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Tristes Tropiques

Lors d’une très récente croisière-plongée, effectuée au sud de l’archipel des Maldives, Dominique, l’un de mes amis plongeurs, avait embarqué à bord cet essai célèbre de Claude Levi-Strauss, lu il y a déjà bien longtemps et que j’ai repris dans ma bibliothèque dès mon retour, de nouveau happé par cette ouverture lapidaire : « je hais les voyages et les explorateurs ». 

Il faut évidemment la dépasser cette phrase, pour mieux la comprendre, et savourer ensuite cet aveu élégiaque : « je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages, quand s’offrait dans toute sa splendeur un spectacle non encore gâché, contaminé et maudit (…) »

Constat implacable, qu’il m’est arrivé de partager bien des fois, notamment ces deux dernières semaines, en songeant que mon époque surpeuplée ne m’offrait désormais plus que des mises en scène sordides et des champs d’épandage.

Ce qui, sans être complètement faux, n’est pas non plus totalement vrai. Ouf.

Pour boucler ce paragraphe, redonnons donc la parole à Levi Strauss : « En fin de compte », écrit-il, « je suis prisonnier d’une alternative, tantôt voyageur ancien, confronté à un prodigieux spectacle dont tout ou presque lui échappait (…) ; tantôt voyageur moderne, courant après les vestiges d’une réalité disparue (…). Dans quelques centaines d’années, en ce même lieu, un autre voyageur, aussi désespéré que moi, pleurera la disparition de ce que j’aurais pu voir et qui m’a échappé. »

Dit autrement : il faut s’évertuer à profiter de l’instant – indépassable leçon des Epicuriens.

De l'inconvénient d'un Age d'Or

Sea hunt - Ziv Television Programs -1958

Sauf que jouir simplement du présent n’est pas aussi aisé qu’on pourrait le croire, surtout quand l’activité touristique principale – en l’occurence, la plongée subaquatique – se réfère en permanence à la demi-fable d’un Age d’Or réputé disparu.

Demi-fable en effet, parce qu’une part en est tout de même vraie : jusqu’au tout début des années 80, la balade sous-marine n’était pas aussi populaire et répandue qu’aujourd’hui. Par conséquent, on ne croisait pas encore en mer ces armadas de yachts satellisés d’embarcations variées qu’on y trouve désormais, bourrées jusqu’aux boudins de badauds en Néoprène ou maillots de bains, snorkels et gilets de sauvetage, et dont le nombre ahurissant me fait invariablement penser au surtourisme terrestre, particulièrement à ces foules braillardes que j’ai baptisées les Hordes Quechua, qu’on croise immanquablement en montagne dès lors qu’on se trouve à moins de deux heures de marche d’un parking.

Mon agacement, un brin condescendant j’en conviens, n’est pas nouveau. En 1892, Pierre Loti, nostalgique des voyages orientaux de la première génération romantique, s’irritait déjà, sur fond de mécanisation des transports, de l’arrivée à Jérusalem des « bruyants touristes des agences ; hommes en casque de liège, grosses femmes en casquettes de loutre avec des voiles verts (…) Oh! Leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre si sainte où nous arrivions si humblement pensifs, par le vieux chemin des prophètes. »

Contrariété aussi vieille que le tourisme lui-même? Dont acte.

Cela étant, en parlant de tourisme et pour mieux revenir à la plongée, regarde cette publicité des années 30, consécutive à l’invention du scaphandre d’Yves le Prieur. Incroyable, non?

Une histoire de la plongée, Foret, Martin-Razi, Subaqua hors série 4, 2007

… ou bien cette image tirée du même ouvrage : le club des chasseurs et explorateurs sous-marins de France, qui fête son millième membre en 1953.

Ça grenouille quand même pas mal dans les bassins, non?

Donc, demi-fable pour partie fausse aussi, entretenue par quelques anciens nostalgiques de leur propre jeunesse, qui aiment rappeler à qui veut bien les écouter que de leurs temps, les tombants n’étaient fréquentés que par quelques happy few ascétiques cernés de kyrielles de poissons bien plus colorés qu’aujourd’hui – on doit les croire sur parole, leurs preuves sont en noir et blanc.

