Si Loing, si proche45 mn de lecture

Récit d’une exploration singulière, celle du Loing, que j’ai voulu parcourir en kayak depuis sa source.

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Le Loing, bucolique affluent de la Seine, fait partie du paysage familier de mon enfance. Pour autant, malgré sa proximité, c’est une rivière que je connais très peu – à tout le moins dans son intégralité. Mon projet, c’est donc d’aller chercher sa source à presque deux cents kilomètres de chez moi puis voir si l’on peut revenir de là-bas en kayak gonflable.

NB : cet article reprend l’intégralité des publications faites au jour le jour, depuis les repérages initiaux puis lors de cette drôle d’aventure pleine d’imprévus. Tu peux comme d’habitude la lire en entier ou bien la découper en suivant les épisodes du sommaire.

Sommaire

Tout d'abord, un peu de géographie

Car la principale difficulté, comme souvent, consiste à identifier le parcours. Commençons donc par les inévitables repérages

Le Loing prend sa source dans l’Yonne, au lieu-dit la Ferme-du-Loing, laquelle se trouve sur un plateau calcaire à 320 mètres d’altitude.

Avant de se jeter dans la Seine à Saint-Mammès, le Loing court à travers trois départements (Yonne, Loiret, Seine et Marne), totalisant 180 kilomètres si l’on en croit cette carte émaillée qui figure à l’entrée de la source – mais Wikipédia annonce 143 kilomètres et le Sivlo (Syndicat Intercommunal des Vallées du Loing et l’Ouanne) met le curseur au centre avec 166 kilomètres. Qui croire?

Autre difficulté : le site rivières-info m’annonce que seuls 70 kilomètres sont navigables. Je les connais en partie pour les avoir déjà parcourus entre Grez et Moret, mais quid des 100 kilomètres non navigables? J’ai beau solliciter mon application IphiGéNie à l’échelle la plus réduite, ça ne me renseigne guère.

Difficulté supplémentaire : j’ai prévu cette descente en juillet. En basses-eaux. Sauf si les gros orages de juin rechargent un peu le débit.

Cela étant, le Loing se double du canal de Briare à partir de Rogny-les-Sept-Ecluses, puis de son propre canal à partir de Montargis : en cas d’eaux insuffisantes ou encombrées, je pourrais emprunter au moins le premier. Mais naviguer sur des eaux plates, éclusées et contraintes : bof.

Allez : le mieux est encore d’aller voir sur place!

Et pendant qu’on roule sur les petites départementales, pour patienter, répondons donc à cette question : pourquoi le Loing?

Et bien d’abord – j’ose le calembour : parce qu’il m’est proche.

Il baigne pour partie ma région natale, le sud de la Seine et Marne, et confère à la partie du paysage qu’il arrose un charme irrésistible et pittoresque, sinuant à travers bocages, vallons et forêts, beaux villages de grès, vieilles propriétés soigneusement cachées de la route mais dont on aperçoit, depuis l’eau, les parcs bordés de saules, de peupliers et de pontons. Ce n’est pas Alfred Sisley qui démentira.

Petit, j’ai ramassé des écrevisses dans ses déversoirs entre Souppes et Bagneaux, puis, plus grand, je m’y suis baigné et l’ai parcouru en canot pneumatique et en kayak de location. Il a donc incontestablement un beau parfum d’enfance – un retour à la source, en somme.

En parlant de source :

Pour trouver celle du Loing, il faut d’abord se rendre dans l’Yonne, puis traverser la petite commune de Sainte-Colombe, en ressortir par le sud et monter environ deux ou trois kilomètres jusqu’à trouver un panneau qui envoie à droite sur une route étroite. 800 mètres plus tard, on y est.

Un monument envahi de lierre abrite une sorte de fontaine ornée d’une petite plaque.

En face de la fontaine, la source stagne et fait mare. Je grimace. Machette conseillée pour les premiers mètres…

Puis baskets obligatoires et portage du fourbi puisque le Loing s’enterre au moins jusqu’à Sainte-Colombe où il ressurgit à l’ouest de la commune.

Là-bas, j’ignore si je pourrais embarquer. On verra. Il me faudra peut-être marcher encore, dans des conditions dont j’ignore tout. Quelques sentiers noirs me permettront de couper, au cas-où. Entre Sainte-Colombe et Saint-Sauveur : environ 8 kilomètres. Reprenons la route pour aller voir un peu plus loin.

Au lieu-dit l’Orme du Pont, le Loing forme un étang encombré de végétation qui lui donne des allures de bayou, lequel s’arrête sur un vieux mur de retenue, non loin d’une propriété qui semble un moulin. De l’autre côté, en contrebas : la rivière parcourt la ripisylve. Du moins, c’est ce que j’imagine parce que je ne m’y arrête pas et que je file vers Saint Fargeau. Aussi ai-je emprunté cette photo au Sivlo mentionné supra.

Photo qui représente en fait la ripisylve plus haut, à Dammarie sur Loing.

Quoiqu’il en soit, difficile de dire si on peut y pagayer. Pas assez profond. Reste quoi? Haler le kayak à la corde, en marchant dans l’eau? Mouais.

De Saint-Sauveur, je ferai éventuellement du stop jusqu’à Saint Fargeau. Je sais : tu te dis, de l’auto-stop avec un kayak? Mais oui, fais-moi confiance! Ou alors viens voir par ici.

Revenons pour l’heure à Saint-Fargeau, où je me méprends avec enthousiasme.

Ce que je crois être le Loing est en fait une autre rivière. C’est la dame du Syndicat d’Initiative qui me l’apprend. Elle me donne plusieurs dépliants. Je lui parle de mon projet et mentionne la carte émaillée de la source. Elle me confie alors que c’est son beau-père qui l’a peinte – amusant – et me montre sur l’une des cartes de l’Office du Tourisme le Loing qui passe au sud de la commune. Elle ignore si on peut y faire du canoë, il y a quelques petites passerelles très basses, dit-elle.

Là encore : on verra.

Profitons du château…

Et poursuivons le tourisme jusqu’à Rogny et ses Sept Ecluses – conçues au tout début du dix-septième siècle par Hugues Cosnier pour prolonger à la demande de Sully et d’Henri IV le canal de Briare et donc, relier la Loire et la Seine via le canal d’Orléans, au nord.

