Du Morvan à vélo, du relief et de Walking Dead5 mn de lecture

Cinquième étape de la Route Buissonnière, de Palinges à Lamure-sur-Azergue.

Jeudi 17 juillet

Je me réveille avec le jour, à cinq heures et demies, puis je me rendors jusqu’à sept heures. Au sortir de la tente, je regarde le troupeau de charolaises qui passe de l’autre côté des barbelés, dans le champ tout proche. La lumière est belle.

A huit heures et demie, tout est plié et je quitte le camping encore assoupi, direction Charolles

Pour ne pas changer, le beau ruban rectiligne de la D985 se gondole entre champs et forêts, montées et descentes.

Au bout d’une dizaine de kilomètres ponctuée d’alléchants panneaux très froggies

… j’entre dans Charolles.

J’attache mon vélo sur la place de l’église, en face d’un bar ouvert, puis je pars en quête de mon pique-nique du midi.

Je trouve sans mal une boulangerie ainsi qu’une charcuterie puis, nanti de mon casse-croûte en kit, je profite de la terrasse du bar pour m’offrir un Orangina bien frais.

Sur quoi, je repars. 

Et ça grimpe de nouveau, jusqu’aux 441 mètres de Saint-Symphorien-des-Bois, où je fais une brève pause compote-petit-beurre – songeant qu’entre mes horaires de dîner et de coucher et mes goûters, sans le caractère sportif de mes journées, j’aurais en fait l’hygiène de vie d’un résident d’EHPAD.

Comme pour compenser, je me lance à fond dans la descente, propulsé par le poids de mes bagages à l’arrière. 

Je ferme la bouche : je récupère en effet autant d’insectes qu’un pare-brise, lesquels crépitent sur mon front et mes joues, alors je n’ai pas envie d’en gober un, forcément. Je sais : protéines, tout ça. Oui, oui. Beurk.

Où en étions-nous? Ah oui, peigné par le vent dans la folle descente, laquelle se calme à l’arrivée sur la jolie petite ville de la Clayette.

Parfaite pour le pique-nique, d’autant qu’il est midi : vois comme tout s’enchaîne.

Je repère une chouette petite placette ornée de fontaines, entre deux restaurants, et je mets mon vélo sur sa béquille près d’un banc.

Sauf qu’un type en survêtement, qui vient de se rouler un pétard sur un autre banc, sans doute profitant d’un spectateur providentiel, se met à vociférer toutes sortes d’imprécations incompréhensibles. Je soupire en relevant la béquille : ce cinglé va me gâcher la pause. Autant mettre les bouts.

Ce faisant, je découvre l’autre profil du château, un lac, encore un banc. Comme quoi :  sans l’autre crétin, je serais passé à côté du spot parfait!

Je confectionne mon sandwich – demi baguette et pâté de campagne – et je le savoure en regardant le lac.

Quand je remballe, un groupe de motards se gare sur le parking et se dirige vers le restaurant. J’en croise pas mal des motards, depuis deux jours. Seuls, en duo, en bande. Les routes s’y prêtent, en effet.

Après la Clayette, je prends la départementale en direction de Chauffailles.

Je longe une importante carrière puis la route remonte d’un cran, puis descend, puis remonte raide tandis que j’entre dans Chauffailles en plein cagnard.

Je profite d’un bar ouvert pour faire retomber ma température corporelle, remplir mes bidons et m’offrir un Perrier très frais. Pas de bière. L’idée même de boire de l’alcool, même léger, alors que je me dépense sur les pédales, me dégoûte absolument. Je me rends compte que l’effort n’est pas du tout le même qu’à pied, par exemple. C’est à la fois plus intense et plus violent.

Et justement, en parlant de ça, j’entame en repartant une interminable montée. J’en bave au soleil.

En tout, entre le point le plus bas avant Chauffailles (345 mètres) et le Col des Echarmeaux (712 mètres), je m’envoie dix-sept kilomètres de pente à 2% en moyenne.

En raideur, c’est très supportable, mais c’est la durée qui fait la différence. J’en profite pour changer une nouvelle fois de département.

Aux trois derniers kilomètres, la pente se fait un peu plus raide et j’ai l’impression de ne pas voir le bout de ce calvaire. A chaque virage, l’espoir du plat est déçu par l’apparition d’une nouvelle boucle inclinée. J’ai envie de balancer le vélo dans les fougères.

Je suis dans le Beaujolais. Jusqu’au cou. 

Je sens l’altitude cela dit. Le fond de l’air est plus frais. Les sapins, sur le bord de la route, plus denses. L’herbe plus verte.

Et puis le paysage est magnifique.

Enfin! J’atteins le Col des Echarmeaux : victoire.