Cela étant, augmentation globale de la population aidant, il faut bien reconnaître que les chiffres de fréquentation subaquatiques ont explosé.

En 1975, vingt-sept ans après sa création, la Fédération Française d’Etudes et de Sports Sous-Marins comptait 55000 licenciés, ce qui n’est déjà pas rien ; elle en dénombre 135000 aujourd’hui. Et ces chiffres ne concernent que la France, sachant que les pratiquants occasionnels n’y sont pas tous affiliés. 

Sur le reste du monde, les chiffres 2021 du système de formation américain PADI sont proprement effarants : plus de 29 millions de certifications délivrées depuis sa création en 1966. 29 millions! 

Comment est-ce possible?

Apparue avec le scaphandre autonome d’Yves le Prieur cité supra, appareil perfectionné par l’opportuniste tandem Cousteau-Gagnan, l’activité promue notamment par l’image – du Monde du silence (1956) au Grand Bleu (1988) – s’est progressivement simplifiée, jusqu’à devenir un loisir accessible au plus grand nombre. Autant grâce à l’évolution des matériels – le gilet stabilisateur et les ordinateurs par exemple – mais aussi, dans le même temps, via le développement mondial d’une pédagogie commerciale qui s’est appuyée sur l’élévation du niveau de vie des habitants des zones anciennement ou nouvellement développées : la taille du marché du matériel de plongée sous-marine a été évaluée à 2,1 milliards de dollars en 2023 et devrait augmenter à un taux de croissance annuel composé de plus de 4 % entre 2024 et 2032 (source GMI 2024).

Résultat : même sous l’équateur, dans le petit port pas perdu de Fuvahmulah, on aligne à présent les plongeurs par demi-heures de files d’attente chronométrées, et monnayées, pour assister au ballet pathétique d’une femelle requin-tigre obèse engraissée pour le seul plaisir de nos prises de vue numériques.

Et on a beau passer les photos en noir et blanc pour leur donner l’aspect vintage de l’Age d’Or, ça ne change rien à ce que la plongée est par endroit devenue entre les mains des marchands : une navrante fumisterie.

Breaking news

Au moment même où j’écris cet article avec la radio allumée en bruit de fond, j’apprends cette nouvelle effroyable, en provenance d’Hurghada, haut lieu mondial du surtourisme subaquatique. 

Bel exemple de synchronicité Jungienne.

Où en étions-nous? Ah oui : au constat éploré de la massification des hommes-grenouilles.

Bon. Si l’on s’efforce d’être objectif, l’accès au monde sous-marin d’un plus grand nombre présente tout de même des aspects positifs, quand cette découverte se fait dans une logique pédagogique d’initiation respectueuse, plutôt que dans une démarche de consommation prédatrice : en principe, on ne peut qu’avoir envie de protéger ce qu’on vient d’admirer. Il y a 30 ans, par exemple, on ne se souciait pas, du moins pas autant qu’aujourd’hui, de la préservation des coraux. A présent, des programmes de sauvegarde et de réimplantation de récifs fleurissent un peu partout, dans toutes les zones tropicales du globe. On crée des réserves, on prend des mesures de protection, on réfléchit à la limitation du surtourisme. Hélas, c’est bien souvent après coup, une fois la rente juteuse pressée comme le citron vert des mojitos, quand il n’en reste plus que l’écorce broyée et la pulpe sèche, mais enfin : mieux vaut tard, etc.

Et puis… On peut tout de même le retrouver encore, l’Age d’Or, même sans être un scientifique ou un militaire, mais il faut pour cela oser se risquer sans filet sur des confins de plus en plus difficiles d’accès, sans caisson ni réseau, ou bien se diriger vers des destinations d’ordinaire « à éviter », selon la litote du Quai d’Orsay, pour y retrouver un peu de la presque virginité d’autrefois. Bref, en mer comme en montagne, quitter le confort safe des sentiers battus pour mieux échapper à la foule.

C’est un choix. 

Mais plutôt celui-là que les rédhibitoires invasions des stations surpeuplées.

En tout cas, pas sans fusil-harpon.

