Descendre le Bélon, remonter l’Aven12 mn de lecture

Le Finistère est un chouette terrain de jeu, c’est connu. Et comme j’y passe rituellement les fêtes de fin d’année – avec le kayak plié dans le coffre – je me suis encore mis en tête quelques excursions amusantes.

Sauf que, comme d’habitude, ce que j’avais imaginé à distance s’avère un rien différent dans la réalité…

Le projet initial tombe à l’eau – froide.

Depuis Fontainebleau, trompé par de belles images estivales, j’avais en effet prévu en cette fin de décembre d’aller rendre visite à la petite colonie de phoques gris installée sur les roches des Etocs, au large de Penmarc’h et du Guilvinec.

Hélas, sur place, la mer turquoise des clichés d’Instagram a laissé place à quelque chose de plus âpre et de plus incertain. Du spot de mise à l’eau sur la plage, au pied du centre nautique fermé, on distingue bien les récifs à environ 1 miles et demi de la terre.

Mais la pluie battante et le vent de force 6 ou 7, à quoi s’ajoutent des vagues qu’un rapide coup de jumelles sur les roches font apparaître un brin menaçantes, tout confirme bientôt la vanité du projet.

Les phoques peuvent dormir tranquilles. Exit la sortie maritime.

Mais que faire, alors?

Rabattons-nous sur les fleuves.

En y songeant, je retournerais volontiers dans les gorges du Stangala, actuellement en crue, parce que la descente est vraiment drôle dans le bouillon, mais comme je l’ai déjà fait, je me dis aussi que je ferais bien mieux d’aller voir du côté d’autres secteurs que je n’ai jamais parcourus. Tels, par exemple, ceux du Bélon et de l’Aven, dont j’ai lu quelque part sur le forum kayak.fr qu’en utilisant la marée, on peut descendre l’un d’abord et remonter l’autre ensuite vers Pont-Aven et ses galettes.

Tiens : j’ai photographié le parcours.

Il semble même qu’un phoque vienne de temps à autres rendre visite aux pagayeurs vers la pointe de Penquernéo, en face de Port-Manec’h.

Seulement voilà : où se mettre à l’eau? Les kayakistes du forum parlent d’une mise à l’eau chez Jacky – un restaurant assez couru vers Riec sur Bélon – mais j’ignore à quoi ressemble l’endroit en vrai. Profitons donc de la pluie pour aller confortablement…

Repérer les lieux.

Après Riec, en suivant la route du port, on arrive au Château de Bélon, bordé par des fermes huitrières. Le restaurant et la mise à l’eau sont au bout, à droite.

Cependant, je m’aperçois que la rivière remonte encore plus loin.

Ce serait dommage d’en louper une partie, non?

En suivant la carte, je reprends la route et la suis jusqu’au bout, à Pont Guily. Là, le Bélon forme une vaste boucle fermée.

Je descends à pied sur la grève pour voir si je pourrais plus tard m’y mettre à l’eau mais je ne réussis qu’à m’envaser jusqu’aux chevilles dans la boue gluante. Mauvaise idée.

De l’autre côté du pont, la rivière serpente dans des marais improbables. J’en ai assez vu : rien d’intéressant ici. Reprenons donc la voiture et redescendons un peu plus bas ; j’ai vu, sur la carte, à une pointe entre le bras principal et une anse secondaire, ce qui me semble un embarcadère possible.

Au bout de la route en cul-de-sac : un petit chemin.

Lequel débouche sur une grève stable. Parfaite pour gonfler le kayak et embarquer  à marée basse.

Bien : c’est dit. Je partirai d’ici.

Et puisque la pluie continue, après un petit bout de chemin en hauteur de l’anse secondaire, je reprends la route jusqu’à Pont-Aven pour repérer l’arrivée.

De là, je rêve un temps sur l’Aven en crue qui bouillonne à tout va en centre-bourg : la tentation du kayak ne résiste pas à la perspective de finir broyé sous les passages de moulin. Autant parcourir quelques galeries désertes, comme celle-ci, dont j’aime bien l’inspiration fauviste.

Parfait. Ne reste qu’un rapide coup d’oeil à la jonction maritime des deux rivières, que j’aimerais bien jauger compte-tenu de ce que j’ai vu aux Etocs.

Direction Port Manec’h, sur la rive d’en face.

A la sortie du Belon, ça moutonne un peu, mais rien de méchant. Il y aura peut-être un peu de bagarre contre le vent, mais ça permettra d’éliminer utilement le foie-gras…

A l’intérieur, l’Aven remonte ensuite paisiblement.

Et bien voilà. Il n’y a plus désormais qu’à attendre une météo favorable. Parce que pour l’instant…

25 décembre

Passées les agapes du réveillon…

… la fenêtre tant attendue s’ouvre enfin. Mon application de surf est formelle : c’est Noël – du moins, pour le kayak, parce que pour le surf, on repassera.

