Deuxième étape de la Route Buissonnière, de Charny à Clamecy.
Lundi 14 juillet
Il a plu une grande partie de la nuit, par intermittence. Au réveil, je mets la tente et le duvet à sécher au soleil, en travers d’un filet de volley au fond du terrain – ma tente est monoparoi et lorsque je dois en fermer les portes, pour me protéger de la pluie, elle condense. Mon sac de couchage utilisé en couette a donc touché la paroi, aux pieds, ce qui explique le fait qu’il soit mouillé.
Assis sur ma chaise pliable minimaliste, je me fais un café en étudiant l’itinéraire du jour.
Je prévois d’aller jusqu’à Clamecy en suivant le tracé de la Route Buissonnière : la D950. C’est parti!
Je salue le gérant du camping, le remercie pour son accueil et je prends la route où je ne tarde pas à apercevoir un panneau qui m’intrigue.
Je délaisse la première bifurcation, mais à la deuxième, je m’arrête pour regarder la carte en détail. Il semble en effet qu’une piste cyclable, baptisée vélo-rail en Puisaye, suive la départementale.
Tentons.
Mouais. J’ai très vite l’impression de renouer avec les galères lyonnaises de ma traversée de la France à vélo…
Le chemin est parfait pour une balade à pied, mais inadapté pour des dizaines de kilomètres à VTC chargé.
Fort heureusement, le diverticule ne fait pas long feu…
… et je retrouve l’asphalte bien roulant de la petite route.
Je suis absolument seul et j’ai l’impression familière d’être de nouveau entré dans ce que j’appelle la Dimension de l’escargot – une espèce d’univers parallèle dans lequel je me retrouve dès que ma vitesse, à pied ou à vélo, se démarque du rythme ordinaire du monde, comme si le temps s’écoulait différemment autour de moi et que les autres, se déplaçant beaucoup trop vite, ne pouvaient pas me voir et que je ne pouvais pas les voir non plus. Un peu, en somme, comme j’imagine que l’escargot voit le monde.
Cela donne, évidemment, une coloration très atemporelle au décor.
Par endroit, certaines visions sorties tout droit des années 30 me font l’effet de bulles de passé bloquées dans ce vortex.
La solitude intégrale – une ou deux voitures en trois heures, qui me doublent, pas un seul être humain à pied, des maisons fermées – renforce évidemment cette sensation étrange, que j’aime beaucoup parce qu’elle excite mon imagination romanesque.
Je poursuis à travers champs où paissent des charolaises, les seules, peut-être, à véritablement me voir. Je les salue donc d’une belle série de meuglements bien dosés…
… puis je roule, encore et toujours, dure loi de l’aventure, je traverse Toucy, ville natale de Pierre Larousse.
Dans un bar-épicerie, où coassent deux gargouilles accoudées au zinc, j’achète du lait concentré et des biscuits, puis je reprends la route jusqu’à ce bourg dont le nom m’amuse.
For the road. Forcément.
Je pense à ce double album live des Kinks, de 1979, autrefois écouté en boucle, quand nous allions, Thierry, Olivier et moi, grimper sur les falaises calcaires du Saussois, mais Eric-de-Perpignan, ami autant que fidèle lecteur, en réponse à ma publication sur Facebook, poste le lien du titre de Judas Priest – le rythme colle bien avec le pédalage en danseuse dans les côtes.
Je le mets donc sur le téléphone en entrant dans le bourg désert.
Je croise ce garage-station-service qui fleure bon le tourisme automobile d’antan, celui auquel rend hommage l’itinéraire de François Faussillon, le garagiste de Corbigny, inventeur de la Route Buissonnière.
Je serpente sur la route en rudes montées et descentes rapides qui longent des champs.
En haut d’une côte, au lieu-dit La Montagne, je grignote deux barres de céréales et quelques graines et baies, puis je descends et rencontre la Nationale 151.
J’allume mon clignotant rouge à l’arrière, et je m’engage sur cette route davantage fréquentée, laquelle m’amène, à travers le paysage de la Puisaye que j’avais découvert lors de mon exploration du Loing, à traverser la petite ville de Courson les Carrières.
Je m’arrête sur la place de l’église, en hauteur, sur la terrasse d’un café pittoresque…
… où je bois un Orangina très frais, plein de glucose en discutant avec un autre cycliste qui, lui, voyage très léger sur son Gravel qui l’amène à Nice.
Nous repartons, chacun de notre côté, et je reste sur la Nationale jusqu’à Coulanges sur Yonne. Là, j’opte pour la petite D39, qui déroule son tracé désert à travers bois et champs, dans une chaleur d’étuve, orageuse et lourde.
A Surgy, ce panneau m’amuse…
… d’autant mieux que je ne suis pas certain que le plus incliné dans le secteur soit ce chêne. La preuve en zoomant sur le clocher, un peu plus loin.
A l’approche de Clamecy, je suis les indications qui m’envoient vers le camping, le long du canal du Nivernais.
J’y plante ma tente entre canal et Yonne…
Après avoir commandé un petit déjeuner à l’accueil pour demain matin, je pars à pied me promener en ville par l’autre rive du canal.
La ville de Clamecy est en fête et des jouteurs s’affrontent sur l’Yonne.
Une petite foule circule entre les buvettes installées sur le pont Bethléem, qui porte le même nom que la curieuse église de béton des années 20 qui borde la rive gauche.
Tournant le dos aux jouteurs, une statue commémore les flotteurs de bois, qui acheminaient autrefois les trains de troncs sur l’Yonne, depuis le Morvan, pour alimenter Paris en bois de chauffe.
Certaines associations reconstituent ce que pouvaient être ces trajets dangereux.
Je délaisse le pont pour aller vers une placette, en centre-ville, où je m’installe à la terrasse d’un café pour y recharger ma batterie, étudier l’itinéraire de demain et chercher également un restaurant ouvert pour le soir.
Le restaurant se trouve de l’autre côté de l’Yonne. J’y vais en boitant – mon rachis m’envoie de mauvais signaux dans l’aine droite ce soir.
Je constate au passage que si le centre est animé, en ce 14 juillet, les rues alentours sont victimes quant à elles de cet effondrement que je retrouve partout dès que je m’éloigne des grands axes, dans cette France périphérique jadis prospère dont je ne peux que constater aujourd’hui le déclassement et la paupérisation.
Au restaurant, une guinguette sur les bords de la rivière, après manger, je mesure toute ma fatigue. Je n’attends donc pas le feu d’artifice, comme me l’a pourtant conseillé le serveur, et je rentre au camping en repassant par le centre de Clamecy.
Des péniches sont amarrées sur le canal, dans le soir qui se teinte de reflets dorés.
Le feu d’artifice est tiré depuis l’autre berge de l’Yonne, où se trouvait la guinguette de mon dîner. Je me dis qu’avec un peu de chance, je pourrai le voir de ma tente et je… m’endors.
Réveillé par les premiers pétards, je rechausse mes lunettes puis, allongé confortablement, j’assiste enfin au spectacle à travers ma moustiquaire.
Belle fin de journée, non?
Voici les données du jour recueillies par Iphigénie :
Je ne peux pas téléverser la trace GPX sur ce site, mais elle est disponible sur simple demande via le formulaire de contact.