Gros chantier. Pharaonique voire. A la main, dans un calcaire dur et compact, douze mille hommes piochent et suent sang et eau. On y achève aussi des chevaux. Un premier bateau franchit ce grand escalier d’eau en 1609, puis Ravaillac poignarde Henri IV : arrêt provisoire des travaux. Je passe quelques anecdotes – Guerre de Trente Ans, mort d’Hugues Cosnier, Louis XIII et les mousquetaires, etc – et nous voici en 1642 : les écluses de Rogny fonctionnent de nouveau à plein et voient passer 4000 bateaux et 200 000 tonnes de marchandises par an, pendant deux siècles, avec cependant un léger inconvénient : leur largeur interdit les croisements. Longue est l’attente de haut en bas.

En 1880, elles sont donc abandonnées au profit de six écluses construites au gabarit Freyssinet – comme les péniches du même nom – qui contournent la colline et renvoient le trafic au canal de Briare.

Le Loing passe plus bas, à gauche. IphiGéNie m’indique qu’il me faudra peut-être emprunter le canal jusqu’à la Savionnière, où la rivière devient nettement plus navigable.

Bien. J’en ai assez vu.

Passage par Montargis pour acheter des pralines chez Mazet, dans un décor sorti tout droit d’Harry Potter. Recommandation : outre les pralines, les mazettes amande, chocolat ivoire et pistache!

Puis retour à la maison, enfin, pour réfléchir à cette glorieuse expédition en liquidant compulsivement les mazettes.

Repérages, encore

26 juin 2018 : encore deux semaines avant le départ, mais je m’impatiente. Du coup, pour m’occuper, je rêvasse – et cherche à déterminer à distance mon itinéraire.

Voici en effet ce que j’ai glané en fouillant la toile en tout sens : vu du ciel, déjà…

Tu ne vois rien? C’est normal. Je t’aide un peu avec un mince filet bleu :

C’est le Loing en été. A sec ou quasi. Pour y marcher, avec de surcroît vingt kilos de matériel sur le dos, ça risque d’être coton. D’autant qu’il n’existe aucun chemin qui le borde, pas même de sentier noir. Si l’on veut suivre la rivière, il faut couper à travers champs, IphiGéNie est formelle. Pas sûr que l’agriculteur local soit d’accord.

Naïvement, je pensais qu’un peu plus loin, sans jeu de mot, ça s’arrangerait.

Difficile à dire : le satellite ne montre rien puisque la couverture des arbres masque le cours d’eau.

J’ai donc longuement cherché d’autres informations visuelles. Sur les quelques clichés que j’ai trouvés sur la toile, rien n’est véritablement encourageant : passages fermés…

Culs-de-sac de moulins désaffectés, avec contournements dans la jongle…

Profondeur d’eau variant entre la simple flaque, comme ici, un passage à gué – la flaque, c’est le Loing, si, si…

Ou bien des bords charmants, mais avec l’obligation de tirer le fourbi en marchant dans l’eau.

Je sais, au début, je trouvais l’idée marrante. Au début. Mais à présent, je ne suis plus sûr de rien. Sinon qu’en suivant strictement le Loing, je dois m’attendre à environ quarante kilomètres de difficultés pénibles. Déballer le kayak, marcher dans l’eau en le tirant, sinuer parfois entre les berges envahies d’orties, remballer, ou alors arpenter les champs sans même y trouver de chemin, à moins de faire quantité de détours sur des petites routes, de m’éloigner de la rivière et de passer les cinq premiers jours en bête randonnée même pas belle, chargé comme un bourricot. En comptant large : quatre jours de pure galère.

Problématique quand je n’ai tout au plus que dix jours à consacrer à cette escapade.

Mais malgré tout : je veux partir de la source, je n’en démords pas. Têtu.

Comment faire?

Réfléchissons. Je pourrais laisser le kayak quelque part en aval, le jour du départ, me faire ensuite déposer à la ferme du Loing et parcourir quelques kilomètres à pieds. Dix maximum, vu l’aspect de l’itinéraire. Puis, de ce point qui reste à définir, selon ce que j’aurais vu, je pourrais tenter d’arpenter la ripisyvle ou bien prendre un bus ou faire du stop jusqu’au canal de Briare pour commencer enfin à pagayer.

J’aurais ainsi tout loisir de voir si la difficulté vaut le coup d’être affrontée, ou bien s’il est beaucoup plus intéressant de la contourner parce que décidément inextricable.

Voyons sur la carte. Saint-Sauveur en Puisaye. Petite commune située à environ dix kilomètres de la source. Parfait. Pas de camping, encore moins d’aire de bivouac. Un hôtel? Non plus. Ah, une chambre d’hôte. Bien notée. Super. Réservation, courriel pour demander à laisser le kayak le matin, acceptation de l’hôtesse avec un mot sympa. Bon! C’est calé.

Et bien voilà : fin prêt! Il n’y a plus qu’à attendre le départ.

Un imprévu à J moins 5

Article paru dans la République de Seine et Marne du lundi 2 juillet, et que ma femme m’a montré dans ce journal local avant de me demander comment j’allais faire pour contourner cet imprévu :

A la découverte du titre : zut.

Sourcils froncés, je songe d’abord aux quelques orages récents mais lecture faite dans l’ensemble, non, rien à voir : la partie interdite concerne en fait un tronçon d’environ 6 kilomètres, au beau milieu duquel j’avais cependant prévu de bivouaquer et qui porte encore les séquelles de la grave crue de 2016.

Bon! C’est moins grave que je ne l’ai craint d’abord.

Dans cette zone, la rivière est en permanence longée par son canal. Si jamais la navigation est empêchée par je ne sais quelle barrière ou filet, j’emprunterai le canal. Et hop.

Au vrai, il semble que seule une zone  réellement dangereuse justifie l’interdiction : le déversoir de Portonville à l’entrée de Bagneaux, endommagé par les crues évoquées plus haut. L’interdiction est mise en place à cause des flottilles de canoës de location dont les utilisateurs ne sont pas toujours des pagayeurs aguerris – on ne prend pas de risque en zone touristique.

Bien. Mais le quidam qui circule – et s’assume – seul avec sa propre embarcation, lui, avisera calmement. D’autant qu’on peut accoster à Portonville et contourner à pied le déversoir à pied. Hé hé.

Un non problème, donc. Ouf. Et ma femme de lever les yeux au ciel en secouant la tête d’un air navré.

Navigation... à la boussole

12 juillet 2018.

En route de bonne heure, direction la Source.

Nous déposons mes vingt-cinq kilos de fourbi à la Maison Marthe, une très chouette maison d’hôtes de Saint Sauveur en Puisaye.

Ma femme me dépose à la Ferme du Loing puis elle repart, sans oublier de me prier de revenir entier. Oui, oui. Mais je suis déjà impatient d’en découdre et je contemple la source, qui n’a pas changé en trois semaines. Hormis le fait que l’eau semble s’y être encore plus tarie.