Vite! Se lever avant tout le monde, confectionner un jambon-beurre en sifflant le café, enfourner le kayak et le reste du fourbi dans le coffre, puis contact, moteur : en route vers de nouvelles aventures!

Contrairement à ce que je m’étais dit lors des repérages, j’ai abandonné l’idée de partir de la petite plage découverte en amont du Bélon, à la pointe de Méjou Lannéguy. Je vais en fait partir de chez Jacky, le restaurant à huîtres du Port du Bélon. La mise à l’eau y est plus confortable et, surtout, le parking où je vais laisser la voiture toute la journée m’inspire davantage confiance que le cul-de-sac isolé de la pointe. Foin des détails : chez Jacky, donc.

Port du Bélon

La lumière est au rendez-vous.

Gonflage de l’outil. Plop.

Le froid est assez vif, 5 degrés, mais je ne le sens pas : je trouve même l’air plutôt doux. Curieux. Les calories du réveillon, peut-être…

Quand je mets les pieds dans l’eau pour embarquer, en revanche, des couleuvres glacées se glissent entre mes orteils et je suis rassuré : pas de doute, on est bien en hiver.

Allez, pagayons entre les petits chalutiers pittoresques.

Je contourne le port et remonte le fleuve en évitant les parcs à huîtres, au pied de cette vieille habitation, ancêtre probable des grosses fermes ostréicoles que je vais trouver plus haut.

Sur le Bélon

Assez vite, malgré le plaisir d’évoluer au ras de l’eau brune, je me dis tout de même que le cadre n’est pas aussi extraordinaire que je le pensais. Il y a certes des mouettes, des cormorans, de jolies rives bordées d’arbres en tenue de saison, et si ce n’est pas déplaisant, objectivement, ça n’a rien d’extraordinaire non plus.

Le fleuve est large, semé de barges ostréicoles.

Qui appartiennent inévitablement aux grosses fermes à huîtres industrielles qui ponctuent la rive ouest.

Je remonte encore un peu, jusqu’à la pointe de Méjou Lannéguy d’où je comptais initialement me mettre à l’eau.

Au-delà, je distingue la seconde usine à huîtres que j’étais allé voir en voiture, lors des repérages.

Bon. Je sais à quoi ressemble la suite, pour être allé jusqu’au bout m’envaser les baskets, et l’exploration perd de son charme, inévitablement. Je décide donc de faire demi-tour.

Allez hop, retour au Port

En route vers l’océan

Je glisse sur le miroir de l’eau, assis sur l’étale de la marée haute. Ambiance paisible.

J’aperçois quelques promeneurs sur le GR 34 qui surplombe la rive, à ma droite : ce sentier de Grande Randonnée fait le tour de la Bretagne en suivant scrupuleusement son littoral – j’en ai déjà parcouru bien des bouts, mais j’ambitionne aussi de l’arpenter un jour en entier, d’une traite. Encore un projet.

Pour l’heure,  je longe des voiliers au mouillage.

Sur la rive gauche, des demeures cossues dominent le fleuve. Je songe qu’il y a pire, comme villégiature. Je me demande si les occupants n’y ont pas passé clandestinement le confinement du printemps dernier, en échange de leur trois pièces métropolitain. Difficile de leur en vouloir, si tel est le cas.

Après une anse où flottent d’autres bateaux, j’aperçois la commune de Kerfany les Pins, puis, en contournant la rive rocheuse, une petite langue de galets plein sud attire mon attention.

Une plage!

Un coup d’oeil à la montre : c’est l’heure du pique-nique. Il ne m’en faut pas plus – j’accoste.

On n’est pas bien, là?

Je te le dis : un jambon-beurre au soleil, sur une plage inaccessible, le jour de Noël, ça vaut largement toutes les ripailles du monde. Ripaillons, donc.

Puis repartons.

Cap sur l’embouchure

A l’horizon, j’aperçois un petit chalutier suivi d’un essaim de mouettes.

Le bateau me dépasse en m’envoyant une légère houle. Je le salue. En vain. Le pêcheur trace sa route, indifférent : torchons, serviettes.

Je continue de descendre le Bélon en longeant les roches sculptées par l’érosion.

A l’approche de la mer, l’eau plate de la rivière se gonfle d’une faible houle, ample et souple, qui me donne l’impression de faire corps avec une respiration immense et profonde.

J’avance vers l’estuaire et l’horizon s’agrandit encore.

Et puis l’océan. La tentation du large qui va avec, car « homme libre, toujours tu chériras la mer », etc.

Petit moment de contemplation méditative, forcément.

La pointe de Penquernéo

Ici, il arrive qu’un phoque vienne parfois visiter les kayakistes. Je scrute donc la surface, notamment à l’approche de ce gros bloc détaché de la côte.

