Cinq ans après ma dernière navigation dans ce fameux archipel de l’Océan Indien, je suis cette fois parti de l’extrême sud, sous l’Equateur, pour caboter ensuite en remontant vers Malé, au centre.
Et donc? C’était comment? Encore mieux qu’en 2020?
Et bien… globalement, non.
Bien sûr, j’ai fait de très belles promenades sous-marines pendant deux semaines – certaines même magnifiques – j’ai nagé avec toute sorte de requins et j’ai goûté le plaisir ondoyant de la navigation sur l’Océan Indien, en compagnie, pour partie, de plongeurs et de plongeuses cooptés aux quatre coins du globe et devenus des copains – tel Olivier qui fêtait à bord son demi-siècle – il y a pire comme punition.
Mais, outre que l’effet de découverte ne jouait plus, j’ai également constaté que la plongée maldivienne avait hélas adopté la forme très désagréable du tourisme de masse, surtout au sud, où l’archipel est particulièrement fréquenté et amoché.
J’en ai fait même fait l’objet d’un premier article, tiré à part, qui reflète l’impression mélancolique qui m’est d’abord resté de cette croisière.
Cela étant posé : le nombre et la variété d’espèces pélagiques rencontrées, la sensation de glisse des plongées dans le courant, la beauté de certains paysages immergés… tout cela vaut encore le détour, mais seulement une fois quittées les eaux surfréquentées et les attractions douteuses des atolls les plus méridionaux. Et à la condition que le beau se maintienne, ce qui n’est pas garanti par le dérèglement climatique – cf. le chapitre intitulé « Y a plus de saison ».
Cette chronique aigre-douce est très différente de celle de 2020. Si tu veux avoir un aperçu un peu plus enthousiaste de la plongée aux Maldives, je te recommande donc mon ancien reportage. Il est encore en grande partie d’actualité. Rajoute juste quelques dizaines de bateaux supplémentaires sur la plupart des spots et croise les doigts pour que les récifs se régénèrent vite et bien.
Comme à l’accoutumée, tu peux lire cet article de façon cursive, du début à la fin, ou bien t’abandonner au chaos en cliquant au pif sur les titres du sommaire.
Sommaire
Addu Atoll
Après une longue escale à Malé, mal calculée par notre prestataire mais globalement rattrapée en bord de piscine à l’Hululé – bien connu de nos services mais dont la hausse notable des tarifs est inversement proportionnelle au vieillissement des installations…
… escale suivie d’un vol nocturne très retardé consécutif à un décalage des lignes internes, un ATR 42 de la Maldivian…
… nous pose enfin à Gan à deux heures et demies du matin, hirsutes, hébétés par plus de trente heures de voyage.
Aussitôt embarqués sur le dhoni – notre bateau de plongée – nous sortons à tâtons le matériel de de nos sacs pour l’entreposer dans des caisses.
Sur quoi nous gagnons le bateau-hôtel, buvons rapidement un jus de bienvenue et descendons – ou montons, selon les numéros – dans nos cabines respectives, à quatre heures du matin passées.
Après une douche rapide – et froide – je sombre immédiatement avant d’être tiré brutalement du sommeil trois heures plus tard, lesquelles m’ont paru trois minutes, par un bruit formidable qui sort très précisément de sous mon lit : un tintamarre métallique épouvantable assorti d’une forte odeur de gasoil.
Désorienté, j’aperçois le jour levé par le hublot et je reprends pied dans le réel de ma cabine, pour comprendre assez vite que je dois être situé au-dessus de la chaîne d’ancre, laquelle ancre est en train d’être relevée : et tiens, qu’est-ce que je disais, déjà la piaule ondule, on navigue dans le vrotopot’ des moteurs. Et bien mon vieux : quel réveil!
Bon. Je ne vais pas te décrire notre hôtel flottant par le menu : c’est le frère quasi jumeau de celui de 2020, en un peu moins bien, je te renvoie donc à la description que je fais de la vie à bord dans mon ancien article. Le voici cependant vu du ciel, photographié par le drone de Jean-Claude Ringenbach.
NB : toutes les photos légendées JCR 2025 lui sont empruntées, aériennes ou sous-marines, et je le remercie chaleureusement de ce partage.
