Pont de Paniès – Aurent11 mn de lecture

Septième étape du trek Génépi Lavande, juillet 2024

Par Sauze, Villeplane, la Pinée et le col de Melina. 28 kilomètres, 1900 mètres de dénivelé positif, 1500 mètres de dénivelé négatif, 13 heures.

Brigitte, la voisine de Marc,  me dépose comme convenu au pont de Paniès. Il est sept heures moins dix.

Je traverse le Var – fleuve qui a la particularité de ne pas irriguer le département qui porte son nom mais de traverser au contraire les Alpes de Haute-Provence puis les Alpes Maritimes jusqu’en périphérie de Nice, à Saint-Laurent du Var, justement.

Je m’engage ensuite dans le sous-bois d’un bon pas.

Mais très rapidement, l’inclinaison se raidit : ça grimpe rudement. Et avec ça, bien entendu, le retour des mouches et des taons, sinon ce n’est pas drôle. Le tout dans une chaleur d’étuve.

Je poursuis ma route dans un environnement forestier de pins sylvestres et de chênes qui me rappelle par endroits la forêt de Fontainebleau.

Dans la pente, à ma droite, un craquement de branches mortes me fait sursauter : c’est une biche qui saute entre les troncs couchés puis s’immobilise un temps, me regarde par dessus son échine et disparaît en rebondissant avec grâce.

Pas eu le temps de la prendre en photo, évidemment. A des fins d’illustration, je recycle donc ce cliché que j’ai pris pris au nord du Minnesota, dans le parc de Gooseberry falls.

Après une bonne heure de montée, je débouche sur un pré, dans une clairière.

Je croise ensuite une mare – où les mouches cèdent la place aux moustiques et leur bourdonnement plus fin, plus précis. Plus facile à écraser d’une claque, aussi.

Le chemin est moins raide, j’ai l’impression d’avoir atteint une sorte de plateau. On se croirait vraiment à Bleau, jusque dans l’odeur résineuse des pins sylvestres. Troublant.

Mais quand on émerge sur un point de vue, on voit bien vite qu’on est ailleurs.

Je remets le nez devant moi, pour surveiller mes pas.

La recrudescence des bouses, au sol, explique facilement l’omniprésence des mouches. Il doit y avoir des vaches, dans le secteur.

A mesure que je progresse vers ma première destination intermédiaire du matin…

… je rencontre de plus en plus de signes de la présence d’un troupeau. Ce spa recyclé en abreuvoir, par exemple, qui m’invite à la détente mais que je délaisse cependant – il est encore trop tôt pour flemmarder dans un bain moussant.

Plus loin, dans un pré, je distingue des installations qui confirment la présence des vaches, dont j’entends même les cloches à présent. Elles sont en contrebas de mon sentier, protégées par un rideau d’arbres qui m’empêche de les prendre en photo.

Peu de temps après, j’arrive à Sauze.

C’est très calme. J’entends une télé, quelque part, mais je ne vois personne. Inévitablement, je songe à la chanson « carte postale », de Cabrel.

Je profite de la fontaine pour boire abondamment et refaire un plein de deux litres d’eau bien fraîche.

Puis je reprends la route. A la sortie du bourg, dans le jardin d’une maison récente, un couple de grand-parents et leur petit fils prennent le frais sous un parasol. On échange quelques mots sur la chaleur ambiante et les mouches, une « invasion cette année », me dit la dame. Je confirme.

Quelques kilomètres plus loin, de je suis de nouveau rendu à ma solitude.

Au sortir d’un sous-bois, la chaleur devient accablante, sur fond de chant caractéristique des cigales qui renforce encore le côté méridional.

Le chemin emprunte un bout de piste où sont échoués quelques vieux 4X4 : une Lada Niva rouillée, un Land Rover période Daktari, et cette « décapotable » non identifiée, qui a d’évidence reçu quelques salves de gros calibre. Ambiance. 

J’arrive à Villetalle basse vers neuf heures. Là aussi, si les maisons sont habitées, je ne croise absolument personne.

Je traverse donc le hameau et je mets sur le cap sur mon troisième repère de la journée, Villeplane : un autre bourg d’altitude où je ne descendrai pas. Je bifurquerai avant pour la Pinée.

Je rencontre des chênes dont les troncs sont remarquables de nodosités. Jamais rien vu de semblable.