J’en fais le tour, mais hormis un goéland : rien.

Je me dirige donc ensuite vers l’embouchure de l’Aven.

L’Aven

J’aperçois la plage de Port Manec’h, au loin, et ses alignements de cabines de bois blanc.

A ma droite, la côte rocheuse est par endroit percée de failles, qui semblent abriter de petites grottes. Je résiste à l’envie d’aller y échouer le kayak : le débarquement me paraît scabreux. Mais c’est dommage parce que je me demande si quelque trésor de pirate ne se cache pas là-dedans…

Je poursuis la remontée. La marée s’est inversée : elle descend à présent. Ajoutée à de petites risées contraires, je suis obligé de pagayer plus dur pour remonter le léger courant.

Sur la colline, à ma gauche, de nouveaux des maisons. Enormes. Vue imprenable. Puis, passé une anse, j’aperçois le château de Poulguin.

Je m’arrête quelques instants pour le contempler, en me tenant à une bouée d’arrimage. Le courant semble s’être encore intensifié : quand je lâche ma prise, je recule.

Je m’approche des rochers, au bas du château, qui me paraissent abrités du vent. Ambiance gothique de côté-là.

Je traverse l’anse puis continue ma progression, toujours au plus près de la rive gauche – et non : rien à voir avec St Germain des Prés.

Rosbraz

Petit port de plaisance et son troquet fermé.

Souvenirs de cabotage en cours de décomposition.

Installations ostréicoles, dont j’entends les pompes tourner dans les bacs de rinçage.

Chaumière isolée.

Les anses

Après la pointe où se trouve la chaumière, le fleuve s’élargit considérablement. L’anse de Kerglaye, et plus loin celle de Trémor, lui donnent des allures de grand lac.

Difficile d’échapper au vent contraire et au courant. Je compte les coups de pagaie en surveillant la rive, pour vérifier que j’avance. Sportif.

Je suis récompensé de mes efforts par la découverte d’un autre château, celui du Hénan, dont j’apercevais le toit pointu de la tour depuis un moment par delà les cimes des arbres. Fantaisie bretonno-renaissance tout à fait spectaculaire.

Je slalome entre les risées puis je me dirige vers une autre anse, fermée par le moulin à marée du Hénan.

Lequel date du XVème siècle. Le toit neuf, en revanche,  n’est pas d’époque. Ce moulin, qui fonctionnait grâce au flux et au reflux, se trouve aujourd’hui longé d’une installation ostréicole.

Le voici vu de la petite route.

Le moulin est fermé mais une petite lucarne en losange permet d’apercevoir le mécanisme, à l’intérieur.

De l’autre côté de la digue, une anse et la petite route qui remonte vers Pont-Aven. Ma direction aussi, mais par l’eau.

En quittant le moulin, je me dirige en arrière vers la barge que j’ai aperçue en arrivant. A bord, à l’arrière, j’y ai en effet vu quelque chose d’aussi étrange qu’amusant que je veux photographier.

Tout à mon ignorance, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une espèce de tapis synthétique, peut-être destiné aux parc à huîtres. Mais non, c’est un vieux cordage entassé là depuis je ne sais combien de temps.

Colonisé par un fol gazon vert. Marrant, non?

Je sais : un rien m’amuse. Allez, reprenons. Traversons l’Anse de Trémor, immense.

Photogénique en diable.

Au bout, le paysage se resserre. De gros rochers couverts de lichen jaune font une sorte de digue.

Puis le fleuve devient plus étroit, entre les rives escarpées.

L’ambiance est différente, plus « rivière ». La couleur de l’eau est vert sombre, et le courant encore plus fort.

Pont-Aven

Je ne suis désormais plus très loin de mon terminus. La preuve.

Je remonte encore un peu et j’aperçois la petite ville.

Mais je ne vais pas beaucoup plus loin. Avec les crues, impossible de remonter jusqu’aux moulins de Pont-Aven.

Je débarque donc à la mise à l’eau des canoës, où l’on vient me chercher pour me ramener à la voiture, laissée au point de départ. Je suis heureux mais rincé au point que mes jambes me tiennent mal sur la quai, quand je sors du kayak.

Et puis, dois-je le dire? Allez, tu sauras tout : j’ai une terrible envie de pisser que je n’ai pas pu satisfaire de la journée. Prosaïque mais brûlante! Explication : ma combinaison de plongée ferme par le dos et si je peux l’ouvrir seul, je suis en revanche incapable de la refermer sans aide. Une vague histoire de dos trop large, même si je ne suis pas culturiste, loin s’en faut. Tandis que ma femme me regarde me tortiller pour ouvrir la combi, j’explique donc sommairement le problème et file illico compisser un pauvre buisson en poussant des soupirs de damné.