NB 2 : de manière générale, la prestation de notre opérateur était nettement en-dessous de ce à quoi il nous a habitué. Beaucoup de détails problématiques qui, isolés, restent anecdotiques, mais qui, accumulés, à l’arrivée, chargent négativement l’ensemble. L’aspect globalement décevant de cette croisière provient donc aussi de là. Reprenons.
L’autre bateau, le dhoni – mot maldivien qui signifie… bateau – est quant à lui, comme je l’ai dit plus haut, notre annexe de plongée.
En dehors des sorties, il navigue de son côté avec son propre équipage et n’accoste que pour nous charger ou nous décharger, bord à bord, via une échelle de coupée.
Le matériel de plongée y est stocké à demeure, les blocs y sont gonflés – au Nitrox pour tout le monde, désormais la norme en croisière – et c’est là que nous nous préparons au petit matin…
… ou bien que nous remontons à la sortie des plongées.
C’est avec le dhoni que nous rentrons sur l’Explorer, dans la lumière dorée du soir…
… pour admirer ces couchers de soleil équatoriaux à nul autre pareils.
Entre repas, apéros et sommeil à la clim’ – sauf celle d’Olivier et Louis, en panne, et qui par conséquent, comme Fouquet dans Un singe en hiver, toutes les nuits, « navigue(nt) aux enfers sur un fleuve de sueur » – nous prenons nos marques : réveils à l’aube…
… briefings dans le salon…
… et premières immersions, d’abord sur une belle épave magnifiquement concrétionnée – le British Loyalty.
Pleine de spondyles, de buissons de corail noir et de bancs de lutjans.
Puis nous effectuons plusieurs sorties dans la passe sans grand intérêt de Maha Kandu, dont les fonds de corail blanchi sont envahis de balistes titan.
Nous plongeons bredouilles à trois reprises avant d’apercevoir enfin plusieurs raies mantas, spécialités de ladite passe – d’où notre insistante présence en ces lieux – que je laisse le soin au groupe de filmer ou photographier…
… pendant que je les admire en train de planer, indifférentes et élégantes, abandonnées aux petits labres nettoyeurs qui les débarrassent de leurs parasites.
Nos guides sont contents : l’absence provisoire des raies nous retenait sur l’atoll d’Addu ; maintenant que nous les avons vues, le contrat est à demi rempli – la brochure du prestataire promet en effet force raies mantas – ✅ – et requins-tigres.
Après une dernière plongée à la fois très belle et étonnante – hithadhoo neru – le long d’un mur vertical tapissé d’alcyonaires violets que je n’avais jamais vus nulle part…
… et au bas duquel, au sortir de grottes en surplomb…
… je retrouve ces étoiles de mer charnues qui me font toujours autant penser à des doudous enfantins…
… nous levons l’ancre – avant que je ne sois couché, cette foi, merci bien – en mettant le cap sur le deuxième argument de vente de la croisière…
… les squales tigrés de Fuvahmulah.
La pire plongée de mon existence
En choisissant de m’inscrire à ce voyage, je n’avais pas une seconde imaginé ce que je m’apprête à te raconter.
Et pourtant, dès le briefing, tout était fort clair. Rien que le nom de la plongée, pour commencer : tiger’s zoo, tout un programme.
Sauf que, dupé par les photos de magazine…
… j’ai naïvement cru que j’allais rencontrer des requins-tigres dans leur milieu et je n’ai pas voulu entendre, ou voir, dans quelle farce sinistre j’allais bientôt me compromettre.
Ezzio, l’un des deux directeurs de plongée du bord, a pourtant beau nous expliquer que nous allons bientôt nous aligner comme des sardines dans le port de Fuvahmulah, sagement vautrés sur le sable sans bouger par cinq mètres de fond tandis que deux plongeurs locaux vont enfouir des têtes de poissons sous une roche pour faire venir les requins, cependant que les guides resteront en arrière et veilleront à notre sécurité ; il a beau ajouter que nous n’aurons que trente minutes pour profiter du show parce qu’ici les palanquées minutées s’enchaînent, time is money, et que de surcroît, sur le dhoni, les extras précités reviendront nous refaire le même briefing des fois que nous n’ayons rien pigé, blaireaux que nous sommes, non, décidément, rien à faire : je ne mesure toujours pas ce dans quoi on m’entraîne.