Comme je l’avais prévu, également, les prés sont impossibles à traverser. Barbelés. Avec des troupeaux qui sommeillent à l’ombre.

Pas grave. Je prends la route…

Et je marche.

Je zigzague en suivant ma carte sur l’application IphiGéNie pour ne pas perdre le Loing de vue.

Je marche.

Sans jamais croiser âme qui vive.

Je retrouve le Loing de temps à autres, en résurgences ponctuelles. Comme ici, à la fontaine des Guittons.

Une mare assez semblable à celle de  la source.

Et plus loin(g)?

Mouais. Pas mieux.

Je reprends donc chemins vicinaux et sentiers noirs.

Suivant les indications d’autres résurgences.

Je longe des prés bucoliques où paissent des troupeaux.

Au bord de l’un d’eux, il m’arrive un truc marrant. Un troupeau de charolaises se met à meugler à mon passage. Jusque là, banal.

Je leur réponds en meuglant aussi, banal également, on se marre un moment – surtout moi – puis je reprends ma route. Mais là, surprise! Un bruit sourd de sabots me fait me retourner : tout le troupeau galope vers moi! Un raffut!

Je m’arrête en les regardant venir : elles me prennent sans doute pour le vacher qui vient les chercher pour le goûter.  Je leur explique que c’est pas l’heure, les filles. Meuglements TRÈS déçus.

Sur quoi, je poursuis ma quête du Loing. Je le trouve ici…

Ou là.

Pas moyen d’y tremper une pagaie. Même les orteils deviennent rétractiles à l’idée.

Parfois, dans les prés, un sillon vert sombre de joncs indique la présence de l’eau.

Allons voir à l’Orme du Pont, où j’avais forgé quelques espoirs au printemps.

Joli plan d’eau. Le Loing s’y accumule, retenu par un barrage maçonné.

Je longe la retenue jusqu’au bout.

Puis je vais voir ce que devient le Loing de l’autre côté. Hélas!

J’ai bien fait de ne pas m’encombrer du kayak…

Cap sur Saint Sauveur rive gauche, où je rejoins une petite départementale.

Avant le bourg, toutefois : un panneau sur un pont. Espoir…

Mais non. Toujours pas navigable.

J’entre dans Saint-Sauveur en montant vers la tour sarrazine.

Et je visite le musée Colette – native du lieu. Les vrilles de la vigne, lues il y a déjà longtemps, m’ont laissé un beau souvenir. Je me dis que je devrais les relire, imprégné désormais de ce paysage de la Puisaye dans lequel elle a grandi.

Puis j’enchaîne douche et sieste à la Maison Marthe, avant de profiter du joli jardin.

Sur quoi, je m’en vais trouver le restaurant conseillé par Elizabeth, mon hôtesse, puis, repu, je m’abandonne à une petite promenade vespérale dans une magnifique lumière dorée.

Je rends visite à la maison natale de Colette.

Et tombe, amusé, sur ce vieux camion qui me rappelle que j’ai moi aussi un déménagement à organiser dans une dizaine de jours.

Bien. Demain, inutile de chercher à naviguer. Le Loing sera comme je l’ai vu aujourd’hui, même après Bléneau. Je prendrai donc un taxi jusqu’à Rogny et je larguerai la terre ferme au canal de Briare. Non mais.

A la recherche du Loing

13 juillet. De bonne heure, je me suis fait déposer à Rogny en taxi.

J’ai longé le canal avec mes sacs, en traquant le Loing à l’aide d’IPhiGéNie. Je l’ai trouvé… grillagé.

Tant pis. J’ai contourné l’écluse pour accéder à une mise à l’eau herbeuse repérée plus tôt puis j’ai posé le barda à l’ombre et sorti le gonfleur.

Hop. Fin prêt.

Là dessus : glissade dans l’eau et premiers coups de pagaie. Au revoir, Rogny.

Bonjour canal de Briare.

Toujours suivant les infos cartographiques que me donne ma fidèle IphiGéNie, en accostant par endroits dans les orties, je traque le Loing. Si proche. Au lieu-dit la Savionnière, par exemple.

Le Loing est bien là, mais pour y accéder, c’est autre chose.

Je laisse le kayak attaché sur la berge et fais cinq cents mètres dans un pré, pour aller voir au bout. Là encore, inaccessible.

Retour forcé sur le canal.

Absolument seul. La photo est prise avec un trépied installé sur la berge et une télécommande sans fil.

Apres quelques kilomètres, je parviens à une succession d’écluses

Le truc avec les écluses, c’est que ce n’est absolument pas conçu pour les kayaks. La sortie de l’embarcation est acrobatique !

Ensuite, il faut contourner en portant le fourbi (gravillons) ou le tirer (gazon). Pfouh.

Puis marcher encore pour trouver un accès à l’eau. Parfois, il y en a…

Parfois, pas du tout.

La technique que j’ai trouvée consiste alors à descendre le canoë à la corde, puis sonder ensuite la profondeur du bord avec la pagaie (environ 80 centimètres), descendre dans l’eau et se hisser dans le kayak en prenant appui sur un boudin opposé et la berge, façon barre parallèle – et constater au passage, navré, un vieillissement certain et grimaçant de ses capacités physiques…

Pour se remettre de tous ces efforts, des aires de pique-nique sont prévues.

Heureusement, car les écluses se multiplient.

J’en passe trois comme ça, quatre peut-être, puis soudain : miracle!

Là, en contrebas du chemin de halage : le Loing. Accessible, enfin.

Nouvelle mise à l’eau sponsorisée par Pinder et voilà! Je navigue sur l’objectif.

Moments d’extase panthéiste.

De courte durée. Ça ne dure jamais, l’extase panthéiste. La rivière se resserre.

Impossible d’aller plus loin(g). Je sonde la profondeur à la pagaie : 10 centimètres. Ok. Pied à terre. Et croutch : je pulvérise une fine couche et m’envase dans 60 centimètres de glue putride! Une sorte d’effet macaron, en moins glamour…

Je me hisse sur la berge en m’aidant des tiges d’orties puis je regarde mes jambes et mes pieds.

Bref moment de solitude…

Pourtant, le Loing est encore là, tentant. Mais sa course s’achève sur une bête grille avant le rejoindre le canal.

Fataliste, j’y traîne à mon tour le matériel. Je me rince tant bien que mal dans le canal, franchit un dernier barrage – une jeune femme vêtue d’un polo bleu siglé VNF (Voies Navigables de France), surveille en embuscade un trio de jeunes qui font des salto dans l’eau du bord de son écluse.

J’arrive à Châtillon-Coligny.

Le long du grillage du camping, je dégonfle et plie le kayak…

Puis je vais monter le camp de base.