Puis, dans la descente, je croise plus de monde que je n’en ai vu en trois jours. Je dois être sur un itinéraire couru. Notamment par des familles avec des ânes, comme dans les Cévennes. Je m’amuse à observer un couple qui se dispute de part et d’autre du bourricot – lequel s’est arrêté et broute, totalement indifférent – au sujet d’une vague histoire de longe mal positionnée. En retrait, absorbé par l’écran de son portable, leur ado de fils les suit en mode robot. Pas à dire : ils passent de chouettes vacances, ces trois-là…

Je franchis un torrent, à la cote 953. Je m’y rafraîchis comme à l’accoutumée, en m’aspergeant le visage puis en trempant ma casquette que je remets mouillée sur mon crâne. Avec ma serviette essorée, autour de mon cou, ça me conserve ainsi un semblant de fraîcheur un moment.

Et sur l’autre rive, ça grimpe à nouveau. Encore et encore. Jusqu’à atteindre une crête où la chaleur est étouffante.

Je marche entre les genêts, les bouquets de thym roussis et la lavande. Avec un peu moins de mouches, pour le moment. Et toujours les cigales en arrière-plan sonore.

De temps en temps, un pin m’abrite de son ombre, ce sont je lui suis gré. Infiniment. 

J’atteins le col de Devens.

J’ai beau être à 1500 mètres, il fait toujours aussi chaud. Le pic caniculaire est pourtant censé être derrière nous. Je présume qu’il aura débordé.

La chaleur nimbe d’ailleurs les crêtes éloignées d’une brume lourde que je surveille du coin de l’oeil.

Mais les nuages ne virent pas à l’anthracite. Pas d’orage en vue, a priori. Tant mieux.

Au dessus de la Pinée, je découvre cette aire de pique-nique. Ce n’est pas tant la table qui m’attire…

… que cette fontaine, prometteuse d’eau fraîche, que j’ai repérée depuis un moment sur ma carte.

Hélas fermée. A sec. Les boules. 

J’ai encore de l’eau, un litre environ. Mais elle est chaude, à température corporelle. Je l’aurais bien échangée contre le même volume, à vingt ou même vingt-cinq degrés de moins. Tant pis. Je m’installe quand même pour déjeuner. Saucisson et fromage de chèvre de Chateauneuf d’Entraunes.

Manger me fait du bien. J’avais faim, en fait, mais je ne m’en rendais pas compte. Parfois, il m’arrive de marcher sans m’arrêter en oubliant les signaux que mon corps – cette vieille monture fidèle et increvable que je devrais écouter plus souvent – m’envoie. 

Par exemple, là, j’avais besoin de m’asseoir après ces cinq heures enfilées non-stop. J’avais aussi besoin de me restaurer. Même l’eau chaude m’a fait du bien.

Je repars, ragaillardi, en songeant quelques centaines de mètres plus loin que j’arrive trop tard pour la côte de boeuf. Sa viande, du moins. Parce que pour ce qui est de l’os…

Entre les bagnoles mitraillées et les squelettes de vaches, je me dis que je suis quand même dans un coin assez rustique. Non?

Je poursuis en suivant une courbe de niveau qui me fait monter d’une centaine de mètres en deux ou trois kilomètres, jusqu’au torrent qui marque l’entrée des gorges de Mélina.

Là, je peux enfin vidanger ma gourde et faire le plein d’eau froide.

Filtrée, plus que jamais.

Depuis quelques temps, le chemin est en effet jonché de crottes de moutons. Certaines sont du jour. Flûte. Troupeau = chiens de protection. Je grimace. Mais malgré tout, j’ai beau fouiller le paysage du regard, je n’aperçois rien : ni bêtes, ni berger, ni patou.

Je m’engage dans la montée vers le col. Plus de 900 mètres de dénivelé positif m’attendent.

Avec le regain d’altitude, le vent a forci. Tant mieux, il chasse les mouches.

Mais l’ascension est interminable. En comparant le chemin parcouru sur la carte avec celui qui me reste, je ne pense pas atteindre le passage avant deux heures. Au moins. Pfouh. C’est beau mais ça grimpe rudement.

Je me fie autant à IphiGéNie qu’aux balises jaunes peintes sur les roches, et parfois bien cachées, qui me font passer d’un bord à l’autre des gorges escarpées.

Puis, après bien des tours et détours dans une pente engazonnée qui me rappelle celle du col de Pal, enfin, je débouche sur une espèce de haut plateau où souffle un vent très violent. Le même que sur la crête entre le Pas de Morgon et le col de Fer. 60 kilomètres heures au moins. J’écartes mes bras et je joue en appui sur l’air, penché en avant, dans un fantasme de vol.