Et tandis que nous entrons dans le port sans charme de l’atoll, là encore, je regarde sans la voir vraiment l’impressionnante flottille de bateaux de plongée…
… et même ensuite, peu après la mise à l’eau, tandis que nous croisons un groupe d’une vingtaine de plongeurs qui s’en retournent dans l’autre sens, je ne me rends toujours pas compte de la nature frelatée de l’excursion.
Ce n’est que quand nous nous trouvons rangés côte à côte, râpés par le flux et le reflux de la passe sur le récif mort, et que je vois les deux gugusses autochtones s’échiner à bourrer des têtes de thon dans un bloc de corail taillé exprès pour la cause…
… que mes oeillères enfin s’ouvrent, d’un coup, et que je comprends dans quelle mascarade sordide je me suis laissé embarquer.
Je sens alors monter la colère derrière mon masque et je pousse des râlades exaspérées dans le détendeur, quand les mouvements d’eau me drossent sur le sable et les bouts de corail.
Puis, dans un nuage d’eau trouble mêlée de jus de poisson, de sergents-majors et de particules de sable, l’immense silhouette d’une femelle obèse apparaît et passe très près de nous. J’éprouve un pincement en apercevant un gros hameçon définitivement fiché à la commissure gauche de sa gueule et je me retourne pour la suivre des yeux : les guides de plongée sont en effet derrière nous, à la surveiller.
Je repense à ce qu’Ezzio a dit, pendant le briefing :
– Ce n’est pas du feeding, hein. Les requins, on les attire juste, on ne les nourrit pas.
Ah bon? Sans déconner. La différence est vraiment très subtile.
Fâché, je décide d’éteindre mon appareil photo et de recoiffer ma lentille grand-angle de sa protection de Néoprène. Puis je me ravise au second passage : l’animale est tout de même extrêmement impressionnante, et puis elle se trouve si près de moi, à la toucher. Mais mon exposition est mal réglée, le courant me roule comme le ferait un rouleau de bord de mer, je perds mon capuchon protecteur, qui disparaît je ne sais où et le dôme de verre de ma lentille percute le corail.
☠️ 🧨 🕷🔪⚡️ 🤬
Appareil définitivement éteint, la main en bouclier sur le hublot, je regarde aller et venir la malheureuse victime de ce déplorable piège à cons, auquel j’ai honte de participer.
De retour sur le dhoni, je ne cache pas mon dépit ulcéré en me déséquipant. François, navré, m’assure que cette pratique est nouvelle : il est venu ici il y a deux ans, et ce n’était pas du tout comme ça, à l’américaine, façon Bahamas. Maé me le confirme : elle n’avait pas non plus gardé ce souvenir. Je les crois évidemment sur parole, mes amis, mais en leur disant avec amertume que là, je viens de faire indubitablement la pire plongée de mon existence.
Aventures en machine à laver
Restons tout de même encore un peu à Fuvahmulah, pour y effectuer la troisième et dernière immersion de la journée, mais de l’autre côté de l’île. Tu vas voir, ça compense un peu ce qui précède.
Le Dhoni bouge pas mal, entre tangage et roulis, et les guides hésitent sur l’endroit de la mise à l’eau du fait des courants locaux, puissants et contradictoires, sortes de bouillons tourbillonnants surnommés fort à propos les washing machines.
A peine à l’eau, à l’approche du tombant, nous nous laissons filer à toute allure dans le flux en regardant défiler le paysage, classique roche corallienne surplombée, sur le platier, par les requins de récif.
Alors que nous nous sommes un peu éloignés de la falaise en suivant Ahmed, notre guide, je me rends compte que François, remonté environ quatre ou cinq mètres au-dessus de ma propre profondeur, reste à dix ou quinze mètres de distance sans nous rejoindre. Il palme, pourtant. Je laisse partir le groupe pour l’attendre, sourcils froncés dans le masque, mais je constate qu’il n’avance pas davantage et je comprends alors qu’il est coincé dans une ligne de courant différente – ascensionnelle et contraire : l’une des fameuses washing machines précitées.
Notre groupe disparaît hors de vue dans la visibilité réduite et je me détourne pour rejoindre mon binôme.
