Poudreuse et habitat dispersé

Tel est, en effet, le programme du jour. Mais d’abord, quittons Lajoux.

En longeant d’odorants terrils de fumiers, histoire de n’avoir décidément aucun regret.

Là-dessus, faisons quelques kilomètres dans la poudreuse, consécutive aux chutes de neige d’hier.

Je comprends mieux la sagesse des auteurs de mon petit guide : le découpage mesuré des distances s’avère pertinent dans la neige molle. En montée, j’ai l’impression de courir dans la sable, à flanc de dune…

Je progresse dans les Hautes Combes, noyées de blanc, piquetées par endroits de maisons isolées les unes des autres.

Celle ci-dessous me fait penser au film de Melville, L’armée des ombres.

J’alterne les creux et les bosses du paysage, avec des passages en sous-bois.

J’ai même droit un petit rayon de soleil.

Hormis quelques rares skieurs, quand je croise une petite route ou une piste de fond, je ne vois personne. Les maisons sont fermées.

Comme abandonnées. Cela confère à ce paysage hivernal quelque chose de profondément étrange.

Et toujours la poudreuse, qui met le corps un peu à mal. Mon genou gauche ne désenfle pas depuis hier. À droite, c’est le coup de pied qui souffre, à cause de la torsion des sangles. Très supportable, cela dit, mais la fatigue ne s’en ressent que davantage.

Tiens! Des chiens de traîneaux.

Ce ne sont pas les premiers que je vois : l’activité fonctionne à plein dans ce décor polaire.

J’arrive à l’école de Bellecombe.

Laquelle marque plus ou moins mon arrivée. L’étape annoncée faisait 11 kilomètres. Mon podomètre me dit, lui, que j’en ai déjà couru 15. Fourbu. Mais pas rendu pour autant. Mon gîte est perdu je ne sais où. Dispersé, lui aussi. Et mon téléphone ne capte aucun réseau. Black-out. IPhiGéNie en est toute chose, la pauvre.

Je sais que je suis au lieu-dit les Trois  Cheminées – autant dire un lotissement, ici.

Je le sais car, outre qu’il y a un panneau routier qui le précise, ces trois cheminées sont aussi notées  sur mon plan. Lequel plan me dit aussi qu’en suivant une piste, plus loin, je devrais – conditionnel – trouver une boucle qui pourrait – même mode – éventuellement m’amener… Ouais. Pas envie de passer la nuit dehors à tourner en rond. Un coup de boussole et hop! Plein ouest.

Je me tape une pente très raide puis je traverse une crête par la forêt.

L’oeil toujours rivé au compas, et m’appuyant sur le bout de carte incomplète d’IphiGéNie, je trace au jugé. Retrouve une route, au bout de laquelle je distingue ce qui ne peut-être que mon terminus : le refuge de la Dalue.

Ben non. Sans équivoque.

Je ne suis pas assez à l’ouest. Oui, je sais… Je le suis pourtant déjà, etc.

Nouvelle pente, nouvelle crête, nouveau sous-bois et descente par un pâturage avec grosse gamelle à la clé et la jambe droite qui s’en va taquiner le ruisseau sous un pont de neige…

Mais qu’importe. Je suis au bord d’une route que je vois sur la carte. En principe, la Dalue, c’est là-haut.

Rien ne distingue à priori la chose des habitations désertes croisées en chemin.

J’entre. Personne. Ah si, dans le salon commun, près du poêle, un gros homme sans âge, hirsute, accompagné d’une fille d’environ dix-huit ou vingt ans, d’evidence handicapée mentale. Taiseux. Je m’enquiers des modalités d’accueil. Le type reste plongé dans son journal. La jeune fille se lève, me glisse un regard en coin et va toquer à une porte sur laquelle est ecrit « privé ». Pas de réponse. Comme la gamine reste statufiée devant la porte muette, je la remercie. Elle m’indique alors un séchoir où je pends veste et pantalon trempés, range mes chaussures éponges, enfile un pantalon sec et mes chaussons, puis je vais m’attabler à l’écart de ce tandem inhabituel, pour ne pas les importuner. La jeune fille mange des corn-flakes. Je déballe mon saucisson et mon Opinel, avale une tranche ou deux puis mon attention est attiré par des gémissements qui vont crescendo. Le gros homme s’est levé et ceinture la gamine. Je demande si tout va bien. Le type me dit que sa fille fait juste une crise d’épilepsie, que ça va passer. Sortie de nulle part, la mère apparaît alors. Sans âge, elle aussi. Le genre ardéchois. Elle s’excuse auprès de moi du « spectacle pendant mon repas ». Je fais un signe de dénégation, demande s’ils ont besoin d’aide mais non : déjà la crise reflue. Ils disparaissent à l’étage.

Je reste dans la salle, à me demander où je suis tombé. Les paysages traversés, mon tempérament romanesque, cette scène incroyable…

Puis la gérante apparaît, les bras chargés d’une corbeille de linge, me montre le dortoir et les douches, accueille un groupe de skieurs, et l’atmosphère d’extrême étrangeté se dissout. Le réel reprend ses droits. Ouf.

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