Sortir de l’hiver

L’Embossieux-Giron : dernière étape de cette grande traversée du Jura. Je me lève, prêt à en découdre, et j’écarte les rideaux : il pleut. Zut.

Tant pis, je me ferai saucer. Telle est la dure loi du Grand Air.

Petit déjeuner, pliage du sac, emballé dans sa housse de pluie – et c’est parti. Il fait 4 degrés. Malgré l’altitude, pas de flocons. J’ai droit à une petite grêle d’aiguilles fines et glacées. Je coupe par les prés pour regagner La Pesse, le visage protégé par la visière de ma casquette.

Tiens, pour patienter en attendant de rejoindre la Pesse, jouons. On va voir si vous avez retenu la leçon des perches d’hier. Observons l’image suivante :

Question : sommes-nous sur la GTJ ? Réponse : oui, bien sûr, c’était facile.

Attention, même question : GTJ ou pas? Indice : en principe, non.

Réponse : et bien si! Il y avait un piège.

Allez, une dernière : GTJ ou pas? Indice : encore un piège.

Et oui, GTJ ! Voila ! Vous avez gagné vous aussi le droit de rire trop fort en roulant des yeux fous.

Bon concentrons-nous à présent : le redoux a mis à jour des tas de ruisseaux au franchissement scabreux. Ici, je saute.

Certes, je suis déjà bien humide, mais ce n’est pas une raison pour aller se baigner. Hop, passé – de justesse, au vrai.

Ici, une planche de la largeur d’une raquette. Ne pas glisser.

Franchi. Au suivant. Mais l’exercice est vite lassant. Par ailleurs, je découvre également que la neige mouillée a un comportement bien pire que la poudreuse : la couche s’effondre en cône, tordant le pied vers l’intérieur sans prévenir, ou l’extérieur, c’est selon. On peut faire une trentaine de pas sans souci, puis s’enfoncer d’un coup – et d’une seule jambe – dans 50 centimètres de quelque chose qui ressemble à la glace chez le poissonnier. Usant.

En apercevant cette petite route…

… et tandis que la pluie s’intensifie, je songe à faire du stop. Marre de patauger dans la soupe, sous des rideaux de gouttes fines qui dessinent des stries de nylon dans le paysage. Mais aucune voiture ne circule ici. Et puis immobile, à attendre, je vais basculer en hypothermie. Pas le choix, il faut continuer. En pestant contre les effondrements soudain qui gobent les pieds.

J’entre dans un village mort. L’ambiance générale me fait penser aux Saisons, un roman de Maurice Pons. Je fais une pause à l’abri d’un lavoir et porte un toast à la veuve Ham.

Plus loin, la route que j’emprunte et qui s’élève au milieu de “collines farouches”, m’évoque à présent l’incipit de La couleur tombée du ciel, de Lovecraft.

L’un comme l’autre, des ouvrages d’une gaieté folle.

Puis je gagne progressivement en altitude et, à l’orée de la forêt de Champfromier, la pluie cesse.

La neige est également de meilleure qualité. J’en discute avec deux pisteurs à motoneige qui s’arrêtent à ma hauteur. Les deux seuls êtres humains que je rencontrerai de toute la marche.

Je poursuis dans la forêt, montant progressivement. Ces dix jours passés à crapahuter plusieurs heures durant ont du bon : gavé de globules rouges, je suis moins essoufflé qu’au début. L’effort est bien moindre, alors pourtant que le relief est identique. Sensation très agréable.

J’atteins quelques temps plus tard une ligne de crête. Le chemin révèle des plaques de terre et de feuilles. Il fait froid ; j’enfile la doudoune sous la veste humide, puis je grignote quelques tranches de saucisson.

Au sommet de ce plateau, la vue depuis la Roche Fauconnière évoque un paysage des rocheuses américaines. Le point de vue est sublime.

Après quoi, je redescends. Les plaques d’humus se multiplient et, au bout de cette langue de neige…

… je déchausse définitivement les raquettes. C’est drôle : comme de sortir physiquement de l’hiver.

Puis, en longeant une petite route, je parviens à Giron. Dans l’Ain.

Changement subtil d’architecture. Mais pour le reste : calme plat.

Et mauvaise surprise.

Il est 14 heures. Je suis trempé. Je ne sens pas bon – et j’aurais aimé célébrer mon terminus autrement qu’en errant je ne sais où.

Machinalement, mes pas me portent vers le cimetière – rien de morbide, il est en haut de la rue. Et là, miracle : un bar. Ouvert!

Les deux pisteurs croisés tantôt y sont attablés. Les cuisines sont fermées, mais j’ai droit à une gaufre et une bière. La fête !

J’en profite pour rédiger ce dernier article et faire les comptes : 10 jours, 117 kilomètres prévus mais 173 parcourus si j’en crois mon podomètre, lequel affiche également un total de 1392 étages montés. Délirant, dit comme ça, non?

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