Nous nous retrouvons tous les deux dans le bleu, hors de tout repère, à vingt mètres sous la surface. François me fait signe que tout va bien, moi aussi, mais je lui réponds que la plongée est terminée et qu’on doit commencer à remonter. Nous n’avons aucun ennui particulier : nos blocs contiennent encore plus de la moitié de leur air, nous n’avons pas de palier obligatoire à effectuer et nous sommes tous les deux très expérimentés, donc tout va bien. En principe. Mais l’humilité, en plongée comme dans bien d’autres domaines, est vitale : ça ne sert à rien de faire les malins. Nous ne savons pas précisément où nous sommes situés par rapport à l’atoll ou à l’océan, le jus reste très fort, nous entraînant on ne sait où, au large peut-être, et je désigne par conséquent mon parachute à François, qui me rétorque à son tour :👌🏻.
Et là, soudain, à environ 15 mètres de nous, majestueux et furtif, surgit alors un tigre!
Un vrai, un sauvage celui-là, pas du tout gavé de têtes de thon. François l’a vu aussi et nous nous le désignons mutuellement au doigt en nous saisissant les manchons, surexcités.
Impossible de prendre une photo, mon appareil éteint est raccroché à mon gilet et j’ai déjà mon parachute en main. Pour illustrer le propos, j’emprunte donc la suivante au répertoire biologique de la FFSSEM, Doris.
Nous suivons l’animal des yeux mais il disparaît très vite. La rencontre n’a duré tout au plus que quelques secondes – qui rattrapent largement la demi-heure crapuleuse du port de Fuvahmulah.
Nous attendons un peu – parfois, les animaux, curieux de nos bulles, reviennent à notre rencontre, mais pas celui-ci, qui nous aura sans doute jugés indignes de son intérêt – et nous remontons ensuite progressivement, tandis que je rembobine lentement mon fil et que le courant continue de nous faire dériver.
J’avoue que passé l’enthousiasme initial, je surveille un peu les alentours : la pleine conscience d’être paumé en pleine mer en compagnie d’un prédateur de trois ou quatre mètres qui rôde sous nos guiboles ne me rend pas complètement serein.
Nous émergeons non loin d’une petite île.
Plusieurs dhonis croisent dans ce secteur surfréquenté. L’un d’eux – pas le nôtre – a vu mon parachute et se dirige vers nous au bout d’une dizaine de minutes. Nous indiquons, quand nous sommes à portée de voix, que nous appartenons à l’Explorer. Le bateau s’en retourne pour prévenir ses confrères tandis qu’avec François, flottatis flottandis, on papote en débriefant ce qu’il vient de se passer.
Quand on nous récupère enfin, nous apprenons que les autres palanquées se sont faites méchamment brasser. Seul notre groupe, à part François et moi, est resté homogène, guidés par un Ahmed dont nous nous réjouissons chaque jour de l’instinct aquatique très sûr, et qui me dit au passage qu’il m’a vu aller vers François et ne s’est donc pas inquiété.
Sur quoi, apéro et cap tardif sur un autre atoll, au-dessus de l’Equateur : Gaafu Alifu.
Tant qu'il y aura des squales
Allez : puisque nous sommes au pays des requins, autant nous réjouir d’aller les rencontrer. Mais chez eux cette fois, loin du port de Fuvahmulah. Au naturel, en somme, comme les thons.
Thons que je préfère à l’huile, cela dit. Ou en tartare, mais bref : où en étions-nous?
Ah ouiche. Les requins rencontrés. Grande variété :
Les squales les plus communs se rencontrent dans les passes – ces brisures ouvertes dans le corail entre l’océan et l’intérieur de l’atoll.
Sur l’image ci-dessous, on voit à quoi ça ressemble : un corridor entre deux angles, au bout duquel plusieurs marches s’achèvent sur un mur vertical qui peut plonger jusqu’à plusieurs centaines de mètres.
Espace naturel de respiration entre l’intérieur de l’atoll et l’océan, le courant peut y être violent.
On plonge en descendant se crocheter sur les marches à 30 mètres, 35 parfois.
Et puis on lève le nez pour voir ce tout ce qui passe.
