en finit pas de monter.

Mais le col approche…

Parce que l’avantage, quand on marche, c’est qu’on finit toujours par arriver.

Presque. Encore un effort.

Et ça y est. Victoire. Bras levés comme un joueur de foot qui vient de marquer un but.

Un vent glacial passe entre les rochers. Je me mets à l’abri et contemple le paysage en face de moi. On voit le refuge, loin en bas de l’autre côté du lac, ainsi que la station des Deux Alpes, mon terminus, où mes amis doivent à cette heure commencer à dresser la terrasse.

Je sors mon téléphone pour faire une photo et m’aperçois à cette occasion que la 4G capte plein pot : j’envoie donc quelques SMS puis je me dégage de mon abri pour tenter de voir Christine. Elle approche. Plus que quelques mètres. Je l’attends et la prends en photo à son arrivée : ça lui fera un souvenir.

J’ai froid et je ne m’attarde pas. Je conseille mon abri rocheux à Christine et file dans la descente, schisteuse comme j’aime et ponctuée de gros névés.

Sur celui-ci, je mets mes chaussures en parallèle, genoux fléchis – du moins, autant que le gauche, très enflé et raide depuis quatre jours, le permet – et je pousse sur les bâtons en glissant. Sans tomber, belle performance.

Au bord du lac, loin derrière un réseau de petits torrents, je vois Maud qui a déjà monté sa tente sur un replat herbeux, à l’abri d’un demi-cercle de pierres sèches.

Je la rejoins en lui demandant, très sérieusement, ce qu’elle met dans son café du matin pour aller aussi vite avec son sac de quinze kilos. Elle rit. Elle m’apprend qu’elle est arrivée vers quinze heures, en même temps quasiment que les liégeois avec qui elle a mangé et bu une bière, laquelle bière lui a un peu chamboulé les gyroscopes et lui a valu de tomber dans l’un des torrents. Nouveaux rires, partagés.

Christine nous rejoint à son tour. Elle prévoit de manger de nouveau sous le poncho et Maud n’a plus faim ; je regagne donc le refuge tout seul, une fois la tente montée, pour partager une bière avec Jean-François et Christophe, ainsi qu’un papa qui a monté là son fils de dix ans pour lui proposer la même balade que celle qu’autrefois, j’ai faite faire à mes propres filles.

Lorsque je regagne l’aire de bivouac, les jambes raides mais l’estomac tendu par tout ce que je viens d’engloutir, je m’amuse des mulets qui broutent le matériel, chaussures incluses, de randonneurs imprudents : ils ont mis leur tente juste à côté du chemin, contrairement à nous qui les avons plantées derrière trois petits torrents, et donc hors de portée des bêtes.

Derrière nuit en montagne. Le soleil couchant illumine le glacier de la Muzelle d’une belle teinte orangée. J’opte d’abord pour le duvet en mode couette mais dans la nuit, je suis réveillé par le froid et m’y enfile en le fermant. Je me rendors.

Dixième étape.

20 juillet. Lac de la Muzelle – les Deux Alpes par le Lauvitel.

Je me réveille à six heures et je sens aussitôt que j’ai fini ma nuit. J’éponge donc la condensation de la tente comme j’en ai pris l’habitude, sors de la chaleur du duvet – hou, ça pince ce matin – et m’habille avant d’aller faire un tour aux toilettes désertes du refuge : 10 minutes aller, 10 minutes retour.

Par endroit, des plaques de givres me renseignent sur la température nocturne. C’est descendu légèrement sous zéro. Il devait donc faire un ou deux degrés à peine sous la Plexamid. Un bon point pour mon sac de couchage : je n’ai pas eu froid du tout.

En revanche, j’ai commis deux erreurs bénignes : j’ai oublié de brancher mon téléphone sur ma batterie de secours ; j’ai oublié de ranger ladite batterie avec moi dans la chaleur du duvet. Résultat : mon téléphone est déchargée et la batterie, froide, peine considérablement à le recharger. Nous aurons donc beaucoup moins de photos pour cette dernière étape.

A huit heures, départ, tous les trois. Retrouvailles avec les liégeois dans la pente raide du col du Vallon. Christine se laisse distancer, comme à son habitude.

Une heure de montée plus tard, dans les éboulis et sur des rampes sévèrement pentues, j’immortalise notre dernier col avec le trépied.

Nous nous disons au-revoir : Jean-François et Christophe filent rejoindre leur voiture à Bourg d’Oisans – départ classique du GR 54 que Maud doit regagner également, mais à un rythme moins soutenu.

Christine arrive. Nous repartons dans la descente – dont j’avais gardé, pour l’avoir faite avec mes filles, un souvenir beaucoup plus aisé que ce que je redécouvre à présent.

Pas de batterie = pas de photo. Le sentier est semé d’embûches et de cailloux, de lacets raides et de passages techniques aidés de câbles.

“Tu as fait passer tes filles là? s’inquiète Maud.

Ouais. Père indigne. J’ai un peu honte, rétrospectivement, même si je sais qu’elles ne m’en tiennent pas rigueur. La preuve, depuis quelques temps, elles parlent même toutes les deux d’y revenir avec des copains et des copines. Comme quoi…

Le téléphone un peu rechargé, plus bas, je photographie le lac du Lauvitel. Toujours aussi beau.

Nous nous arrêterons tout à l’heure, sur sa plage herbeuse, vers 11 heures et quart, pour y pique-niquer, faire sécher le matériel au soleil et tenter une rapide baignade tonique. La photo suivante est de Maud.

Sur quoi, à l’arrivée progressive des hordes quechua, nous repartons. J’ai posé ma casquette sur une roche, pour qu’elle sèche : je l’oublie.

Je ne m’en apercevrai que de retour aux Deux Alpes, en retournant le sac dans tous les sens. Fâcheux, je l’aimais bien ma casquette. Son bandeau en éponge, à l’intérieur, empêchait utilement la sueur de me couleur dans les yeux. Je l’avais achetée à Vallouise, il y trois ans, parce que j’avais oublié la précédente dans la voiture des gens qui m’avaient pris en stop après Chambran. Décidément! Il sera dit que chaque GR 54 aura eu son tribut de casquette. Un ex-voto involontaire, en somme.

La descente se fait pour partie au soleil entre des roches chauffées à blanc et les hordes quechua qui montent en soufflant, et pour partie à l’ombre bienvenue d’un mélézin.

A la croisée des chemins, avant la Danchère, Maud nous fait ses adieux. Le GR part en face et nous bifurquons à droite : Christine, elle, a garé sa voiture à Mizoen, au dessus du lac du Chambon où je suis passé le premier jour. Je lui ai conseillé de remonter avec moi par les bennes qui permettent d’éviter la rude montée sans intérêt qui va de Venosc à la station.

Nous nous arrêtons tous les deux à la Danchère, sur une chouette terrasse engazonnée. Bière et gaufre au sucre. Je me fais piquer par une guêpe, Christine par un taon, puis nous repartons le long du torrent.

Sur le chemin : des framboises. Plein. Excellentes.

Puis, enfin, les bennes de Venosc me ramènent à mon point de départ et je souhaite bonne continuation à Christine, avant de passer voir mes amis chez eux, qui se reposent  entre deux services et sont ravis de me revoir entier.

Je me déchausse et rougis aussitôt. Mes chaussettes embaument méchamment la vieille tartiflette!