Puis je cherche mon chemin du regard. Plus d’itinéraire ici. Il n’y a qu’un vague sentier noir à peine tracé qui devrait me mener à la cabane de Pierre Grosse. De là, je devrais ensuite gagner Aurent, ma destination finale, en serpentant entre deux ravins. Allons-y.

Je contourne une dépression marneuse, puis j’avise un premier troupeau, très en hauteur. Sans doute celui des crottes, me dis-je. Mais il est loin, je passe au large, je suis donc tranquille.

Sauf que quand j’approche de la cabane dite de Pierre Grosse, j’en découvre un deuxième, de troupeau. Beaucoup plus proche celui-là. Et aussitôt les chiens, forcément. J’en distingue une dizaine. La horde sauvage. Ils ne m’auront pas vu?

Tu parles : un mastard blanc cavale déjà à ma rencontre en aboyant, suivi d’un deuxième, puis d’un troisième, puis de toute une troupe et bientôt, je suis entouré par une tripotée de chiens impressionnants qui aboient, montrent les crocs, m’approchent, reculent, me talonnent, pas sympathiques du tout.

Je n’ai évidemment pas pris de photo : j’ai emprunté celle-ci à un site de VTT. Elle rend bien l’effet produit, qu’il convient de multiplier par douze ou treize molosses. Ambiance!

Hyper vigilant, stressé par les aboiements rauques, j’observe cependant que les chiens ne viennent jamais au-devant de moi. Ils demeurent entre le troupeau, même lointain, et moi. Ils font tout simplement ce pourquoi ils sont dressés : protéger les ovins. Rationaliser ainsi muselle – c’est le cas de le dire – ma vieille peur atavique et me permet de garder le contrôle.

Je remarque qu’il y a clairement un dominant dans le lot : le gros blanc, celui qui m’a vu en premier et m’a foncé dessus. Il est évident que c’est lui qui mène la danse. C’est donc à lui que je parle principalement, en m’efforçant comme à Maljasset de rester le plus calme possible, la voix ferme et à peu près assurée, en prenant calmement le chemin opposé au troupeau de moutons et de brebis – ça tombe bien, c’est ma direction.

Au vrai, sur la dizaine de chiens, seuls cinq ou six sont après moi. Les autres suivent, mais de loin, en presque spectateurs. J’en vois même un qui repart vers la cabane : un vrai tire-au-flanc.

Aux côtés du chef de meute, parmi les trois ou quatre qui me harcèlent, une sorte de lieutenant subalterne aux allures de berger allemand, robe fauve et noire, pousse le zèle jusqu’à mordre un de mes bâtons. Par un curieux réflexe qui me surprend moi-même, je l’engueule. Comme je le ferais d’un môme. Sans crier mais la voix forte : « ça va pas non? » Et à  mon grand étonnement, le corniaud baisse les oreilles et prend ses distances avec une mine contrite. Incroyable.

Mais l’autre, le patron, lui ne s’en laisse pas compter et continue à me chasser de ses aboiements marqués, babines retroussées sur les canines. Je continue de lui parler : « c’est bien le chien. Tu fais ton travail. C’est bien. Tu me fous les foies, mais c’est le jeu, hein. Tu as vu, je m’en vais. Allez, à ton tour, hein, lâche-moi maintenant ».

Au bout de cinq longues minutes, il ne reste que trois ou quatre clebs qui me suivent encore un temps mais sans plus aboyer – dont le lieutenant zélé que j’ai grondé, qui reste au large mais pisse un peu partout pour montrer tout de même qu’il est chez lui, ce clown – puis le dominant finit par bailler et me laisser poursuivre mon chemin, sa tâche accomplie.

Ouf.

Et je plonge dans une énième vallée pour rejoindre Aurent.

Là encore, la recherche d’itinéraire est tantôt facilitée par la trace évidente du sentier et la présence de cairns, qui confirment ce que je lis sur la carte et me rapprochent progressivement des gorges bordées de falaises au flanc desquelles je dois passer…

… tantôt le chemin disparaît sous la végétation et m’égare pendant une demi-heure dans un pan de mélézin complètement en vrac, où les troncs couchés et les embâcles de branches mortes forment un entrelacs d’obstacles griffus très pénibles à franchir.

Sans parler des mouches, dont la concentration phénoménale augmente autour de ma tête, à me rendre dingue.

On ne va pas se mentir : là, à ce stade, après douze heures de marche, j’en ai marre. Et pas qu’un peu. Je trouve que même que la farce vire au supplice et j’en perds un peu le sourire.

Pour apprécier pleinement le selfie suivant, lance d’abord le fichier son…

On est d’accord : c’est l’horreur!