Des gris de récif ainsi que des pointes blanches fusiformes aux allures de grosses roussettes…
… défilent en ligne aux heures de pointe, par courant entrant – c’est à dire provenant de l’océan et pénétrant dans l’atoll.
Les corps fuselés des gris sont d’un bel argenté presque indescriptible, ni brillant ni mat, comme brossé.
Plus haut, souvent sur le platier, on croise aussi des pointes noires.
Parfois, on peut également apercevoir des soyeux – et non : rien à voir avec un quelconque huitième nain de Blanche-Neige…
Ou des tisserands.
En parlant des tisserands : lors d’une plongée d’après-midi dans des eaux brumeuses, non loin de la côte de Gaafu Alifu, dès la mise à l’eau, nous nous trouvons entourés de dizaines de ces gros requins surexcités. Leur nage, très saccadée, est nettement inquiétante.
Avant que nous ne sautions à l’eau, il y avait un autre bateau près du nôtre, des pêcheurs à ce qu’il m’a semblé. Je me demande à présent s’ils n’ont pas balancé un plein seau de boyaux de poiscaille à la flotte, ce qui expliquerait les mouvements frénétiques autour de nous.
La palanquée instinctivement se resserre et j’essaie de capter avec mon appareil l’ambiance vaguement cauchemardesque qui règne sous l’eau.
Mais pas d’inquiétude : tout finit bien ; les tisserands s’apaisent et nous allons nous promener sur un jardin de corail mort avec encore toutes nos jambes.
Au cours des autres plongées, nous rencontrons aussi des requins nourrices, qui aiment dormir dans les creux…
… et qui croient peut-être, à la manière des autruches, que leur tête étant cachée, on ne leur voit pas le reste.
Nous tombons sur un étonnant requin léopard dans un jardin de corail dévasté mais en cours de régénération.
Et puis un soir, les hommes d’équipage – pour parler comme Baudelaire – allument un gros projeteur qu’ils braquent à l’arrière du bateau, sur l’eau.
Ce puissant éclairage attire des nuages de microfriture et de zooplancton.
Et ce nuage insectoïde à son tour aimante le très beau et très placide requin baleine, lequel remonte des profondeurs de la nuit pour gober des hectolitres chargés de toutes ces succulentes bestioles : slurp et miam.
Autant je suis fasciné par la peau de ce grand requin inoffensif, son aspect soyeux et doux qui invite au toucher, autant les ondulations des rémoras blêmes qui le parasitent me dégoûtent.
Tirés du lit, les passagers envahissent le pont arrière.
Et quelques braves se mettent à l’eau, en masque et tuba, pour photographier le géant sous la surface…
… tandis que de mon côté, je regagne les abysses de ma cabine pour renouer avec ma nuit interrompue.
Enfin, lors de la toute dernière sortie, nous plongeons à Malé à la sortie d’une usine de conserves de thon, au pied d’immeubles chinois moches qui n’existaient pas il y a encore cinq ans.
Là, tout ce que les environs comptent de variétés de requins, de raies et de touristes à bulles s’est donné rendez-vous.
Concernant les visiteurs humains, soit dit en passant, les chinoises ont la palme… du look.
Côté cartilagineux, la quantité de requins et de raies est tout simplement stupéfiante.
Vu d’en bas, près du sable, on dirait un vol de bombardiers dans le ciel de Londres, pendant le Blitz.
Il y a vraiment de tout : des bouledogues, des soyeux, des tisserands, des silver tips…
… et même un marteau furtif, ses rémoras accrochés comme des pavillons à sa nageoire dorsale, que je ne suis pas parvenu à photographier – il était trop loin, dans une eau trouble.
On croise également le très étonnant requin-guitare – qui est en fait une raie.
Et la plongée se termine à la sortie de la conserverie, dans une ambiance muck dive glauque à souhait…
… qu’un abondant banc de cocher ne parvient pas à rendre tout à fait bucolique.
Et sinon?
Comment ça, et sinon?
Serais-je devenu l’un de ces plongeurs blasés revenus de tout, du genre de ces fâcheux rasoirs qu’on croise parfois sur les bateaux?