Douche ensuite, petite lessive, enfilage d’une tenue de soirée (pantalon, tee-shirt sec et baskets) puis je pars en visite de Châtillon Coligny.

Ça commence fort.

On sent que la ville a été belle et opulente. A été. Parce qu’aujourd’hui, c’est le grand désert. Pour un samedi 13 juillet, c’est même étonnamment calme.

Je trouve tout de même à me nourrir – en évitant le Royal Kebab – dans une brasserie dont le patron manie les manivelles de stores à la perceuse.

Puis je rentre en flânant. On dirait que la ville est située dans un vortex temporel. Coincé entre passé actif et présent décrépit.

Beaucoup de maisons ou de commerces y sont fermés. Plus ou moins à vendre. Ici, un ancien temple du design.

Là, une ex-riante taverne.

Tout cela veillé par Antoine César Becquerel, physicien du XIXème siècle natif de Châtillon-Coligny et accessoirement grand père d’Henri – celui de la radioactivité. Je me demande d’ailleurs dans quelle mesure les travaux du petit-fils n’ont pas influencé cette atmosphère de ville morte…

Plus sérieusement, et parce que depuis la Route de Saint-Lu, je suis sidéré par le vide morbide qui règne dans les petites villes françaises que je traverse lors de mes escapades, je me suis demandé comment on en était arrivé là. J’ai trouvé des éléments de réponse dans cet essai édifiant d’Olivier Razemon, dont je ne peux que te conseiller la lecture.

Fermons la parenthèse sociologique et regagnons le camping, en repérant une possible mise à l’eau de demain.

Et je finis mon article du jour dans le soir qui tombe.

Où l'on retrouve enfin le Loing

14 juillet. Au matin, je quitte Chatillon-coligny…

… sous l’oeil très intrigué d’un chat matinal.

Là-dessus : canal. Pas le choix pour le moment. On ne va pas se plaindre, je l’ai pour moi tout seul!

Je rame, donc. Avec la sensation curieuse d’être à contre-courant. Quand je m’arrête, je fais une légère marche arrière. Étrange.

Rive droite, un petit barrage s’ouvre sur le Loing.

Malheureusement inaccessible, tant la berge est haute.

Et puis Iphigénie m’indique de toute façon que la rivière se resserre et que la navigation doit y être compliquée. Je songe à ma mésaventure d’hier. Autant poursuivre sur le canal.

Passent quelques kilomètres. J’aborde parfois pour regarder la carte, satisfaire un besoin – l’eau qui clapote, c’est notoirement diurétique.

Et je poursuis.

Tiens, une écluse. Y avait  longtemps.

Je discute avec un homme que je prends pour l’éclusier, mais non, il s’agit en fait d’un artificier qui installe les pétards du 14 juillet. Le gars me demande d’où je viens ; je lui raconte et il rit.

– Vous le trouverez pas avant Montargis le Loing ! Houlà! Au moin(g).

Portage donc, mise à l’eau plus bas…

… et poursuite de la navigation sur des eaux mortes.

Je m’ennuie. Quelques kilomètres passent. Une dizaine en tout depuis ce matin. Des panneaux sur le chemin de halage – qui me rappellent ceux de la Loire à vélo – me renseignent utilement.

Je suis moins éloigné de Montargis que je ne le croyais.

Nouvelle écluse. Montbouy.

Je la franchis avant de parvenir à une autre, celle de Montambert. Je consulte iPhiGéNie : elle m’annonce cinq autres barrages coup sur coup, une vraie galère sur les deux prochains kilomètres.

En revanche, elle me montre également un sentier noir qui s’eloigne en direction du Loing, lequel s’élargit. Sur la carte tout du moins. Je l’ai surligné en rouge. Que faire?

D’un côté, mes déboires d’hier. De l’autre, toutes ces écluses…

Allez : prise de risque! Au pire, je reviendrais sur mes pas. Avec mes vingt-cinq kilos de Barnum.

D’abord, descendre ce modeste relief.

Je sais. Ça sent le périple hasardeux.

Qu’est-ce que je disais… on dirait un doryphore.

D’apres iPhiGéNie, c’est là.

Le champ d’orties en short de bain, j’en ris encore. Mais au bout :

Le Loing! D’évidence navigable! J’ai l’impression d’etre Mungo Park découvrant la source du Niger…

Je démonte ma pagaie et m’en sers pour me tailler un accès dans les orties. Je machette comme un furieux.

Puis je me mets à l’eau en évitant la vase et je rejoins le courant, où je me rince les mollets et les avant-bras qui cuisent.

La rivière est magnifique. Sauvage. Je ne suis pas sûr que beaucoup de kayaks y passent.

Hérons cendrés, canards. Un léger courant. Je suis enchanté ! Et quelle ambiance!

Même si quelques obstacles jalonnent le parcours.

Parfois, on passe dessous en se couchant, comme ici. D’autres fois, c’est plus scabreux. Il me faut contourner par la berge en m’accrochant aux arbres et je récupère des araignées, des punaises, des branches mortes et des feuilles. Le kayak ressemble enfin à autre chose qu’un jouet sorti d’usine.

La profondeur est globalement suffisante. Même s’il m’arrive d’être obligé de marcher sur les galets pour tirer mon embarcation.

Hormis ces quelques passages, la descente est agréable, marquée par un courant qui s’intensifie.

Des petits déversoirs naturels rendent le circuit ludique.

J’en passe plusieurs puis, mis en confiance, j’en négocie un fort mal qui me jette dans des branches de saule.

Dessalage brutal. Le kayak est coincé entre deux troncs, retourné, la pagaie s’est fait la malle et je lutte contre le courant puissant pour remonter le long du kayak centimetre par centimètre en me halant sur les sangles. Un bouillon!

Je récupère ma pagaie un peu plus bas, coincée dans des branches, une deuxième épopée en soi, puis je me sèche et reprends la rivière, laquelle s’elargit à l’approche de Montargis.

J’entre en ville en prenant des canaux.

J’ai le sentiment d’avoir changé de continent et de pagayer à Bangkok.

Puis j’arrive au terminus : un déversoir infranchissable.

De là, demi-tour et appontage en amont, degonflage et remballage puis recherche sur le Net de l’hôtel le plus proche. Le bivouac d’hier m’a donné envie de confort : des espèces de grosses fourmis volantes m’ont couru le duvet jusqu’à pas d’heure.

Voyons : Ibis centre. 450 mètres. Parfait. J’y ferai sécher mes affaires…

Et, accessoirement, y passerai une nuit confortable. J’en ai besoin.

Une folle journée

15 juillet. Après un petit déjeuner matinal en terrasse…

J’ai traversé le canal du Loing par la passerelle empruntée la veille,

Puis je suis allé au bord du lac gonfler mon kayak.