Dahab - Blue Hole - 2019

Bienvenue dans l'anthropocène

Je te renvoie à l’article de Wikipedia pour l’histoire et la définition de ce concept, qui ne fait pas l’unanimité dans la communauté scientifique mais qui illustre tout de même bien l’emprise que l’homme a sur la terre, au point d’y avoir engendré des changements à ce point radicaux que cela pourrait avoir ouvert une nouvelle ère géologique.

© AFP - Gal Roma, David Lory, Emmanuelle Baillon, Sylvie Husson

En 1960, la population mondiale atteignait seulement les 3 milliards d’êtres humains. En 2025, nous sommes à présents 8 milliards et les prévisions pour 2050 sont à 9 milliards. Fatalement, les endroits exempts d’homo sapiens rétrécissent, y compris sous l’eau.

Je sais que les renvois hypertextes hachent la lecture, mais je te recommande de visionner cette infographie en vidéo du Museum Américain d’Histoire Naturelle : chaque point jaune sur la mappemonde représente un million d’êtres humains. Les 200 dernières années de la frise chronologique ressemblent au bouquet final d’un feu d’artifice!

Comment veux-tu que l’impact de toutes ces foules ne soit pas absolument considérable?

A ce propos, quand je survole la terre en avion, je suis frappé par l’urbanisation quasi totale du paysage. Il m’arrive de songer à la planète Trantor, la terralopole imaginée par Isaac Asimov dans son roman Fondation.

On m’objectera que mes trajets aéroportés contribuent à la dégradation globale. Certes. Je me dis que n’utilisant pas ma voiture pour aller travailler, ceci compense cela en matière d’empreinte carbone, mais enfin, oui, c’est vrai, malgré quelques précautions, je participe en effet à la punkerie généralisée. Mais comme je ne suis pas encore complètement décidé à croquer ma capsule de cyanure, ça va hélas continuer un moment. Bref.

Il reste bien entendu sur terre quelques plages paradisiaques où l’on peut à loisir robinsonner quelques jours.

JCR 2025

Mais à condition, bien entendu, de disposer, backstage, d’une solide infrastructure logistique.

JCR 2025

L’une des traces les plus visibles de la présence humaine, hormis bien entendu la transformation du paysage, ou même les foules immenses comme ci-dessous, sur l’île Croate de Krk en 2012…

… ce sont les déchets.

Les dépôts sauvages sont déjà très nombreux en forêt de Fontainebleau, dans un pays et une région qui possède pourtant un système organisé de traitement des ordures…

… alors sous les Tropiques, où l’on brûle le plus souvent les poubelles à ciel ouvert, les rebuts s’accumulent sur le corail au pied des atolls.

Quand je vivais à Tozeur, dans le Sahara tunisien, je me souviens des chèvres qui butinaient les tas d’ordures.

Trente ans plus tard, sur l’atoll de Gaafu Alifu, ce sont les grappes de tortues vertes qui broutent à présent sous mes yeux parmi les immondices.

La moindre plage est jonchée est de saloperies…

Aux Maldives comme en Papouasie.

Comment ne pas être absolument et profondément navré de ce constat?

Et comme si tout cela ne suffisait pas, guidé par le lucre insatiable, on poursuit l’entreprise de défiguration systématique.

Sur l’atoll maldivien central de Malé, entre 2020 et 2025, les chinois ont poldérisé un bout d’île et son lagon et y ont érigé un nouveau Benidorm.

Délirant.

Pour info, le bout d’île en question jadis accueillait le Club Med…

Désormais, où aller pour échapper aux foules? J’ai donné quelques pistes, plus haut, d’échappées plus délicates, mais encore faut-il saisir des fenêtres temporelles de plus en plus courtes entre découverte et exploitation : certaines destinations vendues il y a encore peu comme des paradis méconnus et privilégiées, à l’écart des sentiers battus, sont d’ores et déjà définitivement sacrifiées sur l’hôtel du Dieu Dollar : les îles Cham, au Vietnam, par exemple, réserve de biosphère Unesco où l’on trouve désormais ce genre d’attraction :

Ça donne envie, n’est-ce pas?

Brave New world.

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