Non. Mais je dois cependant t’avouer que ce titre en forme de bouderie m’est tout de même venu sous l’eau, lors d’une énième plongée où, crocheté au rebord d’une énième passe, je me suis surpris à me lasser du va-et-vient des gris et des pointes blanches. Avant de me reprendre en ricanant : aux Maldives, à 30 mètres de la surface, devant le ballet des requins en nombre, je baille? N’importe quoi.
Car si nous plongeons parfois sur des massifs coralliens morts…
… blanchis par la chaleur excessive des eaux
… où butinent des grappes de tortues vertes…
… entre les rebuts…
… nous rencontrons aussi des jardins pleins de vie…
… peuplés de tous les habitants habituels des récifs de l’Océan indien : clowns, gaterins, tortues, comatules…
Sans oublier mes chères murènes : verte…
… ou léopard…
… à tâches jaunes…
… ou bien encore masquée, comme cette concierge agressive que je n’avais pas vue et qui m’a mordu un doigt – sans gravité mais au sang, lequel sous l’eau fait des tortillons verdâtres.
Et puis… même les coraux morts recèlent parfois de belles surprises, tel ce poisson scorpion feuille que je suis le premier à découvrir et que je peux donc photographier à loisir avant de le montrer au reste du groupe.
Par ailleurs, le relief de certains paysages sous-marins m’a rappelé la montagne, particulièrement en raison de la présence d’un sable très fin, à la blancheur éclatante, semblable à de la neige d’altitude sur fond de ciel bleu cobalt…
… où passent des bancs de raies aigle, en escadrilles.
Ailleurs, dans des espèces de vallées de western, le sable dessine des drôles de routes qui ne mènent nulle part.
Certains secteurs me font même penser à la forêt de Fontainebleau – aux sables du Cul de chien, par exemple.
Enfouie dans la poudreuse, souvent, une raie pastenague sommeille à demi, les yeux aux aguets.
La plupart du temps, entraînées par le courant entrant qui nous ramène au coeur du lagon, nos immersions s’achèvent sur ces plages sous-marines de toute beauté.
Mais avant cela, on arpente les reliefs sous les marches des passes : des surplombs, des grottes…
… peuplés de coralligène, de langoustes, de poissons variés, comme, entre autres, le baliste clown…
… ou le ballon étoilé.
Et tout cela est décidément bien joli sous le soleil. Sauf que…
Y a plus d'saison
On imagine généralement les Maldives comme une espèce d’Eden éternellement ensoleillé, à l’image de cet îlet capturé par le drone de Jean-Claude.
En février, en pleine saison sèche, il peut certes arriver qu’un grain se lève et transforme le décor en Mer du Nord, comme sur ce cliché que j’avais pris en 2020…
… mais enfin, le soleil reste quand même très majoritairement au rendez-vous.
Restait, devrais-je écrire.
Parce qu’à partir de l’Atoll de Laamu, pourtant déjà bien au sud de l’archipel, nous nous sommes ramassés force pluies de mousson, aussi copieuses qu’incongrues.
Les cinq derniers jours, nous avons plongé entre les averses, et parfois même dessous, avec ce sentiment paradoxal et toujours surprenant d’être à l’abri de la pluie, sous l’eau.
Un barbecue nocturne, sur une petite île, a même failli se transformer en fiasco…
… mais malgré l’apéro arrosé, nous avons pu pique-niquer sur le sable avant l’ondée suivante.
Cela étant, en longeant les luxueux resorts accablés par le mauvais temps…
… nous nous estimions encore chanceux de pouvoir nous déplacer et finir nos plongées en abordant l’atoll de Malé, où j’ai été stupéfait de trouver l’espèce de nouveau Benidorm chinois déjà évoqué plus haut, poussé sous la lune depuis le Covid comme une colonie de champignons.
Fatalement, le ciel gris et le rafraîchissement des températures ont un peu terni la fin de croisière, d’autant que sous l’eau, la visibilité était désormais plus trouble et plus atone.
La pluie n’a pas facilité le séchage du matériel…
… et nous avons retrouvé le beau temps à Doha, d’abord…
… puis, preuve que tout arrive, sur la Francilienne où, coincé dans les bouchons du lundi matin après avoir atterri à Roissy…
… j’ai songé d’une part que le retour du soleil marquait peut-être la fin des vingt-six mois d’automne qu’on venait de subir en Ile de France, et que, d’autre part, contrairement à ce que j’avais écrit à la fin de mon article de 2020, j’en avais cette fois probablement fini avec les Maldives.