Le premier passage que j’ai trouvé était clos, et j’ai eu peur que le deuxième ne le soit aussi – ce qui m’aurait contraint à accoster, dégonfler, porter, marcher, etc.

Mais non : j’ai pu franchir ce pont en m’allongeant un peu.

J’ai circulé dans des canaux verdoyants, guidé par l’indispensable IphiGéNie.

J’ai franchi avec le kayak un déversoir amusant, poursuivi par un ballon de foot qui m’a rappelé la finale de coupe de monde prévue pour ce soir.

La sortie de la ville était moins bucolique.

Mais j’ai tout de même fini par retrouver la rivière.

Le passage de ce pont m’a donné un peu de travail.

Plus loin(g), idem. La preuve :

Sur la forme, pas de souci. C’est sur le fond que ça pêche un peu…

J’ai donc marché un petit kilomètre en tirant mon embarcation. Assez vite, toutefois, le Loing a retrouvé son visage enchanteur.

Avec même du courant, pour rendre la navigation plus agréable.

Je suis passé sous une vieille ligne de chemin de fer désaffectée.

Puis sous une autre, en service celle-ci.

Ensuite, j’ai atteint Chalette beaucoup plus vite que je ne l’aurais cru.

Du coup, j’ai fait une petite pause après le déversoir.

Puis j’ai repris le fil du courant, bien présent par endroit. Vacciné par mon bête dessalage d’hier, j’ai mieux négocié mes courbes – on apprend tous les jours.

Pour éviter un autre déversoir presque à sec et peuplé de pêcheurs, j’ai pris un bras que m’indiquait iPhiGéNie. Des bancs de nénuphars ornaient les berges. Magnifique!

Au bout, j’ai aperçu ça :

Plutôt bas mais je savais que ça passerait. Je me suis allongé dans le kayak, façon Ramsès 2, la pagaie en long contre moi, et j’ai laissé le courant me guider.

il n’y avait vraiment pas beaucoup de place : comme dans un tube de scanner.

C’est quand je me suis approché – et qu’il était donc trop tard pour manœuvrer – que je me suis aperçu que ledit tube était envahi de toiles d’araignée. Avec les proprios dedans. Des monstres!

Pour me remettre de ce train fantôme improvisé, je me suis posé sur une petite île.

Avec en tête, la chanson de Brel. J’ai songé que ça ferait un chouette lieu de bivouac mais il était encore trop tôt pour m’arrêter, j’ai donc poursuivi.

Pendant plusieurs kilomètres, j’ai glissé sur des plantes aquatiques.

J’ai longé des cabanes déglinguées et désertes, dont l’ambiance m’a fait penser au film de Boorman, Délivrance. Pour un peu, l’apparition d’un jeune idiot jouant du banjo ne m’aurait pas surpris outre mesure.

Je ne me suis pas attardé, du coup.

Puis j’ai buté sur le barrage de la Goulette.

Avec accostage soigné dans la vase.

Ça m’a rappelé Châtillon. L’effet macaron, fondant sous la fine croûte.

On ne s’en lasse pas…

Je me suis aperçu que j’étais au bord du canal. Que choisir?

Certainement pas le canal. Et hop.

Les plaques d’algues étaient fleuries de petites anémones blanches où voletaient des libellules bleues.

Plus loin, j’ai pensé inévitablement à un autre film : et au milieu coule une rivière…

Et tant qu’à convoquer mes souvenirs cinématographiques, ces longues plantes aquatiques m’ont également rappelé cette scène, onirique, effroyable, de La Nuit du chasseur, où l’on découvre ce que le faux prêcheur, l’inquiétant Robert Mitchum, a fait de sa récente épouse…

Avant Dordives, le Loing s’est à ce point élargi qu’il m’a fait songer à la Seine, telle qu’on la trouve en amont de Montereau.

J’ai compris ensuite que cet élargissement était causé par ce barrage, qui portait encore les stigmates de la crue de 2016.

Je l’ai franchi à pieds et j’ai marché un temps dans l’eau peu profonde et chauffée par le soleil.

Quand le Loing a repris une profondeur plus navigable, j’ai recommencé à pagayer et je suis passé sous l’A77.

Avant de buter contre le barrage à clapets de Grands Moulins. Super dangereux.

J’ai donc abordé dans un endroit peu reluisant, avec ronces et orties pour m’accueillir à la sortie.

J’ai hissé le canoë, taillé un chemin à la pagaie-machette, porté tout le barda le long du canal sous un soleil de plomb et cherché ensuite à me remettre à l’eau dans la rivière.

Pente abrupte mais rien de très compliqué avec un peu d’huile de coude…

Arrivée à Souppes sur Loing. Presque à l’heure pour voir la finale de coupe du monde.

Vite, je remballe tout et marche jusqu’au camping.

Quoi? Fermé ? Ah. Depuis la crue de 2016. Adieu match, douche, etc. Après une pleine journée de pagaie, trente kilomètres de rivière au compteur, je suis un peu sonné.

Des clameurs me parviennent de la place de l’église. Une terrasse. Des parasols. Allons voir…

Je commande une bière et assiste au but de Paul Pogba. Sur quoi, le cafetier m’apprend  qu’il n’y a pas non plus d’hôtel, ici. Je suis maudit.

Je finis ma bière, un quart d’heure avant la fin du match parce que j’en ai plein les oreilles des vuvuzellas et des cris d’ivrognes mâles et femelles, puis je retourne gonfler le kayak.

L’orage qui grondait depuis un moment vire à l’averse : je m’abrite de la pluie sous des arbres en me disant que décidément, je m’en souviendrais de Souppes sur Loing ce soir de finale historique.

Sous un pont, je regarde le soleil revenir.

Partout, invisibles, des hurlements, des sifflets, des klaxons. La France est d’évidence championne du monde mais la nouvelle me laisse indifférent : la rivière m’a mis un peu en marge et la fatigue fait sans doute le reste.

Je quitte Souppes difficilement, par des canaux encombrés où je dois marcher dans l’eau avec attention – il y a des cochonneries rouillées parmi les galets.

Je rejoins ensuite le Loing en me demandant où je vais bien pouvoir dormir…

J’ai environ deux heures de lumière solaire devant moi. Consultons IphiGéNie. Elle me montre une île minuscule, non loin.

Tu ne la vois pas ? Attend, j’agrandis l’image et j’y trace une croix, comme Stevenson dans L’île au trésor. Bon, je sais, c’est une étoile. Pas de croix disponible sur l’application…

Vu sa taille, cette île doit être déserte. J’y passerai donc une nuit sinon confortable, du moins tranquille.