Tiens : l’incontournable Napoléon est passé par ici.

Etait-il encore Bonaparte ou bien déjà l’Empereur?

Qu’importe. Aujourd’hui, il tient un rond-point comme un simple gilet-jaune. Sic transit gloria mundi.

Un parking en encorbellement me tend ses bancs ombragés, de part et d’autre d’une fontaine d’eau potable.

Je me rince le visage puis j’enfile ma veste de pluie. Le vent est vif, je suis encore en sueur et l’air me glace le tee-shirt.

Je me pose sur l’une des banquettes de pierre pour le goûter – gâteaux, compote, pour changer – et un cycliste s’installe sur la dalle voisine. L’homme a un peu plus d’une soixantaine d’années, une tenue et un vélo de course dernier cri, et il braille dans son smartphone qu’il en a chié dans la montée. Sa conversation sonore et sans intérêt m’exaspère : il y avait quantité d’assises le long de cette corniche, pourquoi a t-il fallu qu’il vienne me coller?

La peste soit de ces fâcheux!

Ma pause en partie gâchée, je remplis mes bidons en grommelant puis je repars, en me lançant dans une longue descente récréative qui comporte une piste cyclable.

J’entre à 45 kilomètres heures dans la vallée de l’Alzergue, ponctuée de scieries qui sentent bon la térébenthine et la sciure fraîche.

Je traverse la commune de Lamure sur Azergue, à la sortie de laquelle j’ai repéré un camping : le camping du Lyzeron.

Caroline, la gérante qui m’accueille dans un sourire – « Ah, voici notre sportif du jour » – connaît la Route Buissonnière, comme tous les gens du coin, mais elle en ignorait l’origine, que je lui enseigne.

Elle me fait visiter le terrain, où se trouvent une majorité de résidents quasi-permanents, et me déniche un emplacement large et ombragé doté d’une rallonge électrique où je peux recharger ma batterie, mon feu arrière et mon téléphone.

Elle me conseille aussi pour le dîner, mais tout est en fait fermé sauf la pizzeria à laquelle je réserve.

Sur quoi, rituel inamovible : montée du camp, lessive, douche bienvenue dans des sanitaires neufs et nickel.

En attendant l’heure du repas, je me promène dans la zone des résidents permanents – qui sont là du 1er mai au 31 octobre.

Pour la plupart, ils ont définitivement posé leurs vieilles caravanes sur des parpaings et construit des cabanes autour.

Certaines, soignées, ne sont pas sans dégager un charme un peu roots, vaguement anar et convivial.

Mais d’autres, avec le temps, se sont déglinguées ; elles donnent à l’ensemble l’aspect d’un décor de la série Walking Dead : un village de survivants au pays des morts-vivants, ces oxymores cannibales et baveux, tout griffus d’ongles jaunes.

Mais j’aime bien du coup, je trouve ça post-apocalyptique à souhait. Et je me demande au passage d’où me vient ce goût pour les villes effondrées, les zones reléguées, les friches. Moi qui ne cultive pourtant aucun goût pour le sordide, je suis fasciné par ces univers en ruine qu’on retrouve dans la pratique de l’urbex...

… cette exploration de constructions abandonnées mangées par une nature folâtre qui y reprend peu à peu ses droits, à grandes poussées de lierre, de ronces et d’orties.

Peut-être est-ce d’avoir trop lu de science-fiction, trop de scenarii catastrophe? Peut-être aussi d’avoir grandi pendant la Guerre Froide, avec la menace omniprésente d’un holocauste nucléaire?

Va savoir. Ou bien par sensibilité romantique – la poésie des ruines?

Je ne sais pas.

Bref, pour en revenir au Lyzeron – du nom de la petite rivière qui le borde – tu peux lire à ce lien un article qui explique la genèse de ce camping singulier.

Aussi singulier que la petite pizzeria de Lamure que j’ai à présent gagnée à vélo – c’est fou comme je pédale mieux sans le poids des sacoches – et où nous sommes deux clients attablés : un habitué, un Patrick lui aussi, et moi.

Le patron est d’évidence un fan de rock. Les enceintes diffusent des live des années 80, les tables portent des noms évocateurs – Elvis, Bob Marley (la mienne) et les sets de table sont des vinyles. Je m’attendrais presque à trouver du space-cake à la carte des desserts…

J’opte pour des pâtes roboratives, une Corona et un dessert Chantilly-crème de marron, puis je regagne le Lyzeron à la tombée du jour…

… pour me glisser dans mon sac à viande, sous le duvet ouvert en couette.

Bonne nuit les zombies.

Voici les données du jour recueillies par Iphigénie

Je ne peux pas téléverser la trace GPX sur ce site, mais elle est disponible sur simple demande via le formulaire de contact.

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