L’art de (se) faire la malle

En consacrant une soirée d’hiver à préparer mon départ pour un voyage de plongée, le visage rayonnant d’un sourire de ravi de la crèche, je me suis interrogé sur ce plaisir très particulier que je ressens à chaque fois que j’entasse mes affaires au seuil d’une nouvelle échappée.

Un vrai, intense et profond bonheur.

J’ai donc songé qu’un petit article à ce propos nous occuperait utilement en attendant l’aéroport. Non? Allez.

Première question :

En quoi le fait de bourrer un sac – étanche, à dos, à roulettes, version valise high-tech ou baluchon bohème – est-il aussi excitant?

Et bien sans doute parce qu’avant tout voyage, le plaisir du voyage lui-même se prend dans la rêverie qu’on en fait. Et oui.

Tenez : j’ai pris cette photo il y a plus de dix ans. Preuve que ça me travaillait déjà, cette histoire de bagage…

Tout y est, même si la photo est médiocre : on pourrait considérer que la vieille carte symbolise la rêverie – c’est incroyable comme ça fait voyager l’imaginaire une carte, surtout celle-ci qui mériterait un article à elle seule – et que le sac, lui, représente l’imminence du départ. Je crois donc que j’ai tenté ici, inconsciemment, de saisir une espèce d’intermédiaire, de temps suspendu. Entre le rêve du voyage et sa réalité confrontée. Du désir à l’état pur, en somme. C’est très érotique, au fond. Mais je m’égare…

Au hasard des photos disponibles sur Pixabay, quand on renseigne la recherche “valise”, voici ce qu’on peut trouver :

Cuir bouilli, cache-nez et vieilles reliures : joli délire décoratif qui aurait fait sourire le Perec des Choses. L’image est belle, cela dit : synonyme d’évasion faussement romantique, de liberté surannée. Voilà pour le songe publicitaire. Mais qu’on s’imagine vraiment à travers champs nanti de pareil attirail, en veste de tweed au point de rosée après une nuit de non-sommeil, pelotonné grelottant au pied d’un arbre, et c’est déjà autre chose…

Autre exemple, tapons “sac” en mot-clef”, sur Pixabay toujours, et voyons son résultat, sponsorisé par Marie-Claire déco.

Où l’on retrouve la carte et sa boussole – c’est à dire le monde pliable à portée de poche – le chapeau d’Indiana Jones – tout un programme – le tout dans les pâquerettes : n’en jetons plus. Ah si! Les pompes usées d’avoir couru les sentes –  variante précieuse des sentiers. Le fantasme fonctionne à plein : on imagine le flâneur, ou la flâneuse, les pieds rafraîchis dans l’onde limpide d’un ruisseau de fraîche Evian… Mouais.

Moi, après dix jours d’alpage caillouteux avec un mauvais choix de chaussures, mes pieds ressemblent à ça :

Moins glamour. Où en étais-je? Ah oui. Préparer son bagage, c’est donc déjà rêver son voyage, indépendamment de la confrontation au réel. CQFD. On a fait le tour? Pas tout à fait.

Deuxième question :

D’où vient ce besoin – et cette joie évidente – d’entasser  des articles de voyage dans un baluchon? A quelles mystérieuses profondeurs ce plaisir étrange prend-il sa source? Réfléchissons.

Bon. Aux lectures enfantines, probablement. Tintin, bien sûr, pour commencer.

© Hergé-Moulinsart

Mais pas que. Pêle-mêle d’influences exotiques qui ont marqué la construction de mon imaginaire : les gravures coloniales de la revue l’Illustration, les vieux catalogues d’articles d’expéditions, tel le Manufrance, empli d’objets formidables qui fleurent bon l’aventure dans la jongle hostile…

Puissants moteurs, également, les récits des années 50 empruntés à la Bibliothèque municipale : L’expédition du Kon Tiki, par exemple,  lu à dix ans, qui m’a marqué durablement et dont la visite du musée, à Oslo, l’été 90, m’a fait une impression si forte que j’ai tenu à y emmener mes filles presque trente ans plus tard.