Je retrouve finalement le chemin, un peu plus loin, qui se mélange à quelques sentes en bord de ravin et m’oblige à faire un point de navigation tous les quinze mètres pour pouvoir retrouver sereinement la direction d’Aurent.

J’atteins le fond des gorges, en bordure du lit par endroit bouleversé d’un torrent que des crues – probablement celles de 2020 – ont chamboulé et éparpillé. Je traverse le cours d’eau sans difficulté, en suivant mon tracé.

Puis, enfin, le chemin s’élargit et j’entre dans le village d’Aurent.

Ce hameau du bout du monde est d’évidence très bien entretenu.

Mais il est aussi, de façon tout aussi évidente, absolument désert.

Personne, nulle part. 

En suivant les indications qui m’envoient vers le refuge communal, je rencontre une fontaine. Je m’y désaltère…

… en jetant un oeil circonspect sur les différents crânes qui ornent une vieille niche de bois.

Je tends l’oreille : rien. Aucun bruit. Le village est totalement inhabité – sinon par ces crânes. 

Je trouve le refuge où je vais dormir un peu plus loin.

C’est un beau bâtiment, ouvert aux randonneurs, comme l’indique un panneau posé sur la terrasse, à côté de la porte. J’entre.

Le rez-de-chaussée s’ouvre sur une grande salle commune, avec deux vieux canapés posés autour d’un poêle. Sur l’un des accoudoirs, un crâne, encore. Intéressant.

L’endroit n’est pas hyper entretenu, mais c’est propre. Il y a une très longue table, puis, à gauche d’un escalier qui monte à l’étage, des séries de lits métalliques placés les uns à côté des autres et dont les matelas sont recouverts de bâches polyéthylène bleues. Quelques uns ont des couvertures. Un peu poussiéreuses mais propres.

Je trouve un paquet de bougies sur une étagère. Quelques bouteilles d’alcool vides servent d’évidence de bougeoir. J’allume l’un de ces chandeliers.

En face de l’entrée, sous l’escalier, se trouvent un lavabo et un wc. L’eau courante fonctionne. Super.

Je grimpe à l’étage, où je retrouve les mêmes lits qu’en bas. J’ouvre les fenêtres, puis je déballe mon sac.

Et j’installe mon couchage.

Après quoi, je vais me laver à l’ancienne, au robinet et à la serviette à tout faire. Je me rince les cheveux à l’eau froide, pour les débarrasser de la crasse et de la sueur. Puis je prépare mon repas.

Riz au poulet et légumes, lyophilisés. Je transporte ce sachet – et celui du petit déjeuner de demain – depuis le début, dans la perspective de cette étape que je savais sans ravitaillement.

Mon repas prêt, je vais le manger dehors, sur une table de pique-nique, en regardant le décor autour de moi.

Le lieu est étrange. Hospitalier, indéniablement, mais le fait d’y être totalement seul rend l’endroit intimidant.

Un léger vent fait grincer un volet, quelque part.

De l’autre côté du chemin se trouve une maison, en bon état mais a priori abandonnée. A l’image de tout le reste.

La rue principale est tout aussi morte que tout à l’heure. Il n’y a vraiment pas un seul être humain. Ou alors, il se cache? Mouais. On va éviter de jouer avec cette idée-là, hein?

Sur l’un des murs du refuge, des panneaux explicatifs renseignent l’éventuel visiteur. J’y découvre l’histoire d’Aurent et j’apprends à cette occasion que le refuge où je m’apprête à passer la nuit est l’ancienne école. 

Puis je rentre. A l’ école donc, mon gîte du soir. 

Je ferme la porte – pas à clef, il n’y en a pas – et dents brossées, je monte me mettre au lit.

Les fenêtres ouvertes permettent à l’air de circuler. La température est agréable.

Sur le dos, les yeux grands ouverts, je guette le moindre bruit tandis que la lumière du jour décline et que la nuit s’installe.

Une branche griffe une toiture de zinc, au dehors. Le volet que j’ai entendu tout à l’heure continue de grincer. L’eau d’un torrent s’écoule en contrebas. Et tout un pan de ma bibliothèque alimente mon insomnie : le rayon fantastique de la fin du XIXème, notamment…

Puis je me raisonne. Allez, ça suffit l’imagination. J’ai besoin de dormir. J’enfile mes bouchons d’oreille, j’enferme mentalement mes romans gothiques dans une armoire forte et je me couche sur le côté. A portée de main, l’un de mes bâtons repose au sol, replié en matraque.

Ridicule, certes, mais enfin…

Et sur ce, bonne nuit. Non mais.

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