Approchons-nous et abordons.

Pas super engageant de ce côté-là.

Ici, en revanche, ça peut convenir.

Robinsonnons pour rendre l’endroit plus douillet. D’abord, le fil à linge. Je trouve que ça fait tout de suite plus civilisé, le linge qui sèche, non?

Et puis le mien en a besoin. J’enfile ensuite des vêtements secs, glisse le bas de mes jambières dans les chaussettes et pulvérise le tout d’insecticide. J’élague quelques lierres et autres ronces à l’Opinel puis je finis par monter la cabane. Et voilà.

J’oubliais : avec vue sur le port. Et oui.

Sur quoi, la nuit tombe peu à peu. Outre les pétarades et les cornes de brume qui me parviennent d’outre-monde, l’ile grouille de bruits étranges.

Bon, et bien… A demain!

Vers le tronçon interdit... et au-delà

J’aime bien paraphraser Buzz l’Eclair.

Bon. Gros programme aujourd’hui : lever à l’aube…

Au vrai, j’ai peu dormi. 4 heures environ. Je pensais être tranquille, loin des foules à klaxon, mais la proximité du canal m’a valu des crécelles de scooters sans échappement jusque vers minuit. Plus quelques hurlements avinés. Tout ce petit monde est parti vers une heure et je suis resté encore quelques temps à écouter des bruits dans l’obscurité : gargouillis, gloupements, coassements. Pas inquiétant. Intriguant, plutôt. Puis j’ai sombré dans le sommeil sans m’en rendre compte.

Après un frugal petit déjeuner de muesli croustillant mangé à même le Ziploc, suivi d’une ration d’eau tiède, j’ai plié bagage et repris la rivière dans une lumière magnifique.

Passé ce pont de chemin de fer – la ligne Gare de Lyon-Montargis – je me dirige vers les anciens passages de canoë, déserts.

Succession de petits rapides très agréables, dans une eau peu profonde mais suffisante.

Pour passer, tout en restant assis dans le kayak et en comptant la dérive, vingt centimètres suffisent. J’ai mesuré avec une pagaie. Continuons.

Sympa, non? Ce méandre débouche sur le bien nommé Beau Moulin.

Porte d’entrée du Tronçon Interdit. C’est du moins ce qu’affirme l’article de la République de Seine et Marne que ma femme a découpé quelques temps avant mon départ et dont j’ai parlé plus avant.

J’ai positionné IphiGéNie sur un agrandissement adapté – 1 centimètre pour 80 mètres – mais pour l’instant, la rivière offre un visage paisible.

J’appréhende un peu le déversoir de Portonville, dont l’article parle en des termes effroyables. On verra.

Tiens, en parlant de déversoir, voici celui du moulin de Glandelles.

Pas bien méchant. Passage à la corde, un peu de marche dans l’eau, embarquons à nouveau.

A la suite. J’arrive en vue d’un autre déversoir qui fait barrage. Ma carte m’indique qu’il s’agit de celui de Portonville. Méfiance. Mais rien. L’eau coule un peu plus rapidement à droite, chemin naturel qui mène à une zone de calme que j’emprunte.

Et c’est tout.

Je viens de passer la brèche, qu’on voit ici à droite. La berge est en effet un peu creusée – on y voit d’ailleurs le courant, au pied – mais rien de fâcheux. J’ai connu plus rock n’roll dans le haut des gorges de l’Hérault. Bon, j’imagine qu’après un gros orage, ça peut être mouvementé. Mais aujourd’hui, franchement, le débit, ici : une rigolade…

Cela étant, en quelques jours de pagaie, j’ai également appris à mieux “lire” la rivière et à maîtriser mes dérapages, à utiliser des mouvements en apparence contradictoires avec la trajectoire mais qui compensent utilement la force de l’eau. Ce qui explique sans doute que je n’ai pas trouvé ce passage très complexe.

Le pont de Bagneaux marque la sortie du Tronçon Interdit. Lequel était court, finalement.

On notera le souci altruiste du grapheur, qui ne tient pas à ce que les touristes se perdent.

Je poursuis mon chemin en regardant les cabanes, sur la berge.

Le tout avec une belle lumière dorée sur les saules.

Je passe un moment, amusé, à observer des poussins de poule d’eau, boules de duvet noir tout fin qui jouent, pataudes, sur des feuilles de nénuphar.

Le Loing longe ensuite quelques habitations dont je me demande si elles appartiennent encore à Bagneaux ou bien déjà à Nemours.

A Nemours, sans doute, puisque j’y arrive très vite, avec une vue magnifique sur le château depuis le déversoir du moulin rive droite.

J’accoste au pied du château et je demande à un jeune rasta de veiller sur mon kayak pendant que je vais acheter des cigarettes.

Je discute un moment avec lui, à mon retour. Il porte encore des traces bleu-blanc-rouge de la veille, une vilaine croûte sur la joue et a visiblement dormi sur son banc. J’ignore si c’est un fêtard ou un SDF et du coup, je n’ose pas lui demander si je peux le prendre en photo. Timidité idiote. Il aurait sûrement accepté.

Je remplis ma poche à eau dans le Loing, avec mon filtre, j’ajoute deux pastilles désinfectantes – précaution en forme de ceinture et bretelles mais l’eau est à ce point claire que je vois une perche courser un petit poisson qui saute hors de l’eau, suivi de la perche qui joue les orques de rivière – puis je repars.

Le canal du Loing et la rivière sont un moment contigus. Le paysage me fait prématurément penser à la Seine, pourtant encore éloignée.

Je longe des silos, plus imposants que ceux de Châtillon-Coligny, preuve s’il en fallait que les péniches ne transportent pas que du gravier.

Puis je passe sous l’Autoroute du Soleil et je regarde les véhicules, amusé du décalage entre leur vitesse et la mienne.

Au barrage de Moncourt-Fromonville, j’obéis à un panneau qui m’enjoint de prendre à tribord. Je suis désormais en territoire balisé – fini l’exploration aventureuse – mais je ne tiens absolument pas à tenter le diable en franchissant ce barrage à clapet.

Pour en savoir plus sur ce type de barrage, qu’on reconnaît à ses vérins hydrauliques, et son incompatibilité mortelle avec le canoë-kayak : viens faire un tour ici.

Je comprends mal ce que m’indique ce panneau, croyant qu’une glissière se cache à gauche.

Mais non. Il n’y a que l’écluse. Ouverte, cela dit. Abandonnée. A la mémoire de toutes celles que j’ai dû contourner péniblement, je la traverse en ricanant.

Avant de comprendre qu’il n’y a pas de glissière et que je dois faire demi-tour, penaud.

Je débarque donc au pied du panneau et retrouve la rivière.

De l’autre côté du barrage.

En photographiant ce cormoran ensuite, je fais l’inventaire de tous les oiseaux que j’ai vus depuis que je suis sur le Loing.

Des canards colverts, beaucoup – j’ai remarqué à cette occasion que la cane, pour éloigner l’intrus de sa couvée, a une technique géniale : elle simule la faiblesse en battant péniblement des ailes sur l’eau, comme si elle était blessée, mène ce jeu environ trois cents mètres pour attirer celui qu’elle pense être un prédateur, puis, quand elle juge la distance du nid suffisante, elle décolle, effectue un virage sur tranche et regagne son point de départ. Maline.

J’ai vu également quantité de hérons cendrés, une dizaine par jour, que je ne suis jamais parvenus à prendre en photo. Des cygnes aussi, dont un couple avec un cygneau au plumage encore gris. J’ai découvert que les cygnes, au décollage, font un bruit incroyable d’hélicoptère : leurs ailes battent comme des pâles – ftaf ftaf ftaf ftaf – et ils fusent ensuite dans un bruit difficile à décrire. “Fusent” est encore le verbe qui décrit le mieux ce son.

Qu’ai-je croisé d’autre? Des oies bernaches, que j’ai effarouchées malgré moi et qui se sont aussitôt envolées en passant très près de moi.

Des poules d’eau, noires de jais avec le bec rouge. Un geai aussi. Pas de martin-pêcheur, hélas, même si je sais qu’il y en a.

Plus des centaines d’autres, que je n’ai pas vus, mais dont les sifflements dans les arbres ont égayé ma promenade.

A Moncourt-Fromonville, des demeures somptueuses ont remplacé les cabanes.

Sur quoi, j’arrive en vue du magnifique pont de Grez sur Loing. J’avais initialement prévu de m’arrêter à Grez pour l’étape, mais il n’est que midi et je songe qu’au rythme où je vais, je peux aussi bien être chez moi dans la soirée.

Je franchis donc le pont et continue ma route, longeant d’autres propriétés superbes – au sens étymologique du terme : orgueilleuses.

A Montigny, deux jeunes gars sur le déversoir m’apostrophent en exhibant leurs bouteilles de gnôle.

– Deux étoiles! On est les champions! brament t-ils d’une voix éraillée.

– Il paraît, leur réponds-je en souriant.

Je passe la glissière puis contourne la baignade, peu fréquentée en ce lundi de gueule de bois nationale, et je me retourne pour contempler un temps Montigny.

Avant de poursuivre ma navigation au fil du courant qui me porte, en admirant les maisons dont je me demande, toutefois, quelle tête a fait leur rez-de-chaussée lors de la crue de 2016.

Vers la réserve de Sorques, je double un groupe de canoës de location – les seuls que j’ai croisés tout ce temps et qui semblent n’en être qu’à leur découverte circonspecte de l’engin – puis je m’arrête sur une plage de galets.

Et là, je m’aperçois que je suis rincé. A bout de force. Les ampoules sur mes mains, qui ne me gênaient guère jusqu’à lors, me brûlent. J’ai terriblement faim d’autre chose que de cacahuètes grillées ou de fruits secs et beaucoup plus envie d’une bière que de l’eau tiède de ma poche à eau.

J’inventorie, navré, quelques marques de mes passages dans les ronces…

Je tire le kayak à l’ombre, me baigne – me lave serait plus exact – dans l’eau fraîche, puis je grignote sans y trouver de plaisir et ouvre IphiGéNie.

Je ne suis plus très loin de Moret, ni de mon but – la confluence – mais j’ai  initialement prévu de regagner Fontainebleau par la Seine et d’accoster au port de plaisance d’Avon, après Valvins. Or, outre que je sens que la force va me manquer, la présence sur la carte de la grosse écluse de Champagne me refroidit.

Que faire? Au rythme où je descends, je devrais atteindre Saint-Mammès à 16h30.

Je décide d’appeler mon vieil ami Jean-Christophe. Il habite Thomery, non loin de mon point de chute. S’il n’est pas parti en vacances…

Le téléphone ne passe pas. Les textos, si. Quelques échanges plus tard, rendez-vous est pris. Super!

Ragaillardi, je remonte dans le kayak et j’ai tôt fait d’arriver à Moret.

Je passe la bouillonnante glissière du moulin sous l’oeil amusé des badauds, qui n’attendaient que ça, puis je m’engage vers le canal.

La présence de péniches m’indique que la Seine n’est plus très loin.

Le canal s’élargit et je peine face au vent, dans une petite risée contraire qui me donne du fil à retordre.

Je longe des embarcations colorées.

Puis j’aperçois la passerelle de Saint-Mammès, qui marque le terminus de cette exploration.

Luttant contre le vent, modeste mais rude à mon échelle, j’avance péniblement et je débouche enfin à la confluence, là où le Loing se mêle insensiblement à la Seine. But!

Dernier accostage.

Pliage du matériel avec l’aide de Jean-Christophe – ça nous rappelle quelques aventures communes d’il y a presque trente ans – puis bière en terrasse pour fêter ça.

Le cafetier est un ancien parent d’élève, de l’époque où j’étais en poste non loin d’ici, mais j’ignore s’il m’a reconnu. J’ai une de ces têtes, cela dit. Faim aussi, absolument.

Jean-Christophe me dépose chez moi et je me jette sur le frigo.

Ahhhhhhhh…

Sur quoi, douche fraîche et au lit à 18h00 pour 14 heures de coma non stop : un record!

NB : Si tu as aimé ce reportage, laisse-moi un commentaire que je lirai au réveil.

Epilogue bassement matérialiste

En réponse au commentaire de Romain, je lui ai adressé un long courriel dont je copie-colle ci-dessous un large extrait, pour le cas où il se trouverait des curieux – et la curiosité est une belle qualité – qui, comme lui, auraient envie de parcourir intégralement la rivière.

1/ Combien de temps a duré le périple?
 
6 jours et 4 nuits. 
JOUR 1 : Trajet voiture jusqu’à la source du Loing puis à pieds depuis la source jusqu’à St Sauveur en Puisaye. Nuit en chambre d’hôtes.
JOUR 2 : Taxi depuis St Sauveur jusqu’à Rogny les 7 écluses ; canal de Briare avec le kayak jusqu’à Châtillon-Coligny. Nuit au camping.
JOUR 3 : Châtillon-Montargis, en partie sur le canal de Briare, en partie sur le Loing. Nuit à l’hôtel.
JOUR 4 : Montargis-Souppes entièrement sur le Loing. Nuit en bivouac. 
JOUR 6 : Souppes sur Loing – St Mammès, à la confluence avec la Seine.
 
Grosso-modo, les étapes 2 à 6 représentent une moyenne journalière de 30 kilomètres de navigation.
 
2/ J’avais vu aussi que loing n’était pas pratiquable dès sa source, où faut-il reprendre son cours avec le kayak ? 
 
De la source à Rogny, le Loing est en effet soit inexistant, soit pas navigable du tout, soit très peu navigable sur de courts tronçons, soit inaccessible depuis la berge (arbres denses et végétation touffue, difficile voire impossible à franchir).
Je pense qu’à partir de St Sauveur, il y a probablement moyen de n’emprunter que le cours du Loing mais à condition d’avoir du temps, d’accepter de beaucoup tirer ou porter le kayak dans une végétation parfois inextricable. 
Parcourir (et chercher) la rivière est amusant (c’est ce que j’ai fait à pieds entre la source et St Sauveur), mais à mon avis, c’est aussi une belle galère entre St Sauveur et Rogny : beaucoup de passerelles très basses, de moulins en ruine, très peu de tirant d’eau. A mon avis, mais sans l’avoir fait, je dirais 40 kilomètres de difficultés sur 3 jours et 2 nuits.
J’ai donc fait le choix d’essayer d’aborder la rivière depuis le canal de Briare (je réponds à ta question sur la navigation en canal plus bas). Les possibles mises à l’eau que j’avais repérées sur les cartes de mon application IGN se sont avérées longtemps inabordables. A un endroit, avant Châtillon-Coligny, j’ai pu aller sur le Loing lui-même, mais l’aventure a vite tourné court comme tu as pu le lire sur l’article.
Je ne suis parvenu à naviguer réellement sur le Loing qu’à partir de l’écluse de Montambert. 
A partir de l’écluse de Montambert, je suis resté sur le Loing jusqu’à la Seine.
 
NB : Je peux naviguer assis dans le kayak dans minimum 20 centimètres d’eau. Par endroit, les 20 centimètres ne sont pas au rendez-vous, mais le fond est plus constitué de galets que de boue et on peut donc facilement marcher en tirant l’embarcation.
 
3/ Liste du matériel : 
 
Voici la liste détaillée établie pour le Loing mais je voulais juste te donner quelques précisions complémentaires :
 
– Le kayak : gonflable, modèle Safari 330 de chez Gumotex. La pagaie est une pagaie ordinaire, en fibre, démontable en trois segments.
J’avais pris un gilet ordinaire par obligation (en cas de contrôle éventuel) mais je ne l’ai jamais utilisé. A quoi s’ajoutaient le gonfleur et un bout de 6 mètres (corde dynamique de rando 6 mm)
Ce kayak, plié, tient dans un sac à dos étanche : durant la navigation, je mettais mon sac à dos contenant le reste dans ce sac étanche, à l’arrière du kayak. Pour avoir à portée de main, la journée, mon téléphone, mes cigarettes (et oui, je ne parviens pas à me débarrasser de cette vilaine habitude…) et quelques autres accessoires, j’utilise une vieille pochette étanche de chez Ortlieb qui est au départ une trousse de secours rectangulaire avec des anneaux, bien pratiques pour l’attacher. Cette trousse ressemble à ça.
 
– Pour l’eau à boire, j’avais une poche à eau de 2 litres (marque Platypus) que je glissais derrière le siège et à laquelle je buvais avec la durite-pipette. Je la remplissais à des robinets le matin, ou avec l’eau du Loing ensuite filtrée.
 
– Côté nourriture, j’avais peu de choses : muesli croustillant, cacahuètes grillées salées, fruits secs. Mon rapport à la nourriture n’est pas spécialement frugal, mais dans des secteurs où je sais que je vais trouver au moins un resto le soir, je ne m’encombre pas. J’en parle, ainsi que de l’eau, de façon détaillée, dans cet article.
 
– Mon sac à dos est un 40 litres de la marque Osprey, le Talon 44, que je traîne partout. Léger, pas trop cher, très bien pensé. J’avais emporté un (très) vieux sac de couchage en synthétique avec film d’alu que j’utilise encore parfois l’été en milieu humide. La nuit, la température n’est jamais descendue sous les 20 degrés, même à l’aube (nous étions mi juillet). Ma tente à cette époque était la Hubba NX de MSR. Je n’avais pris que le double-toit, en mode tarp. 
 
– Côté vêtements, je n’avais que l’essentiel auquel j’avais ajouté un pantalon en toile qui sèche vite, des baskets de running et un sweat pour être présentable au resto le soir. Même si je n’avais fait que bivouaquer, j’aurais pris la même chose pour me protéger des moustiques.
 
– Je n’ai pas eu de pluie (enfin, si, un orage à Souppes sur Loing mais je me suis abrité sous un pont le temps que ça passe). Au cas où, j’avais pris juste un tee-shirt neoprène Mares (que j’utilise aussi sous ma combi de plongée quand je fais des profondes, l’été) et une casquette (la casquette est très utile grâce à la visière pour protéger de la pluie mes lunettes de vue).
 
4/ A t’on vraiment le droit d’emprunter des canaux en kayak?
 
En principe, non. Je crois qu’il faut demander une autorisation à VNF mais je me suis épargné ce souci en ne demandant rien à quiconque. Je n’ai rencontré personne sur le canal, à part une seule petite pénichette de type hollandais qui m’a fait un « coucou » sympa. A l’arrivée sur Châtillon, une fille avec un polo VNF surveillait une écluse mais elle ne m’a pas ennuyé. Cela dit, j’ai navigué le week-end du 14 juillet : le vendredi 13 et une partie du samedi 14. Avec la finale de la coupe du monde 2018 en plus d’un week-end férié, je savais que je n’allais pas être embêté par la foule.
Et puis je t’avoue j’ai du mal à demander l’autorisation pour aller jouer sur l’eau. J’ai traversé la ville de Quimper en hiver, en période de crue de l’Odet, et je ne pense pas non plus que cette traversée en kayak était très “légale”…
 

2 réponses sur “Si Loing, si proche45 mn de lecture

  1. Bonjour monsieur, voilà tout comme vous je souhaite faire ‘le loing’ depuis sa source, donc je me permet de vous demander des renseignements, par exemple: combien de temps à durée ce périple ? J’avais prévu une semaine.
    J’avais vu aussi que loing n’était pas pratiquable dès sa source, où faut-il reprendre son cours avec le kayak ?
    Quels a été votre liste de matériels ?.
    J’ai vu aussi que vous avez emprunter des canaux, à t’on vraiment le droit en kayak?..
    En vous remerciant..
    Cordialement Romain

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