De là, entassés sur mes murs au fil des ans, entre la littérature sous toutes ses formes et des essais pour mieux comprendre le monde, une belle collection d’itinéraires variés.

Point commun de la plupart des récits de voyage : la préparation. Les listes de matériel. Les malles, les sacs, j’en oublie. Voyez, on y revient.

Je me souviens ainsi que pour mon premier voyage, avec mon meilleur ami, encore lycéens, nous avions méticuleusement ordonné le contenu de nos sacs  à dos sur la moquette de ma chambre avant de contempler cet improbable bazar en gloussant : baroudeurs à notre tour! A moins que nous n’ayons été influencés malgré nous par la pochette intérieure du double album des Floyd, Ummagumma, que nous écoutions en boucle à cette époque chevelue…

Lister indéfiniment son matériel, passer des heures à chercher la tente ultra légère ultime, parcourir le site spécialisé “Mon réchaud.com” sous l’oeil effaré et hilare de son entourage, tout ça finalement pour tenter de ressembler plus ou moins aux aventuriers qui me faisaient rêver à dix ans, soit. Après tout, à chacun ses marottes.

Sauf que ça ne suffit pas encore à tout expliquer.

Parce qu’on pourrait s’arrêter au simple plaisir de boucler son bagage sans partir. Après tout : se contenter de rêver l’évasion possible, de façon autosuffisante, sans jamais s’en aller. C’est plus fréquent qu’on le croit. Ainsi d’un vieil ami qui, à vingt ans, s’était acheté une chouette valise d’aluminium poli pour faire le tour du monde et qui n’est finalement sorti d’Europe qu’à 50 ans, obligé par son travail. Ou bien de cette collègue débordée par ses trois gosses, engluée dans le piège abscons d’un mariage moribond, et qui vivait au milieu d’une impressionnante collection de samsonites bourrées à craquer qu’elle entassait dans les couloirs de sa maison…

Donc, troisième question :

Derrière l’art de faire la malle, l’art de la fugue? 

Parce que si pour certains la possibilité du passage à l’acte se suffit à elle-même – mais suffit-elle vraiment, c’est une autre histoire – pour d’autres, dont je suis, le remplissage du sac ne constitue jamais qu’une espèce d’avant-propos. Bagages faits, la mise en route est inévitable, obligée, nécessaire.

Mais pourquoi partir? Bonne question.

Pour quitter un temps le quotidien, très certainement – et mieux le retrouver ensuite. Mais aussi et sans doute parce qu’il y en moi, je crois, depuis l’enfance, un besoin irrépressible d’aller voir ce qui se trouve au-delà de l’horizon, de cumuler les expériences, d’éprouver le monde avec mon corps, une incapacité à me contenter des livres – donc du rêve. C’est une façon de démultiplier ma vie. D’en vivre plusieurs en une. D’alimenter mes réseaux neuronaux, lesquels sont insatiables.

Faire mon sac, c’est donc éprouver tout ça : renouer avec les envies d’explorations enfantines, entasser des sortes de jouets dans la promesse du départ, rompre un temps avec le quotidien, éprouver la jouissance du déplacement dans l’espace, quelque soit le mode de transport emprunté, et profiter pleinement ensuite de la satisfaction profonde de l’arrivée dans un univers parallèle.

Pour parvenir comme ici – parmi des dizaines d’autres souvenirs – sur une petite île perdue du golfe du Mexique, au bout d’un long périple entrepris sur un coup de tête. Prendre avion, bus et bateau pour aboutir à ce drôle de terminus. Et s’en repaître, infiniment.

Vivre des vies multiples, faute de savoir se contenter d’une seule : une banale histoire d’appétit, au fond.

Après tout, l’estomac aussi est un sac, non?