A propos du noir et blanc
Tu auras évidemment remarqué que certaines illustrations des paragraphes précédents sont en noir et blanc.
A cela, deux raisons principales.
Après quelques milliers de prises de vue bleutées qui se ressemblent un peu toutes, je souhaitais essayer de restituer l’ambiance sous-marine de manière différente.
En outre, comme je le raconte dans l’article cité au début, j’ai souvent songé à l’Age d’Or de la plongée durant ces deux semaines surpeuplées.
La nostalgie se sera donc conjuguée à l’envie de changer le rendu de mes images pour en ôter la couleur.
Mais qu’importent les motivations, cela dit : parce que de toute façon, ça rend très bien le noir et blanc sous l’eau. La preuve avec cette comatule.
C’est même amusant : ainsi de ce bloc de corail sans grand intérêt en couleur mais qui, monochrome, se transforme aussitôt en tête de squale.
La surface grêlée de pluie prend l’allure presque abstraite d’une roche souterraine qu’on aurait photographiée à l’infrarouge.
Quant à l’exploration d’un navire coulé – nous avions commencé par une épave, nous finissons de même – le noir et blanc lui confère évidemment l’aspect des temps héroïques.
Même les moments de dérives ordinaires se transforment en compositions narratives.
Ce n’est donc pas par hasard que j’ai choisi une image en noir et blanc pour illustrer cet article : outre que j’aime beaucoup sa simplicité graphique, je la trouve amusante, avec ce mollet palmé tendu comme un appât de pêcheur au-dessus d’une paire de requins qui rôdent.
Pour conclure avec le noir et blanc : je finis actuellement de composer cet article au-dessus de l’Atlantique, dans l’avion qui me ramène de New York…
… où j’ai rempli 9 pellicules de 36 poses argentiques avec mon vieux Nikon FM2.
Ça vire un peu à l’obsession cette histoire de noir et blanc.




Superbe !
Ca me remet dans le bain.
Merci Dominique! En attendant la prochaine, probablement moins fréquentée 😉
Toujours aussi bien commenté et écrit, Patrick !
Merci pour ce partage !
Merci de ta lecture, Nanou. A bientôt!
Un grand merci Patrick pour cette belle lecture. Un travail de titan qui nous réjouit toujours autant et en plus mon mollet en appât en page de garde 😃
Merci Marie-Laure – et oui, en effet : mannequin pour soyeux, c’est toi 😉!
Très chouette et content de voir mes photos joliment utilisées.
L’Arabie si on y va va te permettre une fantaisie décapante, seule au mondes sur des récifs très atteints et avec en surface un pays-dépotoire… néanmoins intéressant.
Pour ce qui est des paramètres humains, refait un petit tour sur Worldometer !
Bises de Houston, paradis de la consomation sans limites !
Et en attendant les autres reportages promis alors que le ftp de Denis va s’éteindre 🙃
Salut Jean-Claude, vivement l’Arabie, donc! Je ne connais pas Worldometer, j’y vais de ce pas. A bientôt, et n’abuse pas des burgers 😜
Edit : je viens d’aller sur Worldometer. C’est vertigineux!
Bravo Patrick ! Un plaisir de te lire et tes commentaires m’ont fait rire. Encore une belle journée expérience partagée quoiqu’il en soit, et pour moi un sacré demi siècle de fêter !
Et pour l’anecdote, dieu merci, je ne navigue plus aux enfers sur ce fameux fleuve…. 🤣
Merci de ton retour Olivier! Je suis ravi d’apprendre que tu as retrouvé une température de sommeil moins proche de celle des hauts-fourneaux 😃
Je viens juste de regarder ton reportage et un peu de temps passé et de recul me font apprécier encore plus les bons moments de ce voyage.
Merci beaucoup pour ce reportage si bien écrit
Bises
Merci Patricia! Bises
Coucou Patrick..
Je viens de relire ton reportage..,
Les photos magnifiques les commentaires qui nous plongent ds une triste réalité mais qui reflètent cependant la magie de la plongée 🐳🐳🐳
Un tout grand merci pour ces moments partagés!